ANTITHÈSES FACILES 22V
Ceci est mauvais encore. Si Tua voulait énumérer tout ce que n'avait pas l'éloquence de M. Thiers, on remplirait des pages d'antithèses 5 et par contre, il serait aussi aire de citer les qualités qu'il possédait, en employant des expressions banales : audace, vigueur, ce qui captive, séduit, fascine... (mots identiques).
Médiocre élève du Lamartine des Girondins, La Guéronnière a excellé dans l'antithèse facile, défaut où Mignet est aussi tombé trop souvent.
L'abus est glissant. On accumule les contrastes de même nature ; on n'en voit pas la banalité, et l'on va au hasard de la verve.
Fier sans orgueil, confiant sans présomption, ambitieux sans égoïsme, fin sans rouerie, aimable sans légèreté, instruit sans prétention, ferme sans brusquerie, etc. (La Guéronnière, Portraits politiques : Morny.)
Pourquoi s'arrêter ? On peut continuer : spirituel sans insolence, ironique sans méchanceté, sceptique sans moquerie, calculateur sans avarice, poli sans fadeur, impertinent sans grossièreté, etc.
Tels sont les vices, les abus, les inconvénients, les multiples écueils qu'il faut éviter à tout prix dans l'emploi de l'antithèse.
Si l'on parvient à s'en garantir, on verra que l'antithèse est un des moyens les plus puissants de renouveler son style, de féconder l'inspiration. Avec la couleur et l'image, elle comprend à peu près tout l'art d'écrire. Par elle on peul tout, traiter. Oh
i'exploiteva, mais en l'atténuant, en fuyant les oppositions artificielles, en dosant les chocs, en les variant en les défigurant en quelque sort« Le champ de l'antithèse est vaste comme le style même. Elle comprend le trait d'esprit, l'alliance de mots, l'allitération, le parallélisme, l'énumération de pensées, la symétrie de phrases, la période, le nombre, l'antinomie des faits. Elle peut éclater dans une ligne, résumer un paragraphe, se faire attendre ou se laisser deviner, suspendre ses coups pour frapper plus sûrement.
Mais, répétons-le et que ce soit un principe bien entendu : un style uniquement composé d'antithèses serait un style absurde. Il faut s'interrompre, revenir à la simplicité, laisser reposer le lecteur, détendre ses muscles, quitter l'clTort. C'est une nécessité absolue. La continuité d'un procédé, quel qu'il soit, énerve. Un prosateur abstrait n'est pas d'ailleurs nécessairement ennemi de la description ou de l'image. Il doit se délasser, reprendre haleine, mêler les tons.
L'accumulation obstinée de l'antithèse est le pire des défauts. J'ai vu des jeunes gens n'écrire que par pointes.' Leur style n'était plus qu'un organisme mort, une stucture compliquée et inerte. Ils croyaient dire quelque chose, et n'exprimaient que des formules.
On doit cultiver l'antithèse en évitant tout parti pris. Pour cela, il faut se l'assimiler comme tournure d'esprit. Quand elle fera partie intégrante de votre
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pensée, vous la doserez malgré vous, vous la présenterez avec tact, vous l'éviterez si elle fatigue, vous l'exploiterez si elle Trappe. Elle doit mouler votre façon de penser, parce que son usage en littérature n'est pas accidentel, mais général, comme va le prouver l'exemple de tous nos grands prosateurs.
Le principe à retenir pour atteindre cette éducation est celui-ci : courte ou longue, condensée ou amplifiée, phrases ou mots, l'antithèse, pour être bonne, doit sortir du sujet logiquement, naturellement, impérieusement. Il faut qu'elle paraisse n'avoir été ni cherchée ni arrangée ni combinée, mais involontairement constatée. Les faits seuls doivent la faire éclater, comme la sève crève le bourgeon. « Ces sortes d'antithèses, dit Condillac, sont toujours bonnes. »
Dans son plaidoyer pour Milon, Cicéron prouve par les faits qu'il est invraisemblable que son client, ayant pu se débarrasser de Claudius facilement et en sûreté, ait tenté de le tuer dans les circonstances les plus défavorables et au risque d'être puni. Énoncer ces faits, c'est formuler des antithèses. Cicéron n'était pas maître de ne pas les Drés^nter.
Est-il croyable, dit-il, qu'après avoir rejeté les .-..^casions d'ôter la vie à Clodius, avec l'approbation générait*, il en ait formé la résolution dans une circonstance où cette action devoit lui faire beaucoup d'ennemis ? Pouvezvous supposer qu'après avoir respecté sa vie. lorsqu'il pouvoit la lui arracher avec justice, dans un lieu, à un
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moment favorable, avec la certitude de l'impunité, il ait pu l'entreprendre contre toute justice, dans un lieu suspect, dans une circonstance défavorable, au risque d'être puni capitalement ?
