PROCÉDÉS DESCRIPTIFS D'HOMERE
maque, où le geste du petit Astyanax est si gracieusement pris sur nature.
Du haut des remparts, Andromaque voit, le cadavre de son mari Hector traîné par les chevaux d'Achille.
Alors, une nuit noire couvrit ses yeux, et elle tomba à la renverse, inanimée. Et tous les riches ornements se détachèrent de sa tête, la bandelette, le nœud, le réseau, et le voile que lui avait donné Aphrodite d'or, le jour où Hektôr au casque mouvant l'avait emmenée de la demeure d'Eétiôn, après lui avoir donné une grande dot. Et les soeurs et les belles-sœurs de Hektôr l'entouraient et la soutenaient dans leurs bras, tandis qu'elle respirait à peine.
Tout le poème de YOdyssee est écrit avec les mêmes procédés, bien que les tableaux domestiques, de nuances et de repos, dominent le récit.
La description d'Homère n'est pas seulement vivante et matérielle ; elle est aussi, elle est surtout circonstanciée, particularisée, spécialisée. Les détails ne se rapportent qu'à ce qu'il décrit ; ils concourent au but et n'existeraient pas sans cela. Ulysse lutte contre la tempête. La description qu'en donne Homère n'est faite que pour montrer les efforts et le péril d'Ulysse. Pas de hors-d'œuvre, point de digression ; jamais de description générale, de description lieu-commun, par accumulatiou et par amplification, dont nous parlerons ci-après.
« C'est dans le choix des circonstances, dit le critique Blair, que consiste le grand art des descriptions pittoresques. D'abord il faut que les circons-
tances ne soient pas communes et vulgaires, telles qu'elles ne méritent point d'être remarquées : elles doivent, autant qu'il est possible, être neuves et originales, capables d'attacher l'esprit et d'exciter l'attention. En second lieu, elles doivent caractériser l'objet décrit, et le peindre fortement. En troisième lieu, toutes les circonstances employées doivent être en harmonie ; c'est-à-dire que, lorsque nous décrivons un objet important, toutes les circonstances que nous présentons aux spectateurs doivent contribuer à l'agrandir. Enfin les circonstances d'une description doivent être exprimées avec concision et simplicité ; car lorsqu'elles sont ou trop exagérées, ou trop développées et trop étendues, elles ne manquent jamais d'affaiblir l'impression qu'elles devraient produire. La brièveté contribue presque toujours à la vivacité. Ces règles générales seront mieux éclaircies par des preuves puisées dans des exemples particuliers. »
Particulariser la description par le choix des circonstances, c'est créer l'individualité même de cette description ; et Blair a raison d'ajouter que cette démonstration ne peut se faire que par des exemples.
Voici par quels détails circonstanciés Homère peint le meurtre du premier prétendant, assis à table avec les autres. Ulysse le vise, du seuil de la porte.
Il dirigea la flèche amère contre Antinoos. Et celui-ci allait soulever à deux mains une belle coupe d'or à deux
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anses, afin de boire du vin, et la mort n'était point présente à son esprit. Et, en effet, qui eût pensé qu'un homme, seul au milieu de convives nombreux, eût osé, quelle que fût sa force, lui envoyer la mort ? Mais Ulysse le frappa de sa flèche à la gorge, et la pointe traversa le cou délicat. 11 tomba à la renverse, et la coupe s'échappa de sa main inerte, et un jet de sang sortit de sa narine, et il repoussa des pieds la table, et les mets roulèrent épars sur la terre, et le pain et la chair rôtie furent souillés. Les prétendants frémirent dans la demeure, quand ils virent l'homme tomber. Et, se levant en tumulte de leurs sièges, ils regardaient de tous côtés sur les murs sculptés, cherchant à saisir des boucliers et des lances K
Tous les détails frappent, non seulement parce qu'ils sont matériels, mais parce qu'ils s'identifient avec le sujet, parce qu'ils ne conviennent qu'à ce sujet et qu'ils font corps avec le récit. Le prétendant va boire et ne pense point à la mort. Personne n'y pouvait penser, puisque Ulysse n'est pas reconnu et passe pour un mendiant. Le prétendant tombe à la renverse par la violence du coup et par sa position d'homme qui va boire en tenant une coupe à deux mains. Homère ne nous dit pas qu'il tomba baigné dans son sang, comme auraient dit vaguement Fénelon, Florian, Raynal ou Saint-Lambert. Il nous dit: « Un jet de sang sortit de sa narine ». On rend le sang par le nez : voilà qui est circonstancié. Il « repousse
1. Mérimée a transposé cette idée dans une de ses descriptions : € Rheincy évita le coup et, renversant sa chaise dans sa précipitation, il courut, à la muraille pour décrocher son épée qu'il y avait suspendue. » (Chronique de Charles IX, p. 49). Voilà de la bonne imitation.
