‹ La formation du style par l'assimilation des auteursChapitre 48 sur 141 · PRINCIPE FONDAMENTAL DE LA DESCRIPTION · texte numérisé non relu

PRINCIPE FONDAMENTAL DE LA DESCRIPTION

Nous avons déjà traité la description dans notre précédent ouvrage.

Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit. Nous considérons ici la description, non comme une portion limitée d'un genre littéraire, mais comme une faculté générale, comme l'art même d'évoquer et de peindre.

Nous examinerons sommairement en quoi consiste cet art de décrire et de peindre ; chez quels auteurs il faut aller l'apprendre ; quels sont les écrivains descriptifs qu'on doit s'assimiler et quels sont ceux qu'il ne faut pas imiter. Nous donnerons à i'appui de notre enseignement des exemples rigoureux, impératifs, où le métier du style sera décomposé autant qu'il est possible.

Nous avons défini la description : Un tableau qui rend visibles les choses matérielles. En d'autres termes, la description est la peinture animée des objets.

Nous avons donné des conseils pour apprendre à voir les choses ; nous avons expliqué la tournure d'esprit qu'il faut avoir pour sentir et rendre saisissant ce qu'on veut peindre.

Il nous reste a montrer le profit d'assimilation qu'on peut retirer par l'imitation de l'art descriptif pris dans les auteurs anciens ou modernes.

De tout ce que nous avons dit résulte ce grand principe, qu'on devrait inscrire en grosses lettres dans tous les Manuels de littérature :

Pour être vivante, la description doit être matérielle.

« En poésie et en éloquence, dit Marmontel, la description ne se borne pas à caractériser son objet ; elle en présente le tableau dans ses détails les plus intéressants et avec les couleurs les plus vives. Si la description ne met pas son objet comme sous les yeux, elle n'est ni oratoire ni poétique : les bons historiens eux-mêmes, comme Tite-Live et Tacite, en ont fait des tableaux vivants ; et, soit qu'on parle du combat des Horaces ou du convoi de Germanicus, on dira qu'il est peint, comme on dira qu'il est décrit. »

Il faut donc que tous les détails soient peints, dessinés, de contour net. Pour cela ne craignez pas de les accuser et de les pousser. Demandez-vous ce que serait ce tableau, s'il était peint à l'huile, et tâchez de le décrire aussi crûment que si vous l'écriviez d'après cette peinture, qu'il s'agisse d'une scène animée ou d'une scène de nature, en gardant toujours, bien entendu, les gradations de plan et l'importance des perspectives, comme sur la toile.

« La description, dit Blair dans son très beau Cours de Rhétorique, est la grande épreuve de l'imagination d'un poète : c'est elle qui distingue un génie original d'un esprit du second ordre. Lorsqu'un écrivain d'un mérite médiocre essaie de décrire îa nature, il la trouve épuisée par ceux qui l'ont précédé dans la même carrière. Il n'aperçoit rien de nouveau ou d'original dans l'objet qu'il veut peindre ; ses idées sont vagues et indécises, et par

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conséquent sa diction faible et sans coloris. Il prodigue des mots plutôt que des pensées ; nous reconnaissons bien, il est vrai, le langage de la description poétique, mais nous ne concevons pas clairement ce qu'il décrit : au lieu qu'un vrai poète nous fait croire que nous avons l'objet sous nos yeux ; il en saisit les traits distinctifs ; il lui donne les couleurs de la vie et de la réalité ; il le place dans son vrai jour, en sorte qu'un peintre pourrait le copier d'après lui. Cet heureux talent est dû surtout à une imagination puissante, qui reçoit d'abord une vive impression de l'objet ; puis, en employant un choix convenable de circonstances pour le décrire, transmet cette impression dans toute sa force à l'imagination des autres. »

Le maître immortel de la description matérielle c'est Homère. C'est chez lui qu'il faut aller s'assimiler l'art de peindre fortement. C'est dans Homère qu'on trouve le germe de tous les procédés d'évocation en relief, de sensations physiques, de vision immédiate employés après lui et exploités par les grands poètes, comme Virgile, et plus tard par Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand.

h' Iliade et. Y Odyssée doivent donc être les livres de chevet de tous ceux qui veulent se former un style descriptif.

La marque de la description homérique, c'est la sobriété dans le détail, le trait matériel dessiné, appuyé, toujours réaliste. Homère n'est pas un réaliste d'intention. 11 est réaliste parce qu'il est obser-

vateur impitoyable, et qu'il voit par îa matérialité les hommes et les choses. L'aspect physique le préoccupe constamment. C'est son génie. L'Iliade est une série de carnages. Homère ne recule devant aucun détail. Il nous précise les moindres blessures :

Il le frappa sous le sourcil, au fond de l'œil, d'où la pupille fut arrachée. Et la lance, traversant l'œil, passa derrière la tête, et Ilioneus, les mains étendues, tomba. Puis, Pénéléôs, tirant de la gaine son épée aiguë, coupa la tête, qui roula sur la terre avec le casque, la forte lance encore fixée dans Vœil l.

Et ailleurs :

Et Harpagon, évitant la mort, se réfugia dans la foule de ses compagnons, regardant de tous côtés pour ne pas être frappé de V airain. Et, comme il fuyait, Mèrionès lui lança une flèche d'airain, et il le perça à la cuisse droite, et la flèche pénétra, sous l'os, jusque dans la vessie. Et il tomba entre les bras de ses chers compagnons, rendant l'âme. Il gisait comme un ver sur la terre, et son sang noir coulait, baignant la terre.

Homère se complaît à rendre l'attitude humaine exactement prise sur le vif :

Comme Adamas fuyait la mort dans les rangs de ses compagnons, Mèrionès, le poursuivant, le perça entre le basventre et le nombril, là où une plaie est mortelle pour les hommes lamentables. C'est là qu'il enfonça sa lance, et Adamas tomba palpitant sous le coup, comme un taureau

1. Je me sers pour ces citations, de la traduction Leconte de Liste, la plus vivante que je connaisse.

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