LE STYLE SANS RHETORIQUE : VOLTAIRE
Tenez-vous-en, mademoiselle, à tout ce qui vous plaît en eux. La moindre affectation est un vice. Les Italiens n'ont dégénéré, après le Tasse et l'Arioste, que parce qu'ils ont voulu avoir trop d'esprit ; et les Français sont dans lfi même cas. Voyez avec quel naturel Mme de Sévigné et d'autres dames écrivent ; comparez ce style avec les phrases entortillées de nos petits romans. Je vous cite les héroïnes de votre sexe, parce que vous me paraissez faite pour leur ressembler. Il y a des pièces de Mme Deshoulières qu'aucun auteur de nos jours ne pourrait égaler. Si vous voulez que je vous cite des hommes, voyez avec quelle simplicité notre Racine s'exprime toujours. Chacun croit, en le lisant, qu'il dirait en prose tout ce que Racine a dit en vers : croyez que tout ce qui ne sera pas aussi clair, aussi simple, aussi élégant ne vaudra rien du tout.
Vos réflexions, mademoiselle, vous en apprendront cent fois plus que je ne pourrais vous en dire. Vous verrez que nos bons écrivains, Fénelon, Bossuet, Racine, Despréaux, employaient toujours le mot propre. On s'accoutume à bien parler en lisant souvent ceux qui ont bien écrit ; on se fait une habitude d'exprimer simplement et noblement sa pensée sans effort. Ce n'est point une étude ; il n'en coûte aucune peine de lire ce qui est bon et de ne lire que cela. On n'a de maître que son plaisir et son goût.
Pardonnez, mademoiselle, à ces réflexions ; ne les attribuez qu'à mon obéissance à vos ordres.
J'ai l'honneur, etc.
20 juin 1756.
Fénelou (Lettre à V Académie), George Sand, Edmond About, Renan, Anatole France, Feuillet, Sandeau, nous donnent également la sensation de
ce style, bien que Renan soit souvent plastique et très coloré.
On ne cherchera, dans ces écrivains, ni effort d'écrire, ni antithèse savante, ni sublimité de métaphores, ni création de mots, ni choc pittoresque, ni surprises, ni ajustage, ni cette profondeur de science, d'effets, de volonté que nous constatons chez les écrivains antithétiques.
Mais on trouvera chez eux tout ce qui se transmet par l'instinct, tout ce que fournit l'inspiration tranquille, l'ensemble des qualités de bon sens, de clarté, de finesse, d'équilibre qui font un ton général.
Ce ton, il faut aller le prendre chez Voltaire. Plus vous le lirez, plus vous sentirez vos facultés d'écrire s'éclaicir, se vivifier, se mouvoir à l'aise.
L'objection qu'on nous fera, après avoir lu ce livre, est celle-ci :
« Le vrai style n'est pas celui qu'on apprend par le travail : c'est un don de facilité. Le vrai style n'a ni procédés ni rhétorique. C'est l'expression de la pensée à l'état spontané et inconscient. Rhétorique, mécanisme, règles, labeur, parti pris ne servent qu'à faire du style faux, du style artificiel. »
Voilà l'objection.
De bons écrivains la confirment. Nous avons lu la déclaration de Voltaire. Voici celle de Renan :
« L'ouvrage accompli est celui où il n'y a aucune arrière-pensée littéraire, où l'on ne peut soupçonner
un moment que l'auteur écrit pour écrire ; en d'autres termes, où il n'y a pas une trace de rhétorique. Port-Royal est le seul réduit du xvue siècle où la rhétorique n'a pas pénétré x ».
Taine exprime à peu près la même pensée :
« Dans nos collèges les bons élèves imitent les coupes savantes et la symétrie de Claudien plutôt que l'aisance et la facilité de Virgile 2. »
On voit l'objection. La part de vérité qu'elle contient ne détruit pas la légitimité d'un enseignement démonstratif du style. Sans doute il est difficile d'imiter Virgile. Mais Virgile n'a cessé d'imiter Théocrite et Homère. On peut donc apprendre beaucoup par l'imitation, et qui dit imitation dit démonstration visant le fond et la forme.
11 n'est pas exact non plus que l'ouvrage accompli soit celui où, comme dit Renan, il n'y a pas trace de rhétorique.
Nous avons prouvé par des exemples, nombreux et faciles à multiplier, qu'on trouve non seulement traces de rhétorique chez les écrivains les plus accomplis, mais que cette rhétorique est le fondement même de leur talent. Les procédés de rhétorique de Cicéron, ceux de Montaigne, Bossuet, Montesquieu, Rousseau, tous ces modes d'écrire, visibles et analysables, n'empêchent pas ces auteurs d'être de grands écrivains. Pourquoi ? Parce que
1. Renan, Nouvelles études d'histoire religieuse : Port- Royal.