Cicéron n'a pas créé ces antithèses. Ce sont les faits qui parlent.
Thémistocle, dit Plutarque, fut banni, après avoir sauvé sa patrie, Camille sauva sa patrie, après avoir été banni. Camille est le plus grand des Romains avant son exil ; et après son exil il est supérieur à lui-même.
Y a-t-iî rien de moins recherché et de plus naturel que cette opposition ?
Nous avons cité de mauvaises antithèses de Mignet; En voici une excellente, tirée du sujet, sans arrangement et sans effort :
Sieyès a été l'ami ou le maître des hommes les plus considérables de notre temps. Quelques-unes de ses idées sont devenues des institutions. Il a vu avec un coup d'œil sûr arriver une révolution, qui devait se faire par la parole, se terminer par l'épée ; et il a donné la main en 1789 à Mirabeau pour la commencer ; au 18 brumaire à Napoléon pour la finir, associant ainsi le plus grand penseur de cette révolution à son plus éclatant orateur et à son plus puissant capitaine.
(Mignet, Pages choisies, p. 261.)
Chaque antithèse répond ici à un fait d'histoire. L'auteur disparaît et semble n'avoir pas eu besoin d'artifice pour opposer ses idées.
Gués de Balzac, £rnnd amateur d'antithèses pré*
l'antithèse vraie 231
cieuses, en a trouvé quelquefois de spontanées comme ces lignes sur Montaigne :
Montaigne sait bien ce qu'il dit, mais il ne sait pas toujours ce qu'il va dire. S'il a dessein d'aller en un lieu, le moindre objet qui lui passe devant les yeux le fait sortir de son chemin pour courir après ce second objet. Mais l'important est qu'il s'égaie plus heureusement qu'il n'allait tout droit. Ses digressions sont très agréables et très instructives. Quand il quitte le bon, d'ordinaire, il rencontre le meilleur, et il est certain qu'il ne change guère de matière, que le lecteur ne gagne en ce changement...
Ceci est encore de l'antithèse-type, sans mot d'auteur. Tout est vrai. C'est Montaigne, son procédé, sa manière. Gués de Balzac disparaît.
Le même Gués de Balzac écrit, en parlant de l'Incarnation du Christ :
Si nous nous sommes égarés, mon Dieu, c'a été en vous suivant. Si nous n'avons pas écouté notre raison, vos miracles en sont cause. Si nous avons adoré un homme, vous vous êtes entendu avec cet homme pour nous faire croire qu'il était Dieu. Vous lui avez prêté votre puissance pour nous obliger à lui rendre notre culte. Nous sommes excusables, mon Dieu, d'avoir reconnu celui qui ne saurait être que vous, si vous ne venez vous-même nous déclarer qu'il est un autre que vous.
Ce sont là des antithèses admirables, dignes de Pascal.
Retenons donc cette vérité fondamentale : Une antithèse n'est bonne que par la vérité absolue des choses qu'elle exprime.
232 L'A FORMATION DU ?TYLE
Voici un dernier exemple de ce genre supérieui d'antithèse appliqué à une abstraction. Il s'agit de définir ce que doit être la vraie conversation.
Le ton de la bonne conversation est coulant et naturel ; il n'est ni pesant ni frivole ; il est savant sans pédanterie, gai sans tumulte, poli sans affectation, galant sans fadeur, badin sans équivoque. Ce ne sont ni des dissertations, ni des épigrammes ; on y raisonne sans argumenter, on y plaisante sans jeux de mots, on y associe avec art l'esprit et la raison, les maximes et les saillies, l'ingénieuse raillerie et la morale austère. On y parle de tout pour que chacun ait quelque chose à dire ; on n'approfondit pas les questions de peur d'ennuyer ; on les propose comme en passant, on les traite avec rapidité, la précision mène à l'élégance; chacun dit son avis et l'appuie en peu de mots ; nul n'attaque avec chaleur celui d'autrui ; nul ne défend opiniâtrement le sien. On discute pour s'éclairer, on s'arrête avec la dispute, chacun s'amuse, tous s'en vont contents : et le sage même peut rapporter de ces instructions des sujets dignes d'être médités en silence.
(Rousseau, Nouvelle Héloise, IIe partie, lett. XIV.)
Ces oppositions sont excellentes, parce qu'elles représentent exactement les idées, les possibilités, l'idéal que chacun se forme d'une bonne conversation. On sent qu'elle doit être cela. Les points de vue sortent d'un sujet que tout le monde comprend de même façon. Ce sont des constatations, des vérités admises. On ne songe plus à Rousseau, mais à la conformité de ce qu'il dit avec ce qu'on sent soi-même.
Habituons-nous donc à découvrir Y antithèse vraie
l'antithèse vraie 233
qu'on peut tirer d'une pensée. C'est cette tournure d'esprit qu'il faut acquérir à l'état d'habitude. On s'accoutumera ainsi à envisager les choses sous leur côté le plus fertile, les contraires étant d'une ressource plus féconde que les similitudes et les rapprochements. On hésitera à faire de mauvaises antithèses, le jour où l'on aura appris comment on en fait de bonnes.
Voici comment Taine, qui a lui-même de beaux exemples du style à antithèses, loue le st le antithétique de Cornelis de Witt, auteur d'un ouvrage sur Washington :
« Les symétries de la pensée sont opposées membre à membre, pour que la symétrie des tours mette en lumière la symétrie des idées ; et la phrase, construite avec la force d'un système, se déroule avec la noblesse d'une période. En voici un exemple : « De « toutes les fonctions du pouvoir, celle dont les « partis révolutionnaires ont le moins l'intelligence, « c'est le gouvernement des relations extérieures. « Habitués à ne tenir compte que des fantaisies « chimériques de leur esprit ou des élans déréglés de « leurs désirs, ils méconnaissent le droit des gens, et « les faits géographiques, et les obligations morales, « et les obstacles matériels. Eux-mêmes, sans mesure « dans leur sentiment, sans scrupule dans leur con- « duite, ils ne peuvent comprendre ni les sympathies « nationales, lorsqu'elles ne vont point jusqu'à « l'oubli des intérêts nationaux, ni l'habileté diplo- « matique, lorsqu'elle ne prend point les allures de
« la perfidie, ni la dignité, lorsqu'elle ne revêt point. « les dehors de la violence. »
« Ce n'est point là, conclut Taine, du style à facette. Toutes ces nuances et antithèses de mots sont des antithèses de pensée \ »
L'antithèse a incarné le grand art d'écrire non seulement chez nous, mais chez les Grecs. Dans une page qui est une vraie leçon de style pratique, M. Croiset nous a montré de quelle façon certains écrivains grecs ont volontairement exploité l'antithèse.
« Gorgias, dit-il, transforma surtout la phrase. Il la rendit antithétique et vibrante. S'appuyant sur l'aptitude du génie grec à opposer les idées deux à deux, il fit de ce procédé, jusque-là instinctif, une méthode : les idées ne se présentèrent plus à lui que par couples, l'une éclairant l'autre par le contraste. Les couples ainsi formés, presque toujours brefs, débarrassés de tout parasiste, nets et frappants, s'ajoutèrent les uns aux autres, presque sans liaison, en phrases souvent longues, de manière à produire sur l'esprit, par le retour incessant de ces chocs répétés, une impression forte. Tout était calculé d'ailleurs pour que l'antithèse ressortît : non seulement les mots, mais même les membres de phrases ainsi opposés avaient autant que possible le même nombre de syllabes, et présentaient à l'oreille des
1. Taine. Article sur Cornelis de Witt. Revue ds l'Instruction Publiq;'", mai 1855.
l'antithèse chez les grecs 235
espèces de rimes ou d'assonances qui tendaient sensible à l'creille le rapport des idées.
« Tl y avait assurément dans cet art de graves défauts : d'abord il était d'une monotonie fatigante et à la longue insupportable ; la période d'isocrate, sans parler de celle de Démosthène, est bien plus variée dans ses effets et bien plus riche ; elle est aussi bien plus puissante, plus capable d'entraîner. En outre, dans toute cette symétrie du style de Gorgias, l'artifice est trop visible ; il va sans cesse jusque la puérilité ; les « fausses fenêtres » y abondent ; c'est souvent l'antithèse qui mène l'écrivain, comme la rime chez nous mène un mauvais poète.
« Ces défauts sautent aux yeux, et la gloire de Gorgias fut vite contestée. Elle était cependant légitime en grande partie. Ce qu'il avait inauguré, c'était un tour de phrase d'un rythme déjà oratoire et, en outre, merveilleusement conçu pour stimuler la finesse de l'intelligence. Le moule était bon ; il s'agissait seulement de n'en pas abuser et ensuite de le bien remplir. Mais c'était déjà beaucoup d'avoir trouvé ce moule : quand la forme de la phrase est nette, « cela conduit insensiblement dit La Bruyère, à y mettre de l'esprit i. »