Taine, Essais de critique, p
DANGERS DE l'àNTITHESE : FLÉCHIER 261
lun, il tire un beau parti de la résignation que montra Mme d'Aiguillon au moment de mourir. Les antithèses sortent bien du sujet et il n'y pas à les critiquer. Contentons-nous de remarquer avec quel soin il les présente et les isole.
On la vit souffrir, mais on ne l'entendit pas se plaindre ; elle fit des vœux pour son salut, et n'en fit pas pour sa santé. Prête à vivre pour achever la pénitence, prête à mourir pour consommer son sacrifice ; soupirant après le repos de la Patrie, supportant patiemment les peines de son exil ; entre la douleur et la joie, entre la possession et l'espérance, se réservant tout entière à son Créateur, elle attendit tout ce qui pouvoit arriver, et ne souhaita que ce que Dieu voudroit faire d'elle.
Ceci peut se louer ; mais il est rare que Fléchier ne tombe pas dans le bel esprit. La préciosité dépare tous ses ouvrages.
Voici comment il raconte le discours prononcé devant les magistrats par les Pères de l'Oratoire :
Il fallut haranguer devant le premier orateur du Parlement, et prêcher la justice à ceux qui la rendent ; il fallut leur prononcer les maximes de l'Évangile avec autant de gravité qu'ils prononcent leurs arrêts ; se faire le juge des juges mêmes et leur parler de la chaire avec autant d'autorité qu'ils parlent de leur tribunal.
Citons enfin le portrait de Fléchier par lui-même :
// parle peu, mais on s'aperçoit quil pense beaucoup. Certains airs fins et spirituels marquent sur son visage ce qu'il approuve ou ce qu'il condamne, et son silence même est intelligible.
262 I,A FORMATION DU STYLIC
Lorsqu'il parle, on voit bien qu'il sauroil se taire; g{ lorsqu'il se tait, on voit bien qu'il sauroit parler. Il écoute les autres paisiblement, et les paie souvent de la patience ou de l'attention qu'il fait paroître à les écouter. Il leur pardonne aisément d'avoir peu d'esprit pourvu qu'ils ne veuillent pas lui faire accroire qu'?7s en ont beaucoup. Ce qui fait qu'il est bien reçu dans les compagnies, c'est qu'il s'accommode à tous et ne se préfère à personne. Il ne se pique pas de faire valoir ce qu'il sait; il aime mieux leur donner le plaisir de dire eux-mêmes ce qu'il savent...
Il y a surtout du trait. Flécîiier fait de l'esprit pour se flatter. On sent la facticité derrière le parti pris.
Saint-Évremon d .
Saint- Évremond est aussi très souvent un bon modèle d'antithèses. Il a beaucoup écrit, et Sainte- Beuve le place très haut. Le recueil des extraits de Saint-Évremond qu'a publié M. Gidel (éciit. Garnier) nous suffira. Le tort de Saint-Évremond, c'est d'avoir abusé du bel esprit. C'est une ingéniosité fatigante, mais qui pétille dans un bon style.
Son portrait fait par lui-même donne bien l'idée de sa manière :
C'est un philosophe également éloigné du superstitieux et de l'impie ; un voluptueux qui n'a pas moins d'aversion pour la débauche que d'inclination pour les plaisirs ; un homme qui n'a jamais senti la nécessité, qui n'a jamais connu l'abondance. Il vit dans une condition méprisée de ceux qui ont tout, enviée de ceux qui n'ont rien, goûtée de ceux qui font consister leur bonheur dans leur raison. Jeune, il a haï la dissipation, ppr-
l'antithèse : SAINTEVREMOND ET BALZAC 263
suadé qu'il fallait du bien pour les commodités d'une longue vie. Vieux, il a de la peine à souffrir l'économie, croyant que la nécessité est peu à craindre, quand on a peu de temps à être misérable. Il se loue de la nature ; il ne se plaint pas de la fortune ; il hait le crime, il souffre les fautes, il plaint le malheur ; il ne cherche point dans les hommes ce qu'ils ont de mauvais pour les décrier ; il trouve ce qu'ils ont de ridicule pour s'en réjouir ; il se fait un plaisir secret de le connaître ; il s'en ferait un plus grand de le découvrir aux autres, si la discrétion ne l'en empêchait : il ne s'attache point aux écrits les plus savants pour acquérir la science, mais aux plus sensés pour fortifier sa raison : tantôt il cherche les plus délicats pour donner de la délicatesse à son goût ; tantôt les plus agréables pour donner de l'agrément à son génie. {Éloges et Portraits, p. 133-134.)
Ce portrait rappelle celui de Fléchier, mais il est moins apprêté et d'un genre d'esprit plus gravement pittoresque.
Au même rang que Saint- Évremond nous placerons Gués de Balzac et après lui Voiture.
Le Sacrale chrétien de Balzac est admirable de condensation et de belles antithèses. C'est un ouvrage à relire, bien que le style soit vernissé, doré, laqué avec une coquetterie qui fatigue. Quant à Voiture, ses Lettres sont séduisantes, mais désespérantes d'effort, de fadeur et de bel esprit.
Au xvme siècle, il nous reste à signaler, pour les exemples d'antithèses, les Éloges de Fontenelle ; V Essai sur les Éloges de Thomas et tout particulièrement les Considérations sur les Mœurs de Dudos, ouvrage sec. mais qu'on n'oublie pas.
