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LES PROCÉDÉS DE STYLE DE DÉMOSTHENE

par sa seule énergie. On dirait de la géométrie littéraire. Le dédain de l'effet oratoire se trahit à chaque paragraphe. Aucun lieu-commun, aucun morceau voulu, aucine apparence de facture. N'y cherchez pas d'ornements : il n'y a que des raisons. Les démonstrations et les arguments se croisent, s'accélèrent, se précipitent, font jaillir de superbes éclairs d'antithèses, et alors c'est de l'art, du grand art, celui qui vient du fond du sujet. Démosthène affecte d'être sec là où un autre eût brillé ; il se restreint partout où l'on pourrait s'étendre, et il se contente d'avoir raison sans paraître faire valoir ses raisons. On sent qu'il veut se borner à l'argumentation et qu'il méprise le secours de la forme, qui est pourtant chez lui si raffinée. Mais lorsqu'il consent à s'en servir, il le fait en maître. Il ne cherche pas l'effet, il l'atteint sans qu'on y songe. Il ne prétend pas séduire, il veut convaincre ; son charme, ce sont ses preuves ; la concision, voilà sa verve. Il persuade, non par son style, mais par sa conviction. Il n'enchante pas, il entraîne. Il n'éblouit pas, il est irréfutable. Il renonce à plaire pour être sûr de mieux persuader.

Pourquoi, dit-il dans une de ses Philippiques, pourquoi Philippe a-t-il mieux réussi que nous dans la guerre précédente ? Faut-il vous parler sincèrement ? C'est que lui, à la tête des troupes, commandant en personne, il endure toutes les fatigues, affronte tous les périls, brave la rigueur des saisons, profite de toutes les occasions ; et que nous, à dire vrai, nous languissons ici dans une

molle indolence, différant toujours, faisant des décrets, nous demandant les uns aux autres, dans la place publique, si Ton dit quelque chose de nouveau ; comme s'il y avait rien de plus nouveau qu'un Macédonien qui brave la république d'Athènes, et qui nous écrit des lettres telles que celles qu'on vient de vous lire.

Certes, il y avait là matière à amplificatiou. Démosthène s'en abstient. La dernière pensée fait bien plus d'effet qu'un éloquent délayage.

Rappelez-vous avec quelle simplicité énergique débute son fameux discours sur la Couronne et comment il dénonce son ennemi Eschine.

Eschine, dans ce procès, a sur moi deux grands avan* tages. Le premier, c'est que nos périls ne sont pas égaux. Je risque bien plus à déchoir de votre bienveillance, que lui à ne pas triompher dans son accusation. Je risque, moi... mais je veux éviter toute parole sinistre, en commençant à vous parler ; lui, au contraire, n'a rien à perdre, s'il perd sa cause.

Le second avantage, c'est qu'il est dans la nature de l'homme d'écouter avec plaisir l'accusation et l'injure, et de ne supporter qu'avec peine l'apologie et l'éloge. Ce qui est fait pour plaire était donc le partage de mon adversaire ; ce qui déplaît presque généralement, est maintenant le mien. Si d'un côté, par un sentiment de crainte, je n'ose vous entretenir de mes actions, je paraîtrai n'avoir pu détruire les reproches d'Eschine, ni établir mes droits à la récompense qu'il voudrait me ravir. De l'autre, si j'entre dans les détails de ma vie publique et privée, je serai forcé de parler souvent de moi. Je le ferai du moins avec la plus grande réserve ; et ce que la nature de ma cause m'obligera de dire, il est juste de l'imputer à celui qui a rendu ma justification nécessaire.

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