L'ANTITHÈSE DANS PASCAL
domine. Quand elle ne fait pas saillie, elle est toujours mêlée au sang et à la chair de ce style.
Voici quelques lignes (Misère et grandeur de l'homme) qui montrent le procédé général et le ton ordinaire des Pensées :
La misère se concluant de la grandeur, et la grandeur de la misère, les uns ont conclu la misère, d'autant plus qu'ils en ont pris pour preuve la grandeur, et les autres concluant la grandeur avec d'autant plus de force qu'ils l'ont conclue de la misère même. Tout ce que les uns ont pu dire pour montrer la grandeur n'a servi que d'un argument aux autres pour conclure la misère, puisque c'est être d'autant plus misérable, qu'on est tombé de plus haut ; et les autres, au contraire. Ils se sont portés les uns sur les autres par un cercle sans fin, étant certains qu'à mesure que les hommes ont de la lumière, ils trouvent et grandeur et misère en l'homme. En un mot, l'homme connaît qu'il est misérable, puisqu'il l'est ; mais il est bien grand, puisqu'il le connaît.
Et ailleurs :
S'il n'y avait point d'obscurité, l'homme ne sentirait pas sa corruption ; s'il n'y avait point de lumière, l'homme n'espérerait point de remède. Ainsi il est non seulement juste, mais utile pour nous, que Dieu soit caché en partie, et découvert en partie, puisqu'il est également dangereux à l'homme de connaître Dieu sans connaître sa misère, et de connaître sa misère sans connaître Dieu.
Tout l'ouvrage des Pensées est écrit dans ce ton d'antithèse, souvent voulue et éclatante, la plupart du temps latente et sourde.
On voit îe profit qu'on peut tirer de ce magnifique stylet
Bossuet.
Pour Bossuet, les exemples sont presque inutiles. C'est l'écrivain complet. Il n'est pas de beautés littéraires qu'on ne trouve chez lui à l'état sublime : images de génie, création de mots, expressions inattendues, relief, coloration, audace, toutes les grandeurs, toutes les surprises du style. Ses antithèses roulent comme des diamants à travers les flots toujours débordés de sa majestueuse éloquence. Elles partent de loin, se déroulent, se balancent et ondulent avec la draperie de ses périodes. Elles sortent de l'éclat des mots; elles font osciller les pôles de ses phrases et heurter les verbes et les êpithètes. Tout est imprévu, tout est créé, tout est vivant. C'est le plus grand de nos prosateurs.
Citons au hasard :
Où courez-vous, mortels abusés, et pourquoi allez-vous errants de vanités en vanités, toujours attirés et toujours trompés par des espérances nouvelles ? Si vous recherchez des biens effectifs, pourquoi poursuivez-vous ceux du monde, qui passent légèrement comme un songe ? Et si vous vous repaissez d'espérances, que n'en choisissezvous qui soient assurées ? Dieu vous promet : pourquoi doutez-vous ? Dieu vous parle : que ne suivez-vous ? Il vaut mieux espérer de lui que de recevoir les faveurs des autres ; et les biens qu'il promet sont plus assurés que tous ceux que le monde donne. (Panégyrique de sainte Thérèse.)
Plusieurs ont une douleur qui ne les change pas, mais
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qui les trompe ; plusieurs ont une honte qui veut qu'on la flatte, et non pas qu'on l'humilie ; plusieurs cherchent dans la pénitence d'être déchargés du passé, et non pas d'être fortifiés pour l'avenir : ce sont les trois caractères de fausses conversions. (Sermon sur l'intégrité de la Pénitence.)
Qui ne sait que le Fils de Dieu, tant qu'il a prêché sur la terre, a toujours eu peu de spectateurs, et que ce n'est que depuis sa mort que les peuples ont couru à ce divin Maître ? Quel est, Messieurs, ce nouveau miracle ? Méprisé et abandonné pendant tout le cours de sa vie, il commence à régner après qu'il est mort. Ses paroles toutes divines, qui devaient lui attirer les respects des hommes, le font attacher à un bois infâme ; et l'ignominie de ce bois, qui devait couvrir ses disciples d'une confusion éternelle, fait adorer par tout l'univers les vérités de son Évangile. (Panégyrique de saint Paul.)
O mort ! nous te rendons grâce des lumières que tu répands sur notre ignorance. Toi seule nous convaincs de notre bassesse, toi seule nous fais connaître notre dignité. Si l'homme s'estime trop, tu sais déprimer son orgueil ; si l'homme se méprise trop, tu sais relever son courage... et tu lui apprends ces deux vérités... qu'il est infiniment méprisable en tant qu'il finit dans le temps, et infiniment estimable en tant qu'il passe à l'éternité. (Sermon sur la mort.)
Parfois le grand orateur précipite les contrastes avec un relief de mots et une noblesse incomparables :
Un enfant revêtu de langes, couché dans la crèche... Courez à cet enfant nouvellement né, vous y trouverez... qu'y trouverons-nous ? Une nature semblable à la vôtre, des infirmités telles que les vôtres, des misères au-des-
sous des vôtres. « Et hoc vobis signum. » Reconnoissez à ces belles marques qu'il est le Sauveur qui vous est promis.
