JULES VALLÈS
dailles près des buissons, dans les fleurs, dans le foin, le grand jeu du fléau, le chant doux des rivières et Yodeur du sureau...
Homère peignait ainsi par juxtapositions, par touches séparées. Si Vallès fait un portrait, o'est toujours le procédé du rond de bosse, le relief, le trait isolé, nettoyé de ce qui l'entoure. Lisez et» portrait de sa jeune tante :
Une grande brune avec des yeux énormes, des yeux noirs, tout noirs, et qui brûlent ; elle les fait aller, comme je fais aller, dans V étude, un miroir cassé, pour jeter des éclairs ; ils roulent dans les coins, remontent au ciel et vous prennent avec eux.
Même vision, s'il peint une mule en marche :
La bête va l'amble, ta ta ta, ta ta ta ! toute raide ; on dirait que son cou va se casser, et sa crinière couleur de mousse roule sur ses gros yeux, qui ressemblent à des cœurs de mouton.
Il parle des passagers qui sont avec lui dans le bateau :
Ils sont plus remuants que moi et ne s'arrêtent pas au milieu du pont, les lèvres entr'ouvertes et le nez frémissant, pour respirer et boire le petit vent qui passe : brise du matin qui secoue les feuilles sur les cimes des arbres et les dentelles au cou des voyageurs. Le ciel est clair, les maisons sont blanches, la rivière bleue ; sur la rive, il y a des jardins pleins de roses et j'aperçois le fond de la ville, qui dégringole tout joyeux /
Certaines de ses phrases sont de l'Homère pur :
Tout le monde remuait, courait, s'échappait, comme les insectes, quand je soulevais une pierre au bord d'un champ.
Une étable de village :
En entrant dans cette écurie, il y a une odeur chaude de fumier et de bêtes en sueur, qui avance, comme une buée, de l'écurie.
La foule dans une émeute :
Un flot de peuple me submerge et m'emporte... On ne distingue pas grand' chose dans le flux et le reflux ; la poussée des incidents brise et confond les rangées humaines, comme la marée roule et mêle les cailloux, sur le sable des plages.
Et ceci :
En 93 ?es baïonnettes sortirent de terre avec une idée au boul comme un gros pain.
Et c'est tout le temps ainsi : de la matérialité visible, la touche du grand peintre, qui sait qu'on montre mieux les choses par deux ou trois détails saillants que par une description générale. C'est trop, en effet, que de vouloir tout dire ; il s'agit de choisir et de mettre en relief ce qu'on a choisi. Tout l'art est là, et c'est en cela que Vallès est suprêmement artiste.