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LE STYLE DE ROUSSEAU

proverbe indien ; mais l'ignorant ne sait pas même de quoi s'enquérir. Faute de cette science préliminaire, les enfants en liberté ne font presque jamais que des questions ineptes qui ne servent à rien, ou profondes et scabreuses, dont la solution passe leur portée ; et puisqu'il ne faut pas qu'ils sachent tout, il importe qu'ils n'aient pas le droit de tout demander.

{Nouvelle Héloîse, V. III.)

On a dit de Rousseau qu'il avait corrompu le style français et brisé la tradition classique, faite de simplicité et de naturel. Beaucoup d'auteurs conseillent de ne pas l'imiter. « Ceux qui veulent se former le goût doivent se défier de Jean- Jacques », affirme gravement Godefroy. Laissons dire. Rousseau peut être un sophiste, mais c'est un écrivain de race. Victor Cousin a résumé le jugement qu'on doit porter sur lui : « Rousseau, dit-il, n'en est pas moins, comme Tacite, un grand écrivain. Nul écrivain, Pascal excepté, n'a laissé sur la langue une pareille empreinte. »

Rousseau incarne la condensation nerveuse, la forme opulente et inflexible, l'inspiration haute et soutenue, l'art de dédoubler ses pensées, de faire jaillir les contraires, d'épuiser une idée, de la tailler sous toutes ses faces. Son antithèse semble toujours née du sujet.

Deux exemples montrent le profit que présente l'étude de Rousseau. Je veux parler de Sénancour et de Lamennais. Sénancour, dans Obermann, c'est Rousseau refroidi, rigide et durci, mais c'est bien sa manière travaillée et solennelle. Cette imitation

est tellement criante, que nous n'insisterons pas. Il suffit de lire n'importe quelle page d'Obermann, où il y a cependant de belles descriptions (les paysages et les glaciers).

De même pour Lamennais. Rousseau fut sa lecture favorite. L'imitation de Rousseau est significative dans V Essai sur l'indifférence, ouvrage de discussion religieuse et philosophique. Quand on compare VÉmile au célèbre ouvrage de Lamennais, on est frappé par la similitude des procédés, l'identité des expressions, l'imitation non déguisée des tours de phrases et des antithèses. Ceux qui n'ont qu'une vague connaissance de Rousseau ou qui ont lu superficiellement Lamennais contesteront seuls cette ressemblance. Les exemples seraient curieux, mais doubleraient les proportions de ce volume \ Lisez bien ces deux auteurs, et vous verrez

1. Lamennais, qui avait passé sa jeunesse à lire Rousseau, est littéralement hanté par le souvenir du paradoxal écrivain. Il le réfute à chaque page, il y revient sans cesse (Voir le ch. iv). Quant aux procédés d'imitation de l'Essai, on peut se reporter, comme indications sommaires, aux pages suivantes du 1er volume, édit. Garnier, p. 121 : « Qu'est-ce donc que la religion naturelle ?... » ; p. 133 : « Rousseau, quoique grand parleur de vertu... » jusqu'à la fin : « Je baisse les yeux et je rougirais d'être homme, si je ne me souvenais que je suis chrétien... » ; p. 226 : « Que d'obscurités, que d'incertitudes, quelle mer immense I » et tout ce quï suit, lorsqu'il mêle les citations de Rousseau, p. 231 ; le paragraphe : « Les philosophes matérialistes qui ne voient dans l'homme... » et les paragraphes suivants sont du Rousseau moraliste : « O homme qui parle avec tant d'orgueil... » ; p. 342 : * Les lois païennes... » ; p. 343. « Un des caractères de la vraie religion... », etc., etc. Pour bien juger cette ressemblance continue, il faut sortir d'une récente lecture de VÉmile.

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