‹ La formation du style par l'assimilation des auteursChapitre 68 sur 141 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

Le faux style descriptif.

La mauvaise description : Télémaque. — Télémaque, fausse imitation d'Homère. — Homère et Mistral. — La description incolore de Télémaque. — Opinions sur Télémaque

Nous venons de voir que les auteurs à imiter sont ceux qui ont écrit des descriptions vivantes, vues et circonstanciées.

Il est essentiel de signaler maintenant la fausse description, celle qui croit peindre et qui ne montre rien, parce qu'elle est faite d'imagination et qu'elle veut se passer de réalité. Cette description artificielle est encore en honneur dans certains Cours de littérature. Le préjugé est si tenace, qu'il nous faut parler nettement pour mettre en garde les talents inexpérimentés. Le livre qui incarne la description artificielle, c'est Télémaque.

Disons-le bien haut : jamais on n'arrivera à se créer un style descriptif, en prenant Télémaque pour modèle, bien que Fénelon soit un excellent écrivain. Laissez dire les amateurs de routine littéraire, et

essayez de leur faire corriger une copie d'élève. Ou ils n'auront aucun sens du style, ou ils seront obligés de blâmer chez l'élève les banalités qu'ils approuvent dans Telémaque.

Une pareille imitation est la stérilité même de l'art d'écrire. Œuvre de style froid, Telémaque a fait bien du mal à notre littérature. Sans Telémaque, Chateaubriand n'eût pas écrit son poème en prose des Natchez et des Martyrs^ inexpressif et incolore pour une bonne moitié ; il l'eût écrit, du moins, dans la langue d'Atala ou des Mémoires d'Outre-Tombe. Sans Telémaque, nous n'aurions pas eu la longue école de description fade qui finit à Florian, Raynal, Marmontel, Barthélémy et Ballanche, etc.

Quand on compare Telémaque aux récits d'Homère, on est stupéfait de voir un homme qui a si profondément senti l'Antiquité noyer son talent dans une rhétorique si glaciale

Contentons-nous, pour le moment, de dénoncer Telémaque comme l'écueil de l'art descriptif, le rebours de toute peinture vivante. L'enseignement professoral le proposait pour modèle. Il faut le proscrire,

Voici comment Fénelon décrit une course de chars :

Nous partons : un nuage de poussière vole et couvre le ciel. Au commencement, je laissai les autres passer devant moi. Un jeune Lacédémonien, nommé Crantor, laissait d'abord tous les autres derrière lui. Un Cretois, nommé Polyclète, le suivait de près Hippomaque, parent d'Ida-

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menée, qui aspirait à lui succéder, lâchant les rênes à ses chevaux fumants de sueur, était tout penché sur leurs crins flottants ; et le mouvement des roues de son chariot était si rapide, qu'elles paraissaient immobiles comme les ailes d'un aigle qui fend les airs. Mes chevaux s'animèrent, et se mirent peu à peu en haleine ; je laissai loin derrière moi presque tous ceux qui étaient partis avec tant d'ardeur. Hippomaque, parent d'Idoménée, poussant trop ses chevaux, le plus vigoureux s'abattit, et ôta par sa chute à son maître l'espérance de régner. Polyclète, se penchant trop sur ses chevaux, ne put se tenir ferme dans une secousse ; il tomba : les rênes lui échappèrent, et il fut trop heureux de pouvoir en tombant éviter la mort. Crantor, voyant avec des yeux pleins d'indignation que j'étais tout auprès de lui, redoubla son ardeur : tantôt il invoquait les dieux, et leur promettait de riches offrandes ; tantôt il parlait à ses chevaux pour les animer : il craignait que je ne passasse entre la borne et lui ; car mes chevaux, mieux ménagés que les siens, étaient en état de le devancer : il ne lui restait plus d'autre ressource que celle de me fermer le passage. Pour y réussir, il hasarda de se briser contre la borne ; il y brisa effectivement sa roue, etc.

(Télémaque, liv. V.)

Sauf le trait : « les chevaux fumants de sueur » et la comparaison des roues qui semblent « immobiles comme les ailes d'un aigle », tout le reste, inexpressivement imité d'un peu d'Homère et de Virgile, est une description inorganique, purement indicative, un bon français de rhétorique.

Voici maintenant l'énergique description d'Homère, qui précise les détails sans les multiplier et donne la vision matérielle de la course •

Et tous ensemble, levant le fouet sur les chevaux et les excitant du fouet et de la voix, s'élancèrent dans la plaine, loin des nefs. Et la poussière montait autour de leurs poitrines, comme un nuage ou comme une tempête ; et les crinières flottaient au vent ; et les chars tantôt semblaient s'enfoncer en terre, et tantôt bondissaient au-dessus. Mais les conducteurs se tenaient fermes sur leurs sièges. Quand les chevaux rapides, ayant atteint la limite de la course, revinrent vers la blanche mer, l'ardeur des combattants et la vitesse de la course devinrent visibles. Et les rapides juments du Phérètiade parurent les premières ; et les chevaux troyens de Diomèdès les suivaient de si près, qu'ils semblaient monter sur le char. Et le dos et les larges épaules d'Eumèlos étaient chauffés de leur souffle, car ils posaient sur lui leurs tètes. Et, certes, Diomèdès eût vaincu ou rendu la lutte égale, si Phoibos Apollon, irrité contre le fils de Tydeus, n'eût fait tomber de ses mains le fouet splendide. Et des larmes de colère jaillirent de ses yeux, quand il vit les juments d'Eumèlos se précipiter plus rapides, et ses propres chevaux se ralentir n'étant plus aiguillonnés.

Mais le Tydéide arriva, agitant sans relâche le fouet sur les chevaux, qui, en courant, soulevaient une haute poussière qui enveloppait leur conducteur. Et le char, orné d'or et d'étain, était élevé par les chevaux rapides ; et l'orbe des roues laissait à peine une trace dans la poussière, tant ils couraient rapidement. Et le char s'arrêta au milieu du stade ; et des flots de sueur coulaient de la tête et du poitrail des chevaux. Et Diomèdès sauta de son char brillant et appuya le fouet contre le joug. Et, sans tarder, le brave Sthénélos saisit le prix. Il remit la femme et le trépied à deux anses à ses magnanimes compagnons, et lui-même détela les chevaux.

Le rapprochement de ces deux morceaux est plus éloquent que tous les commentaires.

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Ne quittons pas encore ce sujet.

Fénelon peint la lutte (pugilat) entre Hippias et Télémaque :

Hippias, qui voulait profiter de l'avantage de sa force, se jeta pour l'arracher des mains du jeune fils d'Ulysse. L'épée se rompt dans leurs mains ; ils se saisissent et se serrent l'un Vautre. Les voilà comme deux bêtes cruelles qui cherchent à se déchirer ; le feu brille dans leurs yeux ; ils se raccourcissent, ils s'allongent, ils s'abaissent, ils se relèvent, ils s'élancent, ils sont altérés de sang. Les voilà aux prises, pied contre pied, main contre main : ces deux corps entrelacés semblaient n'en faire qu'un. Mais Hippias, d'un âge plus avancé, semblait devoir accabler Télémaque, dont la tendre jeunesse était moins nerveuse. Déjà Télémaque, hors d'haleine, sentait ses genoux chancelants. Hippias, le voyant ébranlé, redoublait ses efforts. C'était fait du fils d'Ulysse ; il allait porter la peine de sa témérité et de son emportement, si Minerve, qui veillait de loin sur lui, et qui ne le laissait dans cette extrémité de péril que pour l'instruire, n'eût déterminé la victoire en sa faveur 1.

(Télémaque, liv. XIII.)

Tout ceci n'est que de la description sans relief, une lutte athlétique comme un prélat de bon ton peut se la figurer du fond de son cabinet. Elle ne contient que des traits généraux, la physionomie de

1. Ailleurs, dans un passage identique, Fénelon ajoute d'autres traits qui n'augmentent pas beaucoup l'énergie descriptive : « Nous nous saisîmes ; nous nous serrâmes à perdre haleine. Nous étions épaule contre épaule, pied contre pied, tous les nerfs tendus, etc. » Dans le combat du ceste (liv. V), il se souvient un peu plus d'Homère et fait « vomir le sang » et « répandre un nuage sur les yeux ». Sa crudité ne va pas plus loin. Il a peur du réalisme. Il se contente de répéter mécaniquement les idées de son modèle.

convention de cette mêlée qui s'appelle un combat à coups de poings. Rien n'est circonstancié, rien n'est matériel.

Les passages d'Homère que nous avons cités peuvent faire deviner comment ce grand poète eût peint la scène. Nous aurions eu des sensations saisissantes, des fracassements de mâchoires ; on eût vu couler la sueur ; on eût montré le vaincu vomissant le sang.

Et c'est bien ainsi, en effet, qu'Homère nous décrit la lutte entre Epéios et Euryale, dans le dernier chant de V Iliade :

bes deux combattants s'avancèrent au milieu de l'enceinte. Et tous deux, levant à la fois leurs mains vigoureuses, se frappèrent à la fois, en mêlant leurs poings lourds. Et on entendait le bruit des mâchoires frappées ; et la sueur coulait chaude de tous leurs membres. Mais le divin Epéios, se ruant en avant, frappa de tous les côtés la face d'Euryalos qui ne put résister plus longtemps et dont les membres défaillirent. De même que le poisson qui est jeté, pas le souffle furieux de Boréas, dans les algues du bord, et que l'eau noire ressaisit ; de même Euryalos frappé bondit. Mais le magnanime Epéios le releva luimême, et ses chers compagnons, l'entourant, l'emmenèrent à travers l'assemblée, les pieds traînants, vomissant un sang épais et la tête penchée. Et ils l'emmenaient ainsi, en le soutenant, et ils emportèrent aussi la coupe ronde.