CHAPITRE ni Du pastiche
Le pastiche, bon exercice. — Caractères du pastiche. — Exemples de pastiche. — Opinion de Charles Nodier. — M. Hompsy.
Le pastiche est l'imitation artificielle et servile des expressions et des procédés de style d'un auteur.
Les écrivains originaux, c'est-à-dire ceux qui ont des tournures caractéristiques, sont les plus faciles à pasticher.
D'autres, comme La Fontaine, sont inimitables, parce qu'on n'arrive pas à surprendre leur manière, et qu'on ne sait comment ils ont fait pour avoir du génie. Marmontel raconte pourtant que Voltaire dans sa jeunesse, réussit à faire passer une fable de Lamotte pour une fable de La Fontaine. Bossuet a aussi écrit une fable latine qu'il fit circuler sous le nom de Phèdre.
Les exemples de pastiches sont nombreux. Nous serons sobres de citations. Quelques-uns sont célèbres, et suffiront à donner une idée de ce genre d'exercice.
58 LA FOllMATION DU STYLE
La Bruyère, rompu à tuus les secrets du style, a très bien imité Montaigne, dans un morceau resté classique :
Je n'aime pas un homme que je ne puis aborder le premier ni saluer avant qu'il me salue, sans m'avilir à ses yeux et sans tremper dans la bonne opinion qu'il a de lui-même. Montaigne dirait : « Je veux avoir mes coudées franches et être courtois et affable à mon point, sans remords ni conséquence. Je ne puis du tout estriver contre mon penchant et aller au rebours de mon naturel, qui m'emmène vers celui que je trouve à ma rencontre. Quand il m'est égal et qu'il ne m'est point ennemi, j'anticipe sur son bon accueil, je le questionne sur sa bonne disposition et santé, je lui offre mes bons offices, sans tant marchander sur le plus ou sur le moins, ni être, comme disent aucuns, sur le qui vive. Celui-là me déplaît qui, par la connaissance que j'ai de ses coutumes et façons d'agir, me tire de cette liberté et franchise : comment me ressouvenir, tout à propos et du plus loin que je vois cet homme, d'emprunter une contenance grave et imposante, et qui l'avertisse que je crois le valoir et bien au delà ? Pour cela, de me ramentevoir de mes bonnes qualités et conditions, et des siennes mauvaises, puis en faire la comparaison ? C'est trop de travail, et ne suis du tout capable de si roide et si subite attention ; et quand bien même elle m'aurait succédé une première fois, je ne laisserais pas de fléchir et me démentir à une seconde tâche : je ne puis me forcer et contraindre pour quelconque à être fier. »
Ce pastiche est bon, mais il est froid et sent le style fabriqué. Il y manque la vie. C'est le défaut des pastiches. On n'emprunte pas l'âme d'un auteur.