BUT DE LA LECTURE
On sait que La Fontaine se reconnut poète à la lecture d'une ode de Malherbe, et qu'il prit d'abord cet auteur pour modèle II lut ensuite Marot, Rabelais et YAsirée de d'Urfé, où tout n'est pas mauvais K Alors seulement il comprit que la naïveté et le pittoresque étaient sa vraie vocation. Il ne dut à Malherbe que « sa naissance poétique », comme l'a très bien dit Chamfort.
Grotius conseillait aux hommes d'Etat la lecture des poètes tragiques. D'Aguesseau, bon écrivain lui-même, les lisait aussi, Arnaud connaissait bien le fruit qu'on peut retirer de la lecture approfondie d'un auteur. Comme on lui demandait ce qu'il fallait faire pour acquérir un bon style, il répondit : « Lisez Cicéron. — Mais, reprit la personne qui le consultait, je voudrais apprendre à bien écrire en français. — En ce cas, répliqua Arnaud, lisez Cicéron. »
Pour l'art d'écrire, comme pour les beaux-arts, il y a, en effet, des principes généraux communs aux Anciens et aux Modernes, dont on peut tirer parti, non seulement dans les langues originales, mais même dans les traductions. On trouve chez Cicéron l'amplification, le talent, la verve, l'esprit, l'entraînement, les ressources de l'écrivain, à l'état de procédés visibles. Nous y reviendrons au chapitre de l'Amplification.
Un homme qui ne lit pas reste un ignorant. Un
1. Voir les intéressants extraits qu'en a donnés Saint-Marc Girardin, dans son Cours de littérature dramatique.
littérateur qui ne lit pas perd la moitié du talent qu'il pourrait avoir.
La lecture entretient la verve et la redonne quand on la perd. C'est une contagion à laquelle personne n'échappe. Ceux qui ne sont pas écrivains er demeurent vibrants. Ceux qui cherchent le style entrent par elle en ébullition productive. Ils jugent^ comparent, rivalisent, découvrent des ressources et des procédés. L'écho de la parole écrite ne les quitte plus.
Les femmes lisent pour sentir.
Les savants lisent pour s'instruire.
Les littérateurs lisent pour goûter le talent.
La fiction suffit aux premières.
Les seconds cherchent l'érudition.
Les derniers seuls s'assimilent l'art.
Cette troisième manière de lire est la seule bonne pour former le style. Le style est un effort d'expression qui se développe sans cesse. « J'apprends tous les jours à écrire », a dit un grand prosateur. Flaubert ajoutait : « La prose n'est jamais finie ». Tl n'y a pas de plus profonde jouissance que la lecture d'un beau style. L'idée que nous avons du style se modifiant avec la maturité de notre esprit, le plaisir éprouvé est toujours renouvelable. Le contact de notre intelligence avec une œuvre supérieure crée une source de rapports, de remarques, de leçons et d'exemples, un champ de beauté et d'analyse inépuisable.
Avez-vous des loisirs, employez les à lire avant de
BUT DE LA LECTUKE 2i
produire. On lit peu à Paris. N'attendez pas d'y vivre pour commencer vos lectures.
Disons maintenant comment il faut lire.
Il en est qui feuillettent à la légère, pour se prononcer ensuite gravement. Ceux-là ne cumptent pas.
D'autres parcourent un livre pour avoir une idée de l'ensemble, puis y reviennent, le relisent, l'étudient. La méthode est bonne.
Néanmoins, pour n'être pas rebuté par l'obligation de cette relecture, j'aimerais mieux la lecture lente, réfléchie et totale, qui ne dispense pas non plus du devoir de relire.
Avancer peu à peu dans la connaissance d'un auteur est un plaisir éminement profitable. Pour mon compte, j'ai pris l'habitude de lire lentement et m'en suis bien trouvé. Je n'ai jamais lu la plume à la main. Je me contente de souligner d'un coup de crayon les passages à retenir comme annotation, ou à admirer esthétiquement. La lecture finie, fût-ce au bout de plusieurs jours, je résume l'œuvre sur une fiche portant le nom de l'auteur ; j'écris mon impression critique ; j'indique les endroits à citer ou à étudier. Le procédé me paraît bon et bien des gens n'en ont pas d'autres. L'essentiel est de ne pas s'interrompre. La sensation qu'on peut avoir d'une œuvre dépend de la continuité de la lecture. Je crois qu'il faut s'abstenir d'apprendre par cœur. On retomberait dans les inconvénients des extraits de
Il LA FORMATION DU STYLE
morceaux ou d'expressions choisies. La lecture doit donner une impression totale qui se transfuse en vous précisément parce qu'elle est totale. Ceci n'empêche pas, bien entendu, de prendre des notes. Nous dirons bientôt dans quelle mesure \
La façon de lire dépend du tempérament personnel. En tout cas, il est toujours nécessaire de relire. La « relecture » est la pierre de touche du talent. On n'a pas envie de relire les choses médiocres. Voulez-vous savoir si une œuvre est bonne ? Reprenez- la au bout de quelques mois. Mauvaise, elle ne supporte pas la relecture. Excellente, elle offre une saveur nouvelle. Ce qui séduit d'abord, c'est l'intérêt, le mouvement, la vie, le but de la composition. Ce n'est qu'après qu'on peut examiner la force de l'ensemble, le relief des détails, les moyens employés, le talent et les qualités d'exécution.
Parmi les auteurs à lire, lesquels faut-il choisir ?
Incontestablement les classiques français, puis les
grands écrivains du xix° siècle, de Chateaubriand à
Victor Hugo.
1. J.-J. Rousseau a écrit d'excellentes réflexions sur la façon de lire (voir Nouvelle Héloïse, Ve partie, lettre XII, et 6e partie, lettre V). Roliin, dans son Traité des études (I. De la lecture des livres français) donne des conseils sur la manière dont il faut lire. Mais les remarques tirées de l'exemple qu'il propose sont exclusivement grammaticales, intellectuelles ou morales. Elles ne visent que de très loin Yart d'écrire, qui est notre préoccupation. Plutarque a aussi de jolies pages sur la Lecture des Poètes. {Œuvres morales.) Locke conseillait, à tort selon nous, de copier des extraits des bons auteurs.