Les bois iufréquentés » (Chateaubriand
l'imitation de la mauvaise description de Chateaubriand fait aujourd'hui l'effet d'une charge.
La cloche sainte venait d'appeler aux prières du soir les fidèles de la vallée. Déjà la chapelle du prieuré, seule église du hameau, rassemblait les villageois revenus de leurs travaux ; Élodie est sous la voûte sacrée, et ses ardentes prières demandent à l'Être Suprême la conservation de son père adoptif. Les ombres du soir couvraient le monastère. Le chant du prêtre, les cantiques des montagnards et les douces voix de V enfance, s'élevant en chœurs aux dômes éternels, avaient plongé l'âme d'Eulodie dans une pieuse et sainte tristesse... A la faible clarté perçant les vieux vitraux de la chapelle latérale, elle aperçoit un étranger... L'office du soir est achevé : un silence profond succède aux hymnes saintes. La foule lentement s'écoule sous le portique et l'ange de la prière a repris son vol vers le trône immortel...
Ici encore on reconnaît le vocabulaire de Chateaubriand. « L'ange de la prière » n'est pas même oublié.
Après les grands maîtres, il y a un ouvrage qu'il faut lire pour former son style descriptif. C'est L'Enfant de Jules Vallès. Jules Vallès, révolutionnaire démagogue, a passé sa vie à bafouer Homère et les classiques, et personne ne ressemble plus que lui à Homère. Je ne connais pas de lecture plus passionnante que celle de L'Enfant, livre aux chapitres brusques, qu'on dirait écrit au crayon sur un carnet. Son procédé de description va droit au fond.
Parlant d'un gamin sans pitié, il dit : « Il a coupé une fois la queue d'un chat avec un rasoir, et on la
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voyait dégoutter comme un bâton de cire à la bougie. » Il écrit, après la déroute de la Commune : « Je regarde le ciel du côté où je sens Paris. Il est d'un bleu cru avec des nuées rouges. On dirait une grande blouse inondée de sang. » Lisez ce portrait : « Tête mobile, masque gris, grand nez en bec, cassé bêtement au milieu, bouche démeublée où trottine, entre les gencives, un bout de langue rose et frétillante comme celle d'un enfant ; teint de violette. Au-dessus de tout cela, un grand front, et des prunelles qui luisent comme des éclats de houille. C'est Blanqui. » Vallès était un simple et un instinctif. Il a compris la nature à la façon antique. Il détache deux ou trois détails frappants et dédaigne l'ensemble. C'est une suite d'idées triées :
Le cimetière est près de l'église et il n'y a pas d'enfants pour jouer avec moi : il souffle un vent dur qui rase la terre avec colère, parce qu'il ne trouve pas à se loger dans le feuillage des grands arbres. Je ne vois que des sapins maigres, longs comme des mâts, et la montagne apparaît là-bas, nue et pelée comme le dos décharné d'un éléphant... C'est vide, vide, avec seulement des bœufs couchés, ou des chevaux plantés debout dans les prairies. Il y a des chemins aux pierres grises comme des coquilles de pèlerins, et des rivières qui ont les bords rougeâtres, comme s'il y avait eu du sang ; l'herbe est sombre... Mais, peu à peu, cet air cru des montagnes fouette mon sang et me fait passer des frissons sur la peau... J'ouvre la bouche toute grande pour le boire, j'écarte ma chemise pour qu'il me batte la poitrine. Est-ce drôle ? Je me sens, quand il m'a baigné, le regard si pur, la tête si claire I... S'il monte un peu de fumée, c'est une gaieté dans l'espace,
elle monte comme un encens du feu de bois mort allume là-bas par un berger, ou du feu de sarment frais sur lequel un petit vacher souffle dans cette hutte, sous ce bouquet de sapins... Il y a le vivier où toute l'eau de la montagne court en moussant, et si froide qu'elle brûle les doigts ; quelques poissons s'y jouent. On a fait un petit grillage pour empêcher qu'ils ne passent. Et je dépense des quarts d'heure à voir bouillonner cette eau, à l'écouter venir, à la regarder s'en aller, en s'écartant comme une jupe blanche sur les pierres... La rivière est pleine de truites. J:y suis entré une fois jusqu'aux cuisses ; j'ai cru que j'avais les jambes coupées avec une scie de glace. C'est ma joie maintenant, d'éprouver ce premier frisson. Puis, j'enfonce mes mains dans les trous, et je les fouille. Les truites glissent entre mes doigts ; mais le père Régis est là, qui sait les prendre et les jette sur l'herbe, où elles ont l'air de lames d'argent avec des piqûres d'or et de petites taches de sang.
On dirait une description de Théocrite.
Comment se défendre de citer cette sensation de campagne :
On me conduit à ma chambre, qui est près du grenier, — le grenier où l'on a, l'hiver dernier, pendu les raisins, entassé les pommes avec des bouquets de fenouil et des touffes sèches de lavande. Il en est resté une odeur, et je laisse la porte ouverte pour qu'elle entre chez moi... Je me mets à la fenêtre et je regarde au loin s'éteindre les hameaux. Un rossignol froufroute dans un tas de fagots et se met à chanter. Il y a le coucou qui fait hou-hou dans les arbres du grand bois, et les grenouilles jacassent... J'écoute et finis par ne rien entendre... Le coq me réveille en sursaut, je m'étais endormi le front dans les mains et je nie déshabille avec un frisson pour dormir d'un sommeil sans rêve, étourdi de parfum, écrasé de bonheur... Deux jours comme cela. — avec des disputes et des raccommo-