‹ La formation du style par l'assimilation des auteursChapitre 130 sur 141 · LES ÉPITHÈTES DE BOSSU ET · texte numérisé non relu

LES ÉPITHÈTES DE BOSSU ET

sent, l'on voit ce malheureux esclave attaché à cette longuu chaîne dont il ne peut atteindre le bout, la traîner avec effort jusqu'au moment où le tombeau, s'ouvrant sous ses pas, l'engloutit, lui et le poids importun dont il s'était surchargé dans le court trajet de la vie. L'image est dans cette longue chaîne que l'homme traîne, dans ce tombeau qu'il rencontre comme un piège ; le sentiment est dans ce douloureux effort, toujours vain, toujours trompé, jusqu'à l'instant fatal qui voit s'évanouir toutes les espérances, ou plutôt toutes les illusions ; la pensée est partout, et ce tout forme un tableau achevé, un tableau réel et qu'un peintre pourrait transporter sur la toile.

« Et remarquez, à l'honneur de notre langue, comme les mots eux-mêmes, non pas assemblés à force d'art et quelquefois avec effort et recherche, comme dans l'onomatopée des Grecs et des Latins, mai;-, les mots les plus naturels et même les seuls dont Bossuet pût se servir, ont ici toute l'harmonie nécessaire à l'expression d'un travail pénible et d'un sentiment douloureux. Ces mots sont tous graves, lents et lourds, traîne, tombeau, longue chaîne d'espé~ rances trompées. Ce même génie de la langue, fidèle à la nature des choses, rejette impérieusement à la fin de la phrase le mot trompées, parce que la pensée qu'il exprime est la dernière de la vie.

«. Un historien qui aurait eu à raconter la mort de Mme la duchesse d'Orléans aurait dit simplement : k Ce fut une nuit affreuse, que celle où l'on apprit

LA FORMATION DU HIXLli jQ

« tout à coup que Madame se mourait, que Madame « était morte. » Et peut-être un panégyriste ordinaire n'aurait rien trouvé de plus. Mais quelle impression terrible et profonde dut produire Bossuet, lorsque, traduisant cette pensée dans la langue de son génie, il s'écria du haut de la chaire : « 0 nuit désastreuse, « ô nuit effroyable, où retentit tout à coup comme « un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : « Madame se meurt ! Madame est morte ! » Et sans doute alors il renforçait sa voix pour imiter en quelque sorte les cris de douleur et d'effroi qui furent entendus dans les rues de Versailles. Tout est image dans l'expression, tout est sentiment dans l'exclamation ; et cette nuit effroyable, et ces cris lugubres, et la consternation qu'ils répandirent, à la voix de cet orateur sublime, recommencèrent pour les auditeurs l. »

Il ne sera peut-être pas inutile en terminant, de dire un mot de la construction et de ce que nos pères appelaient le tour de phrases. Il faut entendre par là la variété qu'on doit mettre dans l'architecture matérielle des phrases, dans les façons de les présenter, de les bâtir, de les compartimenter, de les graduer, de les tenir entre elles. La lecture et l'étude des auteurs nous apprendront ce grand art par une constante observation d'esprit, résultat du goût personnel.

Parmi les variétés de tours dont abonde l'art

|. Bonald, Mélanges de sti/lr et de littérature,

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