Omtp d>- Ségur, Mémnires, t. VII, p
L'expérience de la vie est nécessaire pour les goûter. Nous n'avons pas un bon écrivain classique qui ne soit sorti de Montaigne. C'est le père de la prose française et du style d'idées. Gardons-nous de nous laisser rebuter par son vieux français, sous lequel palpite un style aussi vivant que s'il datait d'hier. Un volume d'Extraits serait à la rigueur suffisant, mais il sera toujours préférable de connaître toute son œuvre. C'est une force que d'avoir bien lu Montaigne.
L'antithèse est le procédé habituel de son style. Il l'emploie partout, mais sans ostentation; il n'y cherche pas l'éclat ; il ne s'en fait pas un moyen artificiel ; il n'en tire des effets que lorsque l'idée s'y prête et qu'elle le déborde. Personne n'a mieux possédé l'art de faire heurter ses pensées. C'est surtout chez lui qu'on voit, les ressources que peut donner cette tournure d'esprit. Ajoutez la variété de ses formes, sa naïveté, son audace, ses trouvailles de style, sa familiarité pittoresque, sa profondeur originale, et vous comprendrez l'attrait d'une pareille lecture. Partout ce sont des pages parfaites qui, orthographiées, seraient, du style fiançais d'aujour d'hui, comme ce beau morceau purement antithétique sur le mépris de la mort, qui contient le3 qualités et les habitudes de sa manière :
Notre religion n'a point eu de plus assuré fondement humain, que le mépris de la vie. Non seulement le discours de la raison nous y appelle, car pourquoy craindrions-nous de perdre une chose laquelle perdue nu
L'ANTITHÈSE DANS MONTAIGNE 24i
peult estre regrettée ? Mais aussi, puisque nous sommes menacez de tant de façons de mort, n'y a-t-il pas plus de mal à les craindre toutes qu'à en soutenir une ? Que chault-il quand ce soit, puisqu'elle est inévitable ? A celui qui disoit à Socrates : Les trente tyrans t'ont condamné à la mort : « Et nature, eulx, » respondit-il. Quelle sottise de nous peiner, sur le point du passage à l'exemption de toute peine ! Comme notre naissance nous apporta la naissance de toutes choses ; aussi nous apportera la mort de toutes choses, nostre mort. Parquoy c'est pareille folie de pleurer de ce que d'icy à cent ans nous ne vivrons pas, que de pleurer que de ce que nous ne vivions pas il y a cent ans. La mort est origine d'une aultre vie ; ainsi pleurasmes nous, ainsi nous cousta-t-il d'entrer en cette cy, ainsi nous despouillasmes nous de nostre ancien voile en y entrant. Rien ne peult estre grief, qui n'est qu'une fois. Est-ce raison de craindre si longtemps chose de si brief temps ? Le long temps vivre et le peu de temps vivre, est rendu tout un par la mort : car le long et le court n'est point aux choses qui ne sont plus. Aristote dict qu'il y a des petites bestes sur la rivière de Hypanis, qui ne vivent qu'un jour ; celle qui meurt à huict heures du matin, elle meurt en jeunesse ; celle qui meurt à cinq heures du soir, meurt en sa décrépitude. Qui de nous ne se mocque de veoir en considération d'heur ou de malheur ce moment de durée ? Le plus et le moins en la nostre, si nous la comparons à l'éternité, ou encores à la durée des montaignes, des rivières, des estoiles, des arbres, et mesme d'aulcuns animaulx, n'est pas moins ridicule. Le premier jour de vostre naissance vous achemine à mourir comme à vivre. Tout ce que vous vivez, vous le desrobez à la vie ; c'est à ses dépens. Le continuel ouvrage de vostre vie, c'est bas tir la mort. Vous estes en la mort pendant que vous estes en vie ; car vous estes après la mort quand vous n'estes plus en vie ; ou, si vous l'aimez mieulx ainsi, vous estes mort aprez la vie, mais
pendant la vie, vous estes mourant ; et la mort touche bien plus rudement le mourant que le mort, et plus vifvement et essentiellement. Si vous avez faict vostre profit de la vie, vous en estes repu : allez vous-en satisfaict. Si vous n'en avez pas su user, si elle vous estoit inutile, que vous chault-il de l'avoir perdu ? à quoi faire la voulezvous encores ?
Dans cette admirable page, chaque pensée se dédouble par son contraire ; partout l'antithèse éclate et sort de l'idée même, née avec elle, inséparable d'elle. Point de travail, point de parti pris. En trouvant l'idée, Montaigne trouve l'antithèse. C'est la vraie, la seule, l'inimitable, celle qui se confond avec l'idée même.
Pascal.
On nous dispensera d'insister sur l'étude de Pascal. C'est un des plus grands écrivains de la langue française. Il a écrit sans littérature, avec l'idée toute nue, raccourcie, souple, violente. Issu de Montaigne \ mais avec une éloquence inconnue à Montaigne, il a pnr-dessus tout la force et les nerfs du style. L'antithèse fait la vigueur de ses Pensées. Elle y est toujours à l'état latent ; très souvent à l'état brut, généralement en idées parallèles. Le choc retentit et broie tout sur son passage.
Comme le fond des Pensées est un contraste perpétuel, il n'est pas étonnant que l'antithèse y
1. Voir, en ce sens, les magnifiques portraits de Pascal et de Montaigne dans Port-Royal de Sninte-Eeuve.