‹ La formation du style par l'assimilation des auteursChapitre 42 sur 141 · Bonald, Mélanges, t. II · texte numérisé non relu

Bonald, Mélanges, t. II

conquêtes ; mais les cendres de tant de villes autrefois florissantes, mais la désolation de tant de campagnes dépouillées de leur ancienne beauté, mais les ruines de tant de murs sous lesquelles des citoyens paisibles ont été ensevelis, mais tant de calamités qui subsisteront après lui, seront, des monuments lugubres qui immortaliseront sa vanité et sa folie.

L'exemple de Cicéron a gâté bien des talents oratoires. Pour vouloir imiter ce procédé facile, on se noie dans l'incontinence de paroles, l'insignifiance de pensées, la fausse grandeur, le verbiage solennel, l'élégant cliché, qui rendent illisibles les trois quarts des sermons et discours de notre temps 1.

Les meilleurs orateurs prennent l'habitude de ce procédé facile :

L'ambition nous rend faux, lâches, timides, quand il faut soutenir les intérêts de la vérité. On craint toujours de déplaire, on veut toujours tout concilier, tout accommoder. On n'est pas capable de droiture, de candeur, d'une certaine noblesse qui inspire l'amour de l'équité, et qui seule fait les grands hommes, les bons sujets, les ministres fidèles et les magistrats illustres. Ainsi on ne sçauroit compter sur un cœur en qui l'ambition domine ; il n'a rien de sûr, rien de fixe, rien de grand ; sans principes, sans maximes, sans sentiment, il prend toutes les formes, il se plie sans cesse au gré des passions d' autrui, prêt à tout également, selon que le vent tourne, ou à soutenir l'équité, ou à prêter sa protection à l'injustice. On a beau dire que l'ambition est la passion des grandes âmes : on n'est

1. Cf. le beau livre de l'abbé Maury, Essai sur V éloquence de la chaire. Voir aussi ce qu'ont dit La Bruyère et Blair sur les mauvais sermons.

l'amplification et les sermons 77

grand que par l'amour de la vérité, et lorqu'on ne veut plaire que par elle. (Massillon).

Et ceci encore sur le même sujet :

N'est-ce pas l'ambition qui, selon les différentes conjonctures et les divers sentiments dont elle est émue, tantôt nous aigrit des dépits les plus amers, tantôt nous envenime des plus mortelles inimitiés, tantôt nous enflamme îles plus violentes colères, tantôt nous accable des plus profondes tristesses, tantôt nous dessèche des mélancolies les plus noires, tantôt nous dévore des plus cruelles jalousies, qui fait souffrir à une âme comme une espèce d'enfer, et qui la déchire par mille bourreaux intérieurs et domestiques ? (Bourdaloue).

Que de fois a-t-on entendu des tirades de ce genre :

Toutes leurs démarches, dit l'Esprit Saint, sont vagues incertaines, incompréhensibles. On a beau s'attacher à les suivre, on a beau s'efforcer de les atteindre, on les perd de vue à chaque instant : ils changent de sentier, ils prennent d'autres routes, on s'égare avec eux : on cherche leur trace et on les manque encore : ils se lassent des hommages qu'on leur rend ; ils dédaignent les honneurs dont on les poursuit et sont piqués de ceux qu'on leur refuse, du culte qu'on ne leur offre pas, etc.

Ou celle-ci encore, plus significative :

Ce jour de ta justice, ce beau jour de lumière qui éclairera, qui illuminera, qui éblouira le monde, je l'attends, Seigneur, je l'espère, je le désire avec toute l'ardeur, avec toute la fièvre de ma foi inébranlable. Mais, je le sais, j'en suis sûr, nous en avons l'assurance, ce jour nous surprendra, nous étonnera et viendra confondre la folie humaine assoupie dans son indifférence, endormie dans sa

volupté, engourdie dans l'oubli de Dieu. Réveil terrible, inouï, imprévu. Que ferons-nous ? Que dirons-nous ? Que répondrons-nous à ce justicier foudroyant, apparu sur les nuées avec la rapidité, la soudaineté, la violence de l'éclair ? Quelle parole aurons-nous sur les lèvres ? Quelle justification sortira de notre bouche ? etc.

On pourrait, en répétant les mêmes idées dans des termes différents, continuer pendant, des pages ce morceau d'amplification, que je viens d'improviser.

Tout cela n'est pas de l'éloquence, parce que tout cela n'est pas de la force. Ce mode d'amplification ne fait qu'énerver la pensée et affadir le style. La véhémence et l'émotion dépendent du resserrement, de l'énergie intérieure, du développement sobre. « La véritable éloquence, a dit Pascal, se moque de l'éloquence. »

On n'imitera donc l'amplification de Cicéron qu'avec une extrême réserve. Même quand on n'a pas de talent, elle est facile ; et si l'on a du talent, elle est inutile. La preuve, c'est que Démosthène surpasse Cicéron, par des procédés tout à fait contraires x. Jamais orateur ne fut moins éloquent, au sens de l'amplification rhétoricienne où l'entendait Cicéron. Démosthème se moque de parler ; il ne s'applique qu'à prouver. A force de resserrement. il semble n'avoir pas de style, tant l'idée s'impose

1. Arrivé à la maturité de son talent, Cicéron s'est blâmé lui-même d'avoir abusé de l'amplification dans son Plaidoyer pour Roscius. Il attribue cet entraînement à la jeunesse, toujours avide d'exercer sa verve.

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