FORMATION PAR I.' IMITATION : CHÉNIER
peine à la nage sur l'abîme immense, des armes, des rames, des planches flottantes, et les débris des richesses de Troie.
On voit, par cette comparaison, combien la tempête d'Homère est supérieure à celle de Virgile. Les détails les plus saisissants sont dans Homère. Virgile les imite et n'a de vraiment original que le trait : « le flot le fait tournoyer sur lui-même ». Néanmoins la tempête de Virgile fait bonne figure, ne s'oublie pas et demeure personnelle. Pourquoi ? Parce que cette imitation, dont le fond ne suffirait pas à légitimer la valeur de Virgile, est rehaussée, mise en œuvre, présentée en relief par le style du poète latin. C'est le style de Virgile qui donne l'originalité à cette imitation, par l'expression admirable, par le génie des mots, par la qualité des épithètes et la création de la langue.
Le cas d'André Chénier est aussi intéressant.
On sait que le grand mouvement littéraire de la Renaissance fut une rénovation de la littérature gréco-latine. Ronsard a été le roi de cette imitation à outrance.
Chénier renouvela cette tentative, en se servant de la langue de Racine. L'œuvre et le talent de Chénier s'expliquent par l'imitation, arrivée à l'état d'assimilation parfaite. On trouvera dans l'édition critique de Becq de Fouquières l'exposé complet des imitations de tous les passages cités, même
les simples notes, projets d'imitation, etc. \ C'est l'exemple le plus concluant et le plus instructif que l'on puisse donner de notre théorie. Nous renvoyons le lecteur à ce livre indispensable. Chénier n'a peut-être pas une pièce, pas un tableau, pas une scène qu'il n'ait pris aux anciens.
Un autre livre de Becq de Fouquières nous apprend que Chénier collectionnait les images des anciens pour les transposer chez lui. C'est en étudiant Chénier à la lumière de ces deux livres qu'on constatera ï'excellence, l'utilité et le mode pratique du procédé d'imitation 2.
« Chénier, dit Fouquières, ne se fait l'imitateur des anciens que pour devenir leur rival. Tableaux, pensées, sentiments, il s'empare de tout, cherchant, poète français, à les vaincre, du moins à les égaler, sur leur propre terrain. Si Homère, ïhéocrite, Virgile, Hc-race, n'avaient eu à lui apprendre la langue, la diction poétique, à l'initier à ce qu'il y a de plus difficile, de plus exquis, de plus délicat dans tous les arts, à la forme, peut-être ne leur eût-il donné qu'une attention d'érudit, sachant bien, lui, philosophe et moraliste, que sciences, mœurs, coutumes, tout a changé depuis l'antiquité, et que désormais
1. Voir, en outre, au 1er appendice de cet ouvrage, la formation de Millevoye par l'imitation de Chénier, p. lxxviii.
2. « Chénier imite en maître », dit Victor Hugo (Littér. et Phil. mêlées. — Sur Chénier). — Cf. Lettres critiques sur la vie, les œuvres et les manuscrits de Chénier, 1 vol. in-12 (Charavay, 1881), et Documents nouveaux sur Chénier (Charpentier, 1875).
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la lyre ne doit prêter ses accords qu'à des penser» nouveaux.
a Patient et laborieux, il se levait avant le jour, reprenant chaque matin ses projets de la veille, achevant une ébauche, esquisoant une idvlle ou une élégie. Ses papiers témoignent de la multiplicité et en même temps de la diversité de ses travaux. Sans cesse il revenait à ses chers auteurs grecs, à son Homère, à son Pindare, à son Aristophane, pour lequel il avait une prédilection. Il les étudiait, les annotait, se promettant d'imiter ce passage, de développer cette pensée, de s'approprier telle ou telle expression ; souvent il en faisait des extraits.
« Mai3, dans ces innombrables lectures, il n'est pas emporté par un désir confus d'érudition; un but logique, fixe, l'attire, le maintient toujours dans la même ligne, et ce but, il nous l'a dévoilé lui-même : Savoir lire et savoir penser, préliminaires indispensables de l'art d'écrire. Du reste, une des qualités d'André Chénier, qualité qu'il possédait à l'égal des plus grands esprits, était une rectitude de jugement remarquable.
« En marchant vers le but qu'il s'était indiqué, André devait passer d'abord par l'imitation ; s'efforcer ainsi de plier la langue française à la peinture des sujets les plus habituels à la langue grecque ; puis, ayant alors à sa disposition une langue rompue à ce poétique exercice, s'en servir à la peinture de sujets nouveaux et français, et passer ainsi de îi-nitation à la création, en se plongeant tout entier
dans la vie moderne. C'est ce que développe avec une lucidité remarquable le poème de Y Invention.
« Le second procédé, plus complexe, consiste dans la création par assimilation antérieure. Ce procédé échappe souvent à la critique, et les poètes eux-mêmes ne s'en rendent pas toujours compte. 11 faudrait parfois remonter bien haut pour découvrir les sources premières de l'inspiration. Mais, dans André, l'art se laisse saisir à tous les degrés de formation. Ainsi, le lecteur pourra lire la ve élégie du livre III de Tibulle, ensuite l'élégie aux frères De Pange ; voir comment André imite Tibulle, ce qu'il omet, ce qu'il ajoute, ce qu'il modifie ; puis de l'élégie aux frères de Pange, passer à La Jeune Captive, et se rendre compte du travail d'assimilation et d'appropriation qui a précédé cette création ; comment l'âme d'André a été, pour les pensées du poète latin, comme un second moule d'où elles sont sorties renouvelées, rajeunies, fécondées par une méditation interne et insaisissable. »
La bonne imitation est donc une question vitale pour la formation du style. Servile, elle tue le talent. Bien comprise, elle le crée et l'augmente.
Il )' a un fond d'idées qui appartient à tout le monde. C'est la façon de les exprimer, de les développer qui constitue la valeur littéraire. On peut toujours voir et comprendre autrement ce qui a été vu et compris par d'autres. M. de Maurepas disait : « Les écrivains sont des gens qui pillent dans les
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auteurs tout ce qui leur passe par la tête. » La théorie du climat et des milieux est dan» La Bruyère et dans l'abbé Du Bos. Voyez le parti qu'en a tiré Taine.
Boileau sentait bien ces vérités, lorsqu'il reprochait à Perrault ses attaques contre les Anciens.
« Quel est donc, disait-il, le motif qui vous a tant fait crier contre les Anciens ? Est-ce la peur qu'on ne se gâtât en les imitant ? Mais pouvez-vous nier que ce ne soit à cette imitation même que nos plus grands poètes sont redevables du succès de leurs écrits ? Pouvez-vous nier que ce soit dans Tite- Live. dans Dion Cassius, dans Plutarque, dans Lucain et dans Sénèque, que M. de Corneille a pris ses plus beaux traits ? Pouvez-vous ne pas convenir que ce sont Sophocle et Euripide qui ont formé M. Racine ? Pouvez-vous ne pas avouer que c'est dans Plaute et dans Térence que Molière a pris les grandes finesses de son art l ?
Racine lui-même, qui a tant emprunté aux Grecs, jusqu'à traduire presque littéralement des scènes d'Euripide, Racine était convaincu qu'il faisait œuvre d'originalité, en cherchant du nouveau dans ce qui existait déjà.
« C'est le contraire, dit-il de nos poètes, qui ne disent que des choses vagues, que d'autres ont déjà dites avant eux et dont les expressions sont trouvées. Quand ils sortent de là, ils ne sauraient