LA FOBMATION DU 8TVLE
la table du pied », même procédé. « S'agitant ou se raidissant dans des convulsions » eût été de la description générale et non circonstanciée. Il y a bien des façons, en effet, d'avoir des « convulsions », comme il y a bien des façons d'être « baigné dans son sang ». fl fallait particulariser le détail. Homère n'y manque pas : « Il repousse la table du pied. » Les prétendants « frémissent, ils se lèvent en tumulte de leurs sièges et regardent de tous côtés sur les murs, cherchant à saisir les boucliers et les lances ». Ce dernier trait peint tout. C'est le mouvement vrai, le premier mouvement. Ils ont suspendu leurs armes pour se mettre à table. Ils n'ont qu'une pensée : les reprendre.
Les circonstances seules font la force d une description. Quelques traits bien circonstanciés suffisent à donner l'intensité et la vie. Voici, sous ce rapport, une des plus belles descriptions d'Homère :
Ulysse et Nestor réveillent pendant la nuit les officiers et les soldats Grecs pour aller surveiller le camp ennemi.
Et ils se rendirent auprès de Diomède, et ils le virent hors de sa tente avec ses armes. Et ses compagnons dormaient autour, le bouclier sous la tête. Leurs lances étaient plantées droites, et Y airain brillait comme l'éclair. Et le héros dormait aussi, couché sur la peau d'un bœuf sauvage, un tapis splendide sous la tête...
Les chefs ne dormaient point et veillaient en armes avec vigilance ; et le doux sommeil n'abaissait point leurs paupières pendant cette triste nuit ; mais ils étaient tournés du côté de la plaine, écoutant si les Troyens s'avançaient. »
Mais, de leur côté, les Troyens envoient un des leurs, Dolôn, pour surveiller à son tour le camp des Grecs.
Et Dolôn jeta aussitôt sur ses épaules un arc recourbé, se couvrit de la peau d'un loup, prit une lance.
Mais il est aperçu par Ulysse et son compagnon, qui le suivirent.
Dolôn les entendit et il s'arrêta inquiet. Il pensait dans son esprit que ses compagnons accouraient pour le rappeler par l'ordre d'Hector ; mais à une portée de trait environ, il reconnut des guerriers ennemis, et agitant ses jambes rapides, il prit la fuite, et les deux Argiens le poussaient avec autant de hâte... Et le robuste Diomède, agitant sa lance, parla ainsi ; — Arrête I ou je te frappe de ma lance, et je ne pense pas que tu évites longtemps de recevoir la dure mort de ma main. Il parla et fit partii sa lance, qui ne perça point le Troyen ; la pointe du trait effleura seulement l'épaule droite et s'enfonça en terre. Et Dolôn s'arrêta, plein de crainte, épouvanté, tremblant, pâle, et ses dents claquaient...
On lui fait grâce de la vie. Il renseigne les Troyens ; puis on se ravise : « Si on te fait grâce, lui dit Diomède, tu reviendras nous espionner. Si tu meurs, tu ne peux plus nous nuire. »
Il parla ainsi ; et, comme Dolôn le suppliait en lui touchant la barbe de la main, il le frappa brusquement de son épée au milieu de la gorge, et trancha les d-eux muscles. Et le Troyen parlait encore, quand la tête tomba dans la poussière.
