‹ La formation du style par l'assimilation des auteursChapitre 124 sur 141 · L'EMPLOI DES ÉP1THÈTES · texte numérisé non relu

L'EMPLOI DES ÉP1THÈTES

à 3a fois théorique et pratique que voici. Le propre de l'épithète étant, en quelque sorte, de spécifier le substantif par la couleur ou l'ornement qu'elle y ajoute, il est naturel qu'elle le précède ; tandis que l'adjectif dont le sens est de nécessité vient naturellement après, comme à la suite d'un verbe sous-entendu, qui affirmerait sa convenance. Rigoureusement, un épais brouillard est une sorte de brouillard ; un brouillard épais est un brouillard que l'on qualifie expressément d'épais, parce que cette circonstance est essentielle au sens de la phrase.

« Sur ce principe, je dirais : Un épais brouillard couvrait la campagne, et : Un brouillard épais (sousentendu qui était) nous empêchait de voir à deux pas de nous. De cette théorie, il résulterait qu'il n'est pas indifférent de placer les adjectifs avant ou après leur substantif, et que la délicatesse de l'expression, comme la précision du sens, gagnerait beaucoup si cette distinction était observée à propos. Je dis à propos, parce que, dans beaucoup de cas, elle est sans importance, et qu'en d'autres cas nombreux aussi, l'oreille, comme l'imagination, assigne à Tadjectif la place qui lui convient le mieux. Par exemple, j'avoue que, dans les phrases ci-dessus, il serait assez indifférent qu'épais fût avant ou après brouillard,

Pascal Zapatan,

Ou Zapatan Pascal, car il n'importe guère Que Pascal soit devant ou Pascal soit derrière.

Toujours est-il que le principe est bon en soi, et fournit à l'écrivain un moyen de variété réel et fort précieux. Je me bornerai ici à quelques exemples, moins pour établir ma petite théorie que pour l'expliquer et vous en indiquer l'usage.

« Un prosateur a écrit : « La puissance humaine « agit par des moyens, la puissance divine agit par « elle-même », et non Y humaine puissance ni la divine puissance ; le même a dit plus loin : « En « méditant sur la nature de l'homme, j'ai cru décou- « vrir deux principes distincts, dont l'un élevait à (f l'étude des vérités éternelles (et non des éternelles « vérités), à l'amour de la justice, etc.. » Rousseau, car c'est lui que je cite, traçant le tableau poétique qui doit servir de cadre à l'entretien solennel d'où ces phrases sont tirées, tourne au contraire en épithètes et place avec leur substantif tous les adjectifs qu'il emploie : « Le bon ecclésiastique me mena hors « de la ville, sur une haute colline, au-dessous de « laquelle passait le Pô, dont on voyait le cours à « travers les fertiles rives qu'il baigne ; dans l'éloi- « gnement, l'immense chaîne des Alpes couronnait « le paysage, etc.. » Les fertiles rives est plus poétique que les rives fertiles. Ainsi placé, l'adjectif a je ne sais quelle grâce harmonieuse qui a conduit un charmant prosateur de ma connaissance à placer habituellement ses adjectifs avant les substantifs, d'où est résulté un peu de manière. Et pourtant des écrivains qu'on n'accusera pas de manquer d'imagination et de qrandeur font très bien et habituel-

LE CHOIX DES ÊPiTHETES 283

ïement la distinction que je vous ai signalée. Pour prendre les premiers exemples venus, Bossuet éerit : « Cet empire formidable (et non ce formidable « enpire) qu'Alexandre avait conquis ne dura pas « plus longtemps que sa vie, qui fut courte » ; et « l'auteur des Martyrs : « Régulus, conduit à Car- « thage, éprouva les traitements les plus inhumains « (et non les plus inhumains traitements) ; on lui fit « expier les durs triomphes de sa patrie. »

« De toutes les qualités que peut offrir le bon style, la simplicité est aujourd'hui la plus rare, comme elle est la moins prisée. La prose poétique et oratoire créée par M. de Chateaubriand de l'essence même de nos écrivains les plus éloquents ou les plus pittoresques, a envahi peu à peu, depuis cinquante ans, tous les genres de composition, et particulièrement la langue des journaux ; si bien que le goût du public, habitué à ce langage sonore et coloré, trouve froid ce qui est simple, et que la critique elle-même ne peut s'empêcher de traiter de style sans éclat un style qui ne fait pas de tapage. Les maîtres, heureusement, ne se laissent point aller à cet entraînement du goût général, et la belle langue étoffée, mais unie, du xvne siècle, qui a servi à tant d'oeuvres excellentes, est encore pour eux le modèle auquel ils regardent pour donner à la claire expression de leur pensée de la solidité, de la sou plesse, une élégance grave ou familière, selon les sujets, enfin une délicate simplicité 1.

Page 1