TAINE ET L'ANTITHÈSE
qu'on n'y est plus roi, le trône est la dernière place du royaume. (Girondins, liv. VI, ch. xi.)
Et ces lignes, après la fuite à Varennes :
En cas de succès, Louis XVI ne trouvait que des forces étrangères ; en cas d'arrestation, il ne trouvait qu'une prison dans son palais. De queique côté qu'on l'envisageât, la fuite était donc funeste. Il n'y a qu'une route pour fuir d'un trône, quand on n'y veut pas mourir : c'est d'abdiquer... Le roi n'abdiqua pas. Il consentit à accepter le pardon de son peuple. Il jura d'exécuter une constitution qu'il avait fuie. Il fut un roi amnistié. L'Europe ne vit en lui qu'un échappé du trône ramené à son supplice, le peuple qu'un traître, et la Révolution qu'un jouet.
(Girondins, liv. II, ch. xxx.)
Les deux ou trois premiers volumes des Girondins fourmillent de pareils exemples. Lamartine a quelquefois le resserrement antithétique de Saint- Évremond ou de Balzac, comme dans ce portrait de Fouché :
Acteur consommé sous les deux visages de l'homme de ruse et de l'homme d'audace, il ne lui manqua rien en habileté, peu en bon sens, tout en vertu. Ce mot le définit, mais ce mot le juge. On le regardera éternellement, on l'admirera quelquefois, on ne l'estimera jamais (Histoire de la Restauration.'.
H. Taine.
Dans un de ses meilleurs livres, plein de charme, de bonhomie et de pénétration, son Histoire de la
littérature française, M. Emile Fa guet écrit, ces lignes :
« Le style de Taine est un miracle de volonté. Il est tout artificiel. On sent que non seulement il n'est pas l'homme, mais qu'il est le contraire de l'homme. Ce logicien, qui a vécu dans l'abstraction, a voulu se faire un style plastique, coloré et sculptural, tout en relief et tout en image, et il y a réussi. Et c'est pour cela que Taine est un modèle ; car, puisque le style naturel ne s'apprend pas, il reste que c'est dans Taine et dans les écrivains qui lui ressemblent que l'on apprendra le style qui se peut apprendre. »
Sarcey, dans ses Souvenirs, nous avait déjà dit que Taine, d'abord écrivain abstrait, avait plus tard coloré son style artificiellement. Le docteur Brissaud, un maître de la science médicale française, qui n'a pas cessé d'aimer la littérature, et qui a beaucoup connu Taine, nous a personnellement confirmé ces détails.
On sait que Taine a poussé i'art de l'assimilation jusqu'à imiter admirablement la manière poétique de M. de Heredia, dans quatorze sonnets sur les chats, publiés par le Figaro (n° du 11 mars 1893) *.
L'importance de l'antithèse ne pouvait échapper
1. Pour la formation littéraire de Taine, comparer ses Philosophes français au XIX" siècle à son Tite-Live et à son La Fontaine ; voir, pour la couleur, son Voyage en Italie ; consulter aussi l'important ouvrage de M. Barzelotti, la Philosophie de Taine, et l'excellent livre de M. Victor-Giraud, Essai sur Taine.
TAINE ET L AMITIIIÎSE
k uq esprit aussi littéraire. Taine a donc écrit à son tour de belles pages en style d'antithèses.
En voici une, à propos de Troplong et de Montalembert :
La doctrine du droit divin a péri. Particuliers et gouvernement, chacun reconnaît aujourd'hui que l'unique propriétaire d'un peuple, c'est lui-même ; que la nation n'est pas faite pour le gouvernement, mais le gouvernement pour la nation ; que nulle autorité n'est légitime que par le consentement du public ; que nulle autorité n'est stable que par l'appui de l'opinion ; que si le peuple paye des impôts et fournit des soldats, c'est pour que ses intérêts soient défendus, pour que son bien-être soit augmenté, pour que sa volonté soit exécutée. La théorie, descendant dans la pratique, s'est prouvée par les événements et depuis soixante ans fait l'histoire. Au-dessus de tous les gouvernements, à travers tous les gouvernements a régné un seul roi : l'opinion publique. Ils ont été les instruments, elle a été la maîtresse ; ils ont agi, elle a voulu. Si grande que fut leur puissance ou si ingénieux que fut leur mécanisme, leur puissance s'est affaissée et leur mécanisme s'est déconcerté lorsqu'elle s'est retirée d'eux. Elle les a employés tous et ne s'est attachée à aucun. Elle les prend comme ils viennent, tels que les hasards, la défaite, l'émeute, l'intrigue, la loi, l'illégalité les présentent ; mais elle ne les garde que lorsqu'ils suivent sa pente. Quels qu'ils soient, elle les subit sans beaucoup de choix ; quels qu'ils soient, elle les défait sans beaucoup de peine. Elle les rencontre comme des chars sur la route ; elle y monte, sauf à les quitter s'ils dévient ; elle les quitte, sauf à les reprendre, quand elle les & quittés.
(Essais de critique et a" histoire, p. 297.)
Dans ce même article, ses procédés d'antithèse prennent les allures un peu sentencieuses d'une page de Montesquieu. Il compare Troplong et Montalembert :
Tous deux regardent l'histoire d'un peuple étranger pour savoir quel gouvernement est bon et durable en France ; mais l'un considérant Rome, trouve que ce gouvernement est la monarchie absolue ; l'autre, considérant l'Angleterre, trouve que ce gouvernement est l'aristocratie libérale. La vérité est qu'ils n'ont cherché dans l'histoire que des arguments pour leur doctrine et des armes pour leur cause. De ce que le gouvernement absolu était nécessaire et durable à Rome, il ne suit pas qu'il soit nécessaire et durable partout. De ce que l'aristocratie libérale est utile et durable en Angleterre, il ne suit pas qu'elle soit utile et durable ailleurs. Chaque peuple a son génie distinct ; c'est pourquoi chaque peuple a son histoire distincte. La France n'est point Rome et l'Angleterre n'est point la France. Nul ne trouvera chez nous les causes qui établirent à Rome la monarchie absolue ; nul ne découvrira chez nous les forces qui maintiennent en Angleterre l'aristocratie libérale.
(Essais de critique et d'histoire, p. 278.)
Et plus loin, à propos de la France :
Vous y découvrirez à tous les âges le don d'être clair et d'être agréable. Cette légèreté empêche de vouloir fortement ; cette sociabilité empêche de vouloir par soimême. L'une affaiblit l'énergie des volontés, l'autre ôte aux volontés l'initiative. L'homme ainsi doué ne sait ni ouvrir la résistance, ni persévérer dans la résistance. Il change facilement de conviction et reçoit facilement sa conviction des autres. Il est disposé, sinon à servir, du moins à obéir. 11 accents volontiers, sinon la tyrannie,