C'est là certainement un des beaux passages descriptifs d'Homère, un de ceux qui portent le plus
irréfutablement le caractère homérique. Il est regrettable que la critique érudile enseigne qu'il n'est pas d'Homère. Les raisons qu'elle en donne sont très contestables. Ce qu'il y a de curieux, c'est que le trait final se retrouve dans l'Odyssée, à la fin du meurtre des prétendants : « Ayant ainsi parlé, il saisit à terre, de sa main vigoureuse, l'épée qu'Agélaos tué avait laissé tomber, et il frappa Léiôdès au milieu du cou, et, comme celui-ci parlait encore, sa tête roula dans la poussière. »
La Bruyère avait donc raison d'affirmer que « Moïse, Homère, Platon, Virgile, Horace ne sont au-dessus des autres écrivains que par leurs expressions et leurs images. Il faut exprimer le vrai pour écrire naturellement, fortement, délicatement... On ne saurait surpasser les anciens que par leur imitation ».
Nous n'avons pas la prétention de découvrir et de révéler le génie d'Homère. On a dit depuis des siècles qu'il était vivant, exact, animé, peintre admirable, grand observateur, etc. On s'est trop contenté de nous le dire ; on ne nous l'a pas assez montré. L'intensité matérielle de la description homérique n'apparaît pas dans toutes les traductions. On ne la trouve que dans celle de Lcconte de Lisle. Le goût classique a fait tout ce qu'il a pu pour noyer cette énergie dans le bon français incolore dont se servaient alors les traducteurs. Le meilleur des anciens traducteurs d'Homère, Muie Dacicr, était une femme de grande érudition, qui entendait
le grec mieux que personne ; mais sa conception du style élégant la condamnait à n'exprimer que le sens d'Homère et à affaiblir sa force descriptive, faite de réalité et de crudité.
Sa traduction est écrite en style inorganique sans relief, sans image, sans couleur. C'est le Télémaque de l'art de traduire. Comment deviner la vie d'Homère derrière cette fadeur ? L'helléniste Emile Egger, qui s'y connaissait, a jugé cette traduction en quelques lignes.
« Toutes réflexions faites, dit-il, voici l'idée que cette savante dame nous donne de son travail : elle pense qu'il rappellera l'original grec à peu près comme le corps d'Hélène, embaumé et conservé à la manière des Égyptiens, rappellerait les divines beautés de cette princesse. Assurément on ne saurait être plus modeste. Cette comparaison peint fidèlement Mme Dacier, avec l'honnêteté de son caractère et l'insuffisance de son esprit. Mme Dacier savait fort bien le grec, mais elle avait peu de goût. »
Emile Egger cite des passages de cette traduction, qui rappellent le « Brutus dameret » de Boileau et qui montrent que Mme Dacier n'a jamais eu le sens de l'antiquité grecque. Elle écrivait tranquillement : « Tant de rares qualités l'avaient fait rechercher par le prince le plus brave et le mieux fait qui fût à Troie. »
« Ne croirait-on pas, dit Egger, lire quelque page de la Clélie ? Rien n'est moins épique, rien n'est moins antique que cette pompe de langage... Elle répand
sur les personnages homériques je ne sais quelle teinte de fade élégance qui rappelle les romans de La Calprenède et de Mlle de Scudéry...
« Le défaut capital de cette traduction, conclut Egger, c'est je ne sais quelle platitude bourgeoise, qui ne ressemble pas mieux à la naïveté d'Homère que les fleurs du style romanesque 1. 8
'( La Bible de Royaumont, le Télémaque, Rollin, l'Homère de Mme Dacier me paraissent aller bien ensemble pour la couleur », dit Sainte-Beuve, qui loue d'ailleurs avec indulgence la traductrice du xvne siècle 2.
« Qui n'a lu que Mme Dacier n'a point lu Homère », dit Voltaire 3, lequel ajoute après avoir critiqué ses infidélités et ses défigurations : « Vous avez partout retranché ou ajouté, et ce n'est pas à moi de décider si vous avez bien ou mal fait 4. »
Dans un livre dont la préface contient une excellente appréciation des styles, Victor Hugo résume en ces termes ce qu'il faut penser des anciens traducteurs d'Homère :
« Mme Dacier a changé la simplicité d'Homère en platitude ; Lamotte-Houdard en sécheresse, et Bitaubé en fadaise 6. »
1. Emile Egger, Mémoires de littérature ancienne et moderne. Revue des traductions d'Homère.