CHATEAUBRIAND ET FLAUBERT
mirions sur des duvets plus mous que des nuées, nous boirions des boissons froides dans des écorces de fruits et nous regarderions le soleil à travers des émeraudes. Noie mon âme dans le souffle de ton haleine. Que mes lèvres s'écrasent à baiser tes mains. »
L'énumération mélodieuse et symbolique, la poésie tirée de l'érudition descriptive, qui font un continuel cantique de la Tentation de saint Antoine, tout cela encore vous le trouvez avant Flaubert dans les Natchez, Atala ou les Martyrs. C'est Chateaubriand qui a en quelque sorte fait passer le premier, dans la prose, le charme exotique et musical de phrases comme celle-ci : « La brise alanguie de la Syrie nous apportait indolemment la senteur des tubéreuses sauvages... J'ai vu les ruines de la Grèce baignées dans une rosée de lumière, que répandaient comme un parfum les brises de Salamine et de Délos... Volez, oiseaux de Lybie, volez au sommet de l'Ithôme et dites que la fille d'Homère va revoir les lauriers de la Messénie. »
Flaubert a poussé très loin cette couleur dans Salammbô.
Lisez ce portrait du grand prêtre :
Personne à Carthage n'était savant comme lui. Dans sa jeunesse il avait étudié au collège des Magbeds à Borsippa, près Babylone ; puis visité Samothrace, Pessinunte, Éphèse, la Thessalie, la Judée, les temples des Nabathéens qui sont perdus dans les sables ; et des cataractes jusqu'à la mer parcouru à pied les bords du Nil. La face couverte d'un voile et en secouant des flambeaux, il
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avait jeté un coq noir sur un feu de sandaraques, devant le poitrail du Sphinx, le père de la Terreur. Il était descendu dans les cavernes de Proserpine ; il avait vu tourner les cinq cents colonnes du labyrinthe de Lemnos et resplendir le candélabre de Tarente portant sur sa tige autant de lampadaires qu'il y a de jours dans l'année. La nuit parfois il recevait des Grecs pour les interroger. La constitution du Monde ne l'inquiétait pas moins que la nature des dieux ; avec les armilles placés dans le portique d'Alexandrie, il avait observé les équinoxes et accompagné jusqu'à Cyrène les bématistes d'Evergète qui mesurent le ciel en calculant le nombre de leurs pas ; si bien que maintenant grandissait dans sa pensée une religion particulière, sans formule distincte, et à cause de cela même toute pleine de vertiges et d'ardeurs. Il ne croyait plus la terre faite comme une pomme de pin ; il la croyait ronde, et tombant éternellement dans l'immensité, avec une vitesse si prodigieuse, qu'on ne s'aperçoit pas de sa chute. (Salammbô.)
M. Maindron a très originalement adapté ce procédé :
Libre de bonne heure par la mort de ses parents, il avait versé dans les aventures, parcouru les Indes où les brahmes adorent des déesses dont les yeux de pierreries brillent au fond des sanctuaires, pénétré avec les Portugais dans le pays des essences précieuses, de la nacre et des épices. Dans les Moluques, il avait vécu avec les marchands de muscade, bataillé contre les Malais, conquis les bonnes grâces du sultan de Ternate, vu ses deux cents femmes vêtues de soie blanche, dansé des Canaries processionnelles avec les poutries et les bockies en couronnes de fleurs du frangipanier dont le parfum excite l'amour. Il avait atteint Tidore dont la haute montagne est surmontée d'un panache de flammes, Halmaheiro où