264 LA FORMATIOiN DU STYLE
Victor Hugo.
Parmi nos auteurs contemporains, il en est un qui incarne l'antithèse, c'est Victor Hugo. Son talent est une perpétuelle création d'antithèses. Sujets, caractères, drames, romans, style, tout est antithèse. Il l'exploite par l'image ; il la poursuit avec affectation ; il la monte en diamant. Insister serait puéril. On n'a qu'à ouvrir ses poésies 1.
Sa prose est plus significative encore, parce que la continuité du procédé y est visible. 11 étale l'antithèse en phrases apocalyptiques. Prendre deux pierres, les briser de mille façons pour éblouir les yeux et en tirer des éclairs : voilà sa méthode.
L'ouragan de son imagination fait tout passer. Il a tant de verve, un tel ruissellement de mots et d'images, qu'on oublie cette exploitation artificielle. Signalons, dans ses Misérables 2, quatre pages d'antithèses étourdissantes dont Philarète Chasles,
1. On peut citer, comme exemples-types, les strophes à la duchesse d'Abrantès, les quatre vers sur la grâce de Blanqui, le fameux quatrain du crucifix : « Vous qui pleurez, venez à ce Dieu... » et ces vers sur le mariage de sa fille :
Aime celu.' qui t'aime et boîb heureuse en lui. Adieu 1 Sois son trésor, ô toi qui fus le nôtre ; Va. mon enfant chéri, d'une famille à l'autre. Emporte le bonheur et laisse -nous l'ennui. Ici l'on te retient ; là-bas on te désire : Fille, épouse, auze, enfant, fais ton double devol». Donne-nous un regret, donne-leur un espoir ; Son avec une larme, entre avec un sourire.
?. Les Misérables, liv. I, ch. m.
LEs PROCÉDÉS DE VICTOR HUGO 265
qui se connaissait en style, critiquait avec raison la facticité symétrique. On lira également dans les Misérables le célèbre portrait de Louis- Philippe, une gageure, un feu d'artifice d'antithèses \ Dans ses Discours cette méthode devient la tournure d'esprit, la substance même de son talent, comme dans ces lignes sur les « messieurs » de Port-Royal :
Resserrer le lien de l'Église au dedans et à l'extérieur par plus de discipline chez le prêtre et plus de croyance chez le fidèle ; réformer Rome en lui obéissant ; faire à l'intérieur et avec amour ce que Luther avait tenté au dehors et avec colère ; créer en France, entre le peuple souffrant et ignorant et la noblesse voluptueuse et corrompue, une classe intermédiaire, saine, stoïque et forte, une haute bourgeoisie intelligente et chrétienne ; fonder une F.glise modèle dans l'Église, une nation modèle dans une nation, telle était l'ambition secrète, tel était le rêve profond de ces hommes qui étaient illustres alors par la tentative religieuse et qui sont illustres aujourd'hui par le résultat littéraire. Tandis que le siècle retentissait d'un bruit de fête et de victoire ; tandis que tous les yeux admiraient le grand roi et tous les esprits le grand règne, eux, ces rêveurs, ces solitaires, promis à l'exil, à la captivité, à la mort obscure et lointaine ; enfermés dans un cloître dévoué à la ruine et dont la charrue devait effacer les derniers vestiges ; perdus dans un désert à quelques pas de ce Versailles, de ce Paris, de ce grand règne, de ce grand roi, laboureurs et penseurs, cultivant la terre, étudiant les textes, ignorant ce que faisaient la France et l'Europe, cherchant dans l'écriture sainte les preuves de la divinité de Jésus, cherchant dans la création la glorification du créateur, l'œil fixé unique-
!. /t< MescrabU-, lîv, IV, ch. III.
ment sur Dieu, méditaient les livres sacrés et la nature éternelle, la bible ouverte dans l'église et le soleil épanoui dans les cieux !
[Avant Vexil, p. 86 : Réponse à Sainte-Beuve.)
Ce passage est du bon Hugo. Le parti pris y a de la justesse et se fait supporter. On sait à quels excès le grand poète a dans la suite poussé l'antithèse. Son William Shakespeare (un gros volume) semble une charge drolatique de ce procédé en prose, comme les Chansons des rues et des bois résument l'abus de son antithèse en vers.
Louis Blanc.
On trouvera des antithèses dignes d'être étudiées dans deux autres écrivains de notre époque : Louis Blanc et Lamartine.
Laissons de côté la qualité doctrinale de l'Histoire de la Résolution et de Y Histoire de dix ans de Louis Blanc. La forme doit seule nous préoccuper. Louis Blanc est un prosateur vigoureux. Marqué au coin de la forte antithèse, son style sort directement de Rousseau, mais plus sec, écourté, recroquevillé pour ainsi dire, visant l'effet, cherchant l'éclat et la profondeur. Les portraits de sa Révolution, ceux de Marat, Robespierre, Bailly, La Fayette, vrais ou faux, sont surprenants. A chaque instant, il a des mots qui rappellent Tacite, (l'est Louis Blanc qui a dit : « Avant 89 on avait le pain sans la liberté ; aujourd'hui on a la liberté sans le pain ». Sur le