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L'AMPLIFICATION, PnOCÉDÉ GÉNÉRAL DU STYLE 69

une description de deux pages peut être aussi belle qu'un raccourci de vingt lignes.

En d'autres termes, il y a la bonne et la mauvaise amplification. Les sujets sont peu de chose. C'est la manière de les traiter qui est tout.

Ne blâmons donc pas les professeurs de donner à leurs élèves des sujets d'amplification surannés, tels que : coucher de Soleil, tempête, matinée de printemps, soir d'automne, chute de neige, etc. Ce qui est blâmable, c'est de conseiller le plaquagc d'expressions banales pour développer ces sujets, et d'approuver qu'un puisse employer des détails ayant déjà servi pour n'importe quelle description de tempête, coucher de Soleil, matinée de printemps, chute de neige, etc. Cette habitude a discrédité l'amplification.

Le vice habituel consiste à délayer des pensées simples par des procédés de surcharges, en répétant les verbes synonymes, en ajoutant des épithètes aux substantifs. Moyen infaillible d'affaiblir son style.

Dans ses Lettres de Dupuis et Cotonnet, Alfred de Musset a spirituellement raillé ce genre d'amplification dont l'école romantique a tant abusé. Ses deux héros choisissent un texte classique et voici comment ils le développent :

TEXTE PRIS DAfSS LA PREMIEBE DES « LETTRES PORTUGAISES »

« Considère, mon amour, jusqu'à quel excès tuas manqué de prévoyance. Ah ! malheureux, tu as été

trahi, et tu m'as trahi par des espérances trompeuses. Une passion sur laquelle tu avais fait tant de projets ne te cause présentement qu'un mortel désespoir qu'on ne peut comparer qu'à la cruauté de l'absence qui le cause. Quoi ! cette absence 1... »

Style romantique.

Considère, mon amour adoré, mon ange, mon bien, mon cœur, ma vie ; toi, que j'idolâtre de toutes les puissances de mon âme ; toi, ma joie et mon désespoir ; toi, mon rire et mes larmes ; toi, ma vie et ma mort ! — jusqu'à quel excès effroyable tu as outragé et méconnu les nobles sentiments dont ton cœur est plein et oublié la sauvegarde de l'homme, la seule force de la faiblesse, la seule armure, la seule cuirasse, la seule visière baissée dans le combat de la vie, la seule aile d'ange qui palpite sur nous, la seule vertu qui marche sur les flots, comme le divin Rédempteur, la prévoyance, sœur de l'adversité.

« Tu as été trahi et tu as trahi ; tu as été trompé et tu as trompé, tu as reçu la blessure et tu l'as rendue ; tu as soigné et tu as frappé ; la verte espérance s'est enfuie loin de nous. Une passion si pleine de projets, si pleine de sève et de puissance, si pleine de crainte et de douces larmes, si riche, si belle, si jeune encore et qui suffisait à toute une vie d'angoisse et de délires, de joies et de terreurs, et de suprême oubli ; — cette passion consacrée par le bonheur, jurée devant Dieu comme un serment jaloux ; cette passion qui nous a attachés l'un à l'autre comme une chaîne de fer à jamais fermée, comme le serpent unit sa proie au tronc flexible du bambou pliant ; — cette passion qui fut notre âme elle-même, le sang de nos veines et le battement de notre cœur ; cette passion tu l'as oubliée, anéantie, perdue à jamais : ce qui fut ta joie et ton délice n'est plus pour toi qu'un mortel déses-

l'amplification, exemples pratiques 71

poir qu'on ne peut comparer qu'à l'absence qui le cause — quoi ! cette absence !... etc., etc.

Voici le second exemple (Portrait de deux enfants) :

texte de bernardin de saint-pierre dans « paul et virginie »

« Aucun souci n'avait ridé leur front, aucune intempérance n'avait corrompu leur sang, aucune passion malheureuse n'avait dépravé leur cœur ; l'amour, l'innocence, la pitié développaient chaque jour la beauté de leurs âmes en grâces ineffables, dans leurs traits, leurs attitudes et leurs mouvements, y

Style romantique.

Aucun souci précoce n'avait ridé leur front naïf ; aucune intempérance n'avait corrompu leur jeune sang, aucune passion malheureuse n'avait dépravé leur cœur enfantin, fraîche fleur à peine entr'ouverte. L'amour candide, l'innocence aux yeux bleus, la suave pitié développaient chaque jour la beauté sereine de leur âme radieuse, en grâces ineffables, dans leurs souples attitudes et leurs harmonieux mouvements l.

Ces deux exemples montrent que tout ce qui a été ajouté au texte classique est inutile, insignifiant et banal. Quintilien avait raison de comparer une phrase trop chargée d'adjectifs à une armée où chaque soldat aurait derrière lui son valet de chambre.

1. A. de Musset, Lettres de Dupuls et Cotonnct. Première lettre.

Cicéron est, resté le roi de l'amplification. Il en a fait le grand principe de l'art oratoire.

« Le mérite de l'éloquence, dit-il, est d'amplifier les choses en les ornant ; et cet art d'agrandir un objet et de l'élever au-dessus de lui-même sert aussi à le diminuer et à le rabaisser l. »

L'amplification était pour Cicéron l'art d'agrandir ou d'orner un sujet, une pensée, un argument, un tableau. Mais il est entendu qu'un ou deux traits explicatifs ne constituent pas ce qu'on appelle véritablement l'amplification.

Marmontel a donc raison de dire que « ce n'est point, dans Homère, amplifier l'idée de la force de ses héros, que d'exagérer le poids de leurs armes ; ce n'est point amplifier l'idée de la beauté d'Hélène, que de faire changer, à sa vue, l'indignation des vieillards troyens en une tendre admiration. Cette manière d'agrandir est une hyperbole passagère ; l'amplification demande un développement orné 2.

Soyons franc : l'amplification que Cicéron conseille et qui est la marque de son talent, c'est tout bonnement la surcharge, le piétinement, l'abus des termes nuancés et synonymes, l'art d'ajouter et de varier les substantifs, verbes, épithètes, etc. Procédé d'accumulation et de gradation, méthode de Dupuis et Cotonnet employée avec génie.

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