Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. XIII
éloges officiels décernés à Mme Dacier, que « si Homère était bien traduit, il ferait l'effet qu'il a toujours fait ».
La plupart des hellénistes professionnels nous ont donné des traductions exactes, mais sans style.
Taine a eu le courage d'expliquer pourquoi notre littérature classique s'est trouvée impuissante à bien traduire les Anciens. Ce qu'il dit confirme nos théories précédentes sur l'évolution du style et de la langue.
« Ce style classique, dit Taine, est incapable de peindre ou d'enregistré! complètement les détails infinis et accidentés de l'expérience. Il se refuse à exprimer les dehors physiques des choses, la sensation directe du spectateur, les extrémités hautes et basses de la passion, la physionomie prodigieusement composée et absolument personnelle de l'individu vivant, bref, cet ensemble unique de traits innombrables, accordés et mobiles, qui composent, non pas la caractère humain en général, mais tel caractère humain et qu'un Saint-Simon, un Balzac, un Shakespeare lui-même ne pourraient rendre, si le langage copieux qu'ils manient et que leurs témérités enrichissent encore ne venait prêter ses nuances aux détails multipliés de leur observation. Avec ce style (classique) on ne peut traduire ni la Bible, ni Homère, ni Dante, ni Shakespeare ; lisez le monologue d'Hamlet dans Voltaire et voyez ce qu'il en reste, une déclamation abstraite, à peu près ce qui reste d'Othello dans Orosmane. Regardez dans
Homère, puis dans Fénelon, l'île de Calypso : l'île rocheuse, sauvage, où nichent « les mouettes et les autres oiseaux de mer aux longues ailes » devient dans la belle prose française un parc arrangé « pour le plaisir des yeux ».
« Il n'y a place dans cette langue que pour une portion de la vérité, portion exiguë et que l'épuration croissante rend tous les jours plus exiguë encore. Considéré en lui-même, le style classique court toujours risque de prendre pour matériaux des lieux communs minces et sans substance l« »
Le reproche semble sévère, mais il est juste, bien qu'il n'ôte rien à la valeur de nos chefs-d'œuvre classiques.
Il faut lire, dans les notes de Voltaire sur Corneille, l'étroitesse de style qu'il impose aux écrivains français. Tout à fait, rêver, songer, bas étage, à demain, le dehors, le dedans, divertir, subsister en cour, âme tout en feu, coups d'essai, coups de maître, avoir le dessus, brave homme, vous autres, donc, coulumière, métier, anciennement, de tous points, quitter la campagne, brouiller les images, supercherie, curée, humeur, gens, bourse, langue, etc., autant d'expressions qu'il interdit d'employer dans le style noble 2.
En affirmant qu'on ne peut avec un pareil style traduire ni la Bible, ni Homère, ni Dante, ni Sha-