Quel est ce nouveau prodige ? que peut servir à notre foiblesse que notre médecin devienne infirme, et que notre libérateur se dépouille de sa puissance ? Est-ce donc une ressource pour des malheureux, qu'un Dieu en vienne augmenter le nombre ? Ne semble-t-il pas, au contraire, que le joug qui accable les enfants d'Adam est d'autant plus dur et inévitable, qu'un Dieu même est assujetti à le supporter ? Cela seroit vrai, mes Frères, si cet état d'humiliation étoit forcé, s'il y étoit tombé par nécessité, et non pas descendu par miséricorde. Mais comme son abaissement n'est pas une chute, mais une condescendance : « Descendit ut levaret, non cecidit ut jaceret » ; et qu'il n'est descendu à nous que pour nous marquer les degrés par lesquels nous pouvons remonter à lui, tout l'ordre de sa descente fait celui de notre glorieuse élévation ; et nous pouvons appuyer notre espérance abattue sur ces trois abaissements du Dieu-homme.
Est-il bien vrai ? le pouvons-nous croire ? quoi ! les bassesses du Dieu incarné, sont-ce des marques certaines qu'il est mon Sauveur ? Oui, fidèle, n'en doute pas ; et en voici les raisons solides qui feront le sujet de cet entretien. Ta nature étoit tombée par ton crime ; ton Dieu l'a prise pour la relever : tu languis au milieu des infirmités ; il s'y est assujetti pour les guérir : les misères du monde t'effrayent ; il s'y est soumis pour les surmonter et rendre toutes ses terreurs inutiles. Divines marques, sacrés caractères par lesquels je connois mon Sauveur, que ne puis-je vous expliquer à cette audience avec les sentiments que vous méritez ! Du moins efforçons-nous de le faire, et commençons à montrer dans ce premier point que Dieu prend notre nature pour la relever.
Ceci représente la grande manière de Bossuet ;
L ANTITHESE DANS BOSSUET
mais, quand sa pensée se resserre, il précipite les antithèses, il les accumule, il les fait violentes :
Malgré le mauvais succès de ses armes (Charles Ier), si on a pu le vaincre, on n'a pu le forcer ; et, comme il n'a jamais refusé ce qui était raisonnable étant vainqueur, il a toujours rejeté ce qui était injuste étant captif.
Et ailleurs :
Sire, c'est aux sujets à attendre, et c'est aux rois à agir. Eux-mêmes ne font pas tout ce qu'ils veulent ; mais ils doivent considérer qu'ils rendront compte à Dieu de ce qu'ils peuvent.
Ces antithèses sobres, mais puissantes, fourmillent chez Bossuet. On n'a qu'à ouvrir ses Sermons au hasard.
Massillon a parfois des élans qui rappellent les antithèses de Bossuet :
O hommes ! dit Massillon, vous ne connaissez pas les objets que vous avez sous l'œil, et vous vouiez voir clair dans les profondeurs éternelles de la foi ! La nature est pour vous un mystère, et vous voudriez une religion qui n'en eût point ! Vous ignorez les secrets de l'homme, et vous voudriez connaître les secrets de Dieu ! Vous ne vous connaissez pas vous-mêmes, et vous voudriez approfondir ce qui est si fort au-dessus de vous ! L'univers, que Dieu a livré à votre curiosité et à vos disputes, est un abîme où vous vous perdez ; et vous voulez que les mystères de la foi, qu'il n'a exposés qu'à votre docilité et à votre respect, n'aient rien qui échappe à vos faibles lumières I O égarement 1
J.-J. Rousseau.
Rousseau, qui sort tout entier de Montaigne, est de tous nos écrivains celui dont les procédés sont le plus directement assimilables et dont l'étude offre, par conséquent, le plus de profit. Son éloquence a sa source dans l'antithèse. Il la traite dans un style superbe, droit, architectural, harmonieux, d'une netteté savoureuse. L'imagination et le sentiment assouplissent la raideur de ses procédés. C'est le mordant de la pensée et l'opposition des phrases qui font la qualité de ce style. Rousseau est le père de la littérature romantique. On trouvera dans Villemain 1 la longue descendance de ce beau talent, depuis Bernardin de Saint- Pierre jusqu'à George Sand. C'est un bon chapitre de littérature synthétique.
Dans un livre consacré au métier d'écrire, nous nous abstiendrons d'apprécier les idées de Rousseau, pour ne parler que de son style : or, ce style est éminemment assimilable. C'est une des nourritures littéraires qui passent le mieux dans notre sang. Les critiques l'ont remarqué, et nous connaissons des professeurs qui recommandent expressément la lecture de Rousseau, bien qu'il soit plus ingénieux que profond, et qu'on sente toujours la rhétorique à travers son éloquence. C'est sec, c'est tendu, le vernis craque. Mais, le fond mis à part, le