EXEMPLES DE PASTICHE
roi, et à la tête de l'Église un infaillible monarque, a voulu nous signifier par cette politique suprême que la perfection du gouvernement réside dans la monarchie et qu'une nation peut être dite raisonnable, juste et prospère, à proportion qu'elle se règle sur cet idéal. Cependant nous voyons partout la monarchie en mépris. Le vicaire même du Roi universel la déconseille à nos Français, et les Princes, s'abandonnant à l'esprit d'ignorance et de plaisir, en conservent une notion guère moins pure que celle des sujets. Serait-il vrai, monsieur, qu'en dirigeant votre conscience et votre conduite par cette grande idée, vous ayez méconnu les principes tout ensemble et les réalités ? Vous avez beaucoup donné à la monarchie ; et que cette fidélité vous ait coûté les avantages, les emplois, les honneurs auxquels vous destinaient votre naissance, votre institution morale et un mérite si distingué, eela reste du tout négligeable, même à vos yeux ; car, pour bon citoyen que vous soyez, vous ne vous crûtes jamais nécessaire à l'État. Mais le plus grand des malheurs étant de penser mal, vous ne pouvez ne pas vous demander avec scrupule compte de votre pensée, puisqu'aussi bien le Pape et le Roi semblent la juger chimérique. (Lettres à un royaliste, I.)
11 y a, dans ces lignes, un ton et un tour familiers à Bossuct, et qui ne sein oient pas avoir été cherchés. C'est du pastiche « adéquat ».
L'auteur de ce pastiche Bossuetiste, d'ailleurs lui-mÊme écrivain très pur, a publié dans la Revue Blanche, sous le titre de Mémoires inédits et imprévus de Saint-Simon, une série d'articles où les procédés de Saint-Simon sont admirablement démarqués. Citons un extrait :
î^e Prince de V..., s'il faut admettre cette étrange
princerie, disparut, environ ce temps, de la scène du monde où, si longtemps et pour néant, il s'était gonflé afin de faire figure de personnage. Il mourut méprisé de tout ce qui le connut et, s'il le faut dire au décri de la nature humaine, plus craint encore que méprisé. C'était une âme de boue qui toujours fermentait, à la surface de laquelle crevaient sans cesse en bouillons empoisonnés les atroces soupçons, les calomnies infâmes, les délations qui blessent et qui tuent. Il faisait métier de s'introduire dans le secret des familles, d'en pénétrer, sous couleur d'attachement et de services, le plus intime et le plus délicat; après quoi, c'était à beaux écus qu'il fallait acheter son silence, et qui ne se fût exécuté, eût connu tout le poids des plus odieux propos, sa femme outragée, ses mère ou sœur ou fille traînées dans la fange, et tout cela asséné d'une assurance hautaine et du plus infernal esprit. C'est miracle que, depuis plus de quarante ans qu'il déchirait ainsi, sans que nulle considération d'âge, de sexe ou de vertu ait pu museler sa malice, nul père, nul mari, ne se fût rencontré qui, lui coupant la gorge, eût à jamais clos sa gueule de maudit chien enragé. Sans doute, ses grands airs en imposèrent, car il passait pour brave et, de quelques rares duels où l'adversaire fut toujours trié, avait su se former une réputation de bretteur. C'est ici qu'il convient d'admirer sur quelles apparences se fondent parfois semblables renommées ; en son fond, il était plus que couard et lâche autant que pernicieux ; mais il eut toujours l'habileté de proposer la partie à qui il savait ne la devoir accepter, et de condescendre, pour son compte, aux seuls cartels de ceux dont il avait éprouvé l'inégalité aux armes. J'en sais bien le tu autem, qui si vainement le cherchai. Sur le tard, au surplus, il était trop notoirement diffamé, et son indignité trop publique, pour qu'un honnête homme daignât relever ses incartades.
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On ne saurait mieux s'assimiler la tournure d'un auteur.
Beaucoup de prosateurs ont réussi le pastiche. Un des meilleurs est le chapitre en style Empire écrit par Edmond About dans l'Homme à l'oreille cassée (p. 130).
On connaît la traduction en vieux français de Daphnis et Chloé, par Paul-Louis Courrier.
Mme Riccoboni a achevé dans son style la Marianne de Marivaux.
Tout le monde a lu les célèbres poésies dites de Clotilde de Surville.
Boileau nous a laissé deux chefs-d'œuvre du genre, ses deux lettres à M. de Vivonne, imitées de Voiture et de Gués de Balzac.
Taine a écrit une douzaine de sonnets dans ia manière de M. de Heredia.
Le romancier H. de Balzac a essayé également de s'assimiler le vieux style français dans ses Contes drolatiques.
M. Albert Sorel, historien grave, a un merveilleux talent de pasticheur. Il a fait des imitations de Victor Hugo qui mériteraient d'être publiées.
Signalons enfin la prose illusionnante de M. François de Nion qui, notamment dans ses Derniers Trianons, a supérieurement réussi le style xvnie siècle.
Le marquis de Roure dit que le pastiche est facile, parce qu'il est, en effet, très aisé d'attraper les défauts d'un auteur, et il nous donne dans son
ouvrage une suite de curieux pastiches de Rabelais. Sévigné, Pascal, La Bruyère, Voltaire, Rousseau l. Mais De Roure a tort de prétendre que ce qu'on appelle originalité ne consiste précisément que dans les défauts d'un auteur, et qu'un écrivain n'est original que par ses excès.
On sait que Charles Nodier passa sa jeunesse à pasticher. ïl a dû peut-être à cet exercice une partie de sa souplesse, de sa dextérité littéraires.
Voici une de ses phrases, très bien pastichée de Bernardin de Saint-Pierre :
Au treillis serré qui garnit sa fenêtre rustique la capucine du Pérou accroche de toutes parts ses tymbales d'un vert mat et ses cornets mordorés, tandis qu'un vieux lierre, décoration naturelle de la maison du pauvre, garnit tout le mur extérieur de ses fraîches tentures, où pendent de petits bouquets de baies noires comme le jais.
En somme, le pastiche ne peut être qu'un exercice littéraire momentané. Il n'est bon généralement que parce qu'il est court.
« Je ne croirai pas aisément, dit Nodier, à la perfection d'une imitation de style d'une certaine étendue, parce que le système de la composition me détromperait, même quand la composition de la phrase me ferait illusion. Ainsi je comprendrai bien que Guillaume des Autels, ou un de ses contempo-
1. Réflexions sur le style original, par le marquis de Roure, Î828, p. 23.
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rains, avec autant d'esprit que lui, eût réussi à intercaler dans Rabelais un petit chapitre qui se lierait avec le reste, sans inspirer de soupçons ; mais on aurait de la peine à me persuader qu'il en eût fait tout le dernier livre *. »
Sous le titre modeste de Ressorts poétiques, M. Gaston Hompsy a publié un recueil de poésies accompagnées de commentaires curieux. Chacune de ces pièces est imitée d'un auteur. Des notes très personnelles nous montrent le profit de cette méthode.
« Pour être un peu de l'avis de tout le monde, dit M. Hompsy. je ne recommanderai pas le pastiche comme un des meilleurs moyens d'arriver à l'étude poétique ; je le tiendrai néanmoins pour une étude utile qui pousse à approfondir les ressorts des maîtres et, par cela même, invite à en acquérir de personnels.
« J'en ai semé quelques-uns dans cet ouvrage, en prenant garde toutefois de ne pas en abuser, bien que le profit que j'en ai retiré soit des plus engageants.
« Charles Asselineau, dans un article sur Baudelaire, écrit : « Chacun a fait son petit Lac, son petit « Pas d'armes du roi Jean, sa petite Comédie de la « Mort, sa petite Ballade à la lune. » Ce mépris s'explique. C'est un conseil à se méfier du travers
1. Charles Nodier (E. de N...), Questions de littérature léga'.e, p. 57.
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dans lequel on tomberait, si l'on s'en tenait à ce genre d'exercice. Je comprendrais peu une exclusion absolue. La copie, l'imitation, le pastiche sont une règle d'éducation que tous subissent, depuis l'élève de quatrième jusqu'au Grand-Prix de Rome. Il n'y a pas de raisons pour le bannir de l'apprentissage poétique, à condition d'avoir la prudence de ne pas s'en faire une habitude *. »