CHAPITRE XII
L'antithèse , procédé général des grands écrivains.
L'antithèse dans Tacite. — L'antithèse dans Montaigne. — Les antithèses de Pascal. — Le style de Bossuet. — L'antithèse et Bossuet. — L'antithèse dans Rousseau. — Le style de Rousseau. — L'assimilation de Rousseau : Lamennais. — L'assimilation de Rousseau : Robespierre. — L'antithèse dans Montesquieu. — Dangers de l'antithèse : Fléchier. — L'antithèse : Saint-Évremond et Balzac. — Les procédés de Victor-Hugo. — Le style de Louis Blanc. — L'antithèse dans Lamartine. — Taine et l'antithèse
Il serait excessif de conseiller aux lecteurs ordinaires l'étude des auteurs grecs pour apprendre les procédés d'antithèse. Nous nous en tiendrons aux écrivains français qui, pour la plupart, ont formé leur style chez les Latins et les Grecs.
Nous recommanderons sans réserve Montaigne, Pascal, Bossuet, Montesquieu, J.-J. Rousseau ; ensuite, avec de fortes réserves, Gués de Balzac, Saint-Évremond, Fléchier, Duclos. Nous dirons enfin comment la lecture de quelques auteurs contemporains, Victor Hugo, Lamartine, Louis Blanc peut être également profitable.
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Mais, objectera-t-on, pourquoi remonter si loin et ne pas se contenter des prosateurs de notre temps ? Personne n'a plus magistralement employé l'antithèse que Victor Hugo. Migtiet y a excellé. Taine en fourmille. Pourquoi nous obliger à lire les vieux auteurs ?
Nous répondrons : parce que les écrivains modernes sont des exemples de quatrième main, tandis que l'antithèse des classiques garde sa saveur latine ; parce que le style de ces derniers est à l'état pur, à l'état de lingot non monnayé ou de monnaie non dépréciée ; parce qu'il n'y a qu'un moyen de rajeunir les procédés d'écrire, c'est de les prendre à leur source ; parce que le talent des modernes n'est qu'un reflet du génie classique, et que toute assimilation doit être directe pour être profitable.
La majorité des lecteurs, après avoir essayé l'épreuve des traductions, s'en tiendra donc aux classiques français. Quant à ceux qui savent le latin et le grec, ils feront bien d'étudier dans le texte Tacite, Démostaène, Cicéron et surtout Sénèque
Tacite est l'exemple immortel de la condensation et de l'antithèse qui sort des faits.
11 y a, dit-il comme préface à son Histoire, deux grands défauts qui donnent atteinte à la vérité : la fureur de louer les puissances pour leur plaire ; le plaisir secret d'en dire du mal pour se venger. Il ne faut pas s'attendre que de tels historiens qui sont ou flatteurs, ou ennemis déclarés, ménagent fort l'estime de la postérité.
On est choqué d'une basse flatterie, parce qu'elle
sent la servitude : mais on ouvre volontiers ses oreilles à la médisance, dont la malignité se couvre d'un air de liberté.
Ses contrastes d'idées résument et caractérisent une époque.
Le dernier siècle, dit-il, a vu ce qu'il y avait d'extrême dans la liberté ; le nôtre a vu ce qu'il y a d'extrême dans l'esclavage. Les recherches des délateurs nous ont ôté jusqu'à la liberté de parlsr et d'entendre, et nous eussions perdu le souvenir même avec la voix, s'il était aussi facile à l'homme d'oublier que de se taire.
En attendant, dit-il, je consacre ce livre en l'honneur d'Agricola mon beau-père ; et dans ce projet, ma tendresse pour lui me servira ou d'excuse ou d'éloge.
Les descriptions mêmes de Tacite ont cette qualité de saillie par les contraires, comme dans le passage suivant, que j'ai tâché de traduire presque littéralement :
Galba était porté çà et là par le mouvement et le flot de la foule, sinistre à voir, qui remplissait les temples et les édifices. Aucune clameur des citoyens et de la populace ; mais des visages consternés et l'attention tournée partout. Ce n'était pas le tumulte, ce n'était pas le calme, mais le silence de la grande épouvante et de la grande colère.
Tacite a été l'inspiration et le livre favori de tous les écrivains d'antithèse, depuis Montaigne jusqu'à Rousseau.
« J'étudiais, écrit M. de Ségur, en 1815, avant d'entreprendre son histoire, j'étudiais nos livres d'histoire moderne ; quel que fût leur mérite, il
L ANTITHESE DANS MONTAIGNE
m'inspira peu. Quant aux classiques, tels que Salluste, Tite-Live. Bossuet, Montesquieu, je m'échauffais au génie de ces grands hommes, sans toutefois oser commencer moi-même. Je n'étais pas entièrement satisfait ; je cherchais toujours, j'espérais trouver un guide plus en rapport avec mon sentiment intérieur, lorsqu'enfin Tacite, que j'avais seul oublié, me revint à la mémoire. A cette lecture, saisi, transporté d'enthousiasme, je reconnus le type de perfection que j'avais rêvé. Je criai de ravissement : Voilà mon œuvre.
« C'est ordinairement vers quatre heures du matin et dans mon lit que je reprenais ma tâche. Alors, si la fatigue de la veillée ou quelque souffrance m'alanguissait, j'ouvrais au hasard mon Tacite. Jamais je n'achevais la seconde page sans que les coups de pinceau si profondément révélateurs du cœur de l'homme en action, de ses mouvements intérieurs et extérieurs, des faits et de leur mobile, me frappant d'une admiration génératrice, ne me fissent ardemment saisir la plume 1. »
Montaigne.
Parmi les écrivains classiques français, Montaigne est celui dont la lecture a le plus d'utilité et le plus d'importance pour le but que nous nous proposons. Ses Essais ne plaisent pas toujours à vingt, ans.