‹ La formation du style par l'assimilation des auteursChapitre 115 sur 141 · L'ANTITHÈSE DANS MONTESQUIEU · texte numérisé non relu

L'ANTITHÈSE DANS MONTESQUIEU

Et ceci encore :

Nous voulons subtituer dans notre pays la morale à l'égoïsme, la probité à l'honneur, les principes aux usages, les devoirs aux bienséances, l'empire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris du vice au mépris du malheur, la fierté à l'insolence, la grandeur d'âme à la vanité, l'amour de la gloire à l'amour de l'argent, les bonnes gens à la bonne compagnie, le mérite à l'intrigue, le génie au bel esprit, la vérité à l'éclat, le charme du bonheur aux ennuis de la volupté, la grandeur de l'homme à la petitesse des grands, un peuple magnanime puissant, heureux, à un peuple aimable et misérable, c'est-à-dire toutes les vertus et tous les miracles de la République à tous les vices et à tous les ridicules de la Monarchie. (Robespierre, Rapport rf« 18 pluviôse an II, sur les principes du gouvernement, etc.)

Voilà comment les mauvais imitateurs dénaturent leur modèle. Ils empruntent la forme, mais ils n'ont pas d'âme pour la vivifier. Robespierre orateur est la caricature de Rousseau écrivain.

Montesquieu.

Montesquieu est un des plus solides prosateurs du xvme siècle. 11 est urgent de bien lire ses Considéralions sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains. Nerveux, raccourci jusqu'à la sécheresse, Montesquieu paraît toujours vrai, même lorsqu'il conjecture, parce que sa pensée est toujours frappante.

La qualité de ses idées fait oublier qu'il a trop

Uk roRKATTON nr stti.» *

d'esprit. Ses Considérations sont écrites en menus paragraphes, et ses paragraphes en phrases courtes qui se choquent et étincellcnt.

Voici, au hasard, deux exemples de sa manière :

A Rome, gouvernée par les lois, le peuple souffrait que le Sénat eût la direction des affaires. A Carthage, gouvernée par des abus, le peuple voulait tout faire par luimême.

Les Romains étaient ambitieux par orgueil et les Carthaginois par avarice ; les uns voulaient commander et les autres voulaient acquérir ; et ces derniers, calculant sans cesse la recette et la dépense, firent toujours la guerre sans l'aimer. (Grandeur et Décadence, etc., ch. iv.)

Et ceci encore :

Ceux qui avaient d'abord été corrompus par leurs richesses, le furent ensuite par leur pauvreté. Avec des biens au-dessus d'une condition privée, il fut difficile d'être un bon citoyen ; avec les désirs et les regrets d'une grande fortune ruinée, on fut prêt à tous les attentats ; et, comme dit Salluste, on vit une génération de gens qui ne pouvaient avoir de patrimoine ni souffrir que d'autres en eussent. (Ibid., ch. x.)

C'est à peu près sur ce ton que sont écrits les passages saillants des Considérations sur les Romains. \JEsprit des Lois est plus piquant encore. Voltaire l'a appelé un « recueil de saillies et d'épigrammes ». Le procédé de ce style peut se résumer d'un mot : balancement symétrique de petites antithèses menues, comme dans ces lignes prises au hasard :

Dans les monarchies extrêmement absolues les historiens trahissent la vérité, parce qu'ils n'ont pas la liberté

L'ANTITnÈSE DANS MONTESQUIEU 259

de la dire ; dans les États extrêmement libres ils trahissent la vérité, à cause de leur liberté même ; chacun devient aussi esclave des préjugés de sa faction qu'il le seroit d'un despote.

(Esprit des Lois, liv. XIX, ch. xxvii.)

Et encore ce passage :

Il y a des criminels que le magistrat punit, il y en a d'autres qu'il corrige : les premiers sont soumis à la puissance de la loi, les autres à son autorité ; ceux-là sont retranchés de la société ; on oblige ceux-ci de vivre selon les règles de la société.

Dans l'exercice de la police, c'est plutôt le magistrat qui punit que la loi : dans les jugements des crimes, c'est plutôt la loi qui punit que le magistrat. Les matières de police sont des choses de chaque instant, et où il ne s'agit ordinairement que de peu : il ne faut donc guère de formalités. Les actions de la police sont promptes, et elle s'exerce sur des choses qui reviennent tous les jours : les grandes punitions n'y sont donc pas propres. Elle s'occupe perpétuellement de détails : les grands exemples ne sont donc point faits pour elle. Elle a plutôt des règlements que des lois. Les gens qui relèvent d'elle sont sans cesse sous les yeux du magistrat ; c'est donc la faute du magistrat s'ils tombent dans des excès. Ainsi il ne faut pas confondre les grandes violations des lois avec la violation de la simple police : ces choses sont d'un ordre différent.

De là il suit qu'on ne s'est point conformé à la nature des choses, dans cette république d'Italie où le port des armes à feu est puni comme un crime capital, et où il n'est pas plus fatal d'en faire un mauvais usage que de les porter.

Il suit encore que l'action tant louée de cet empereur, qui fit empaler un boulanger qu'il avoit surpris en fraude,

est une action de sultan, qui ne sait être juste qu'en outrant la justice même.

{L'esprit des lois, liv. XXVI, ch. xxiv.)

Tels sont les auteurs x où l'on étudiera sans réserves les ressources que peut offrir l'antithèse, au sens où l'entendaient Isocrate, Gorgias et l'école grecque. Même excessifs ou affectés, comme Rousseau et Montesquieu, ces auteurs contiennent assez de qualités pour faire oublier leurs défauts.

Il nous reste à indiquer les écrivains chez qui l'étude de ce procédé ne peut être faite qu'avec une extrême réserve.

Fléchier.

Fléchier est le roi de l'antithèse à l'état aigu. Il l'étalé, il l'épuisé, il la raffine. Son éloquence n'est qu'une antithèse.

« Fléchier, dit Taine, use et abuse de la symétrie et de l'antithèse... Ces oppositions prolongées plaisaient au xvne siècle, comme un mot piquant au xvme siècle, ou une image imprévue aujourd'hui 2. »

Nous avons déjà cité du Fléchier. Nous n'en abuserons pas.

Dans son Oraison funèbre de la duchesse d'Aiguil-

1. Tous ces écrivains n'ont pas employé uniquement et exclusivement l'antithèse. Un pareil abus les rendrait insupportables. Ils ont à chaque instant des pages limpides et naturelles ; mais on sent que l'antithèse constitue le fond de leur nature et de leur talent.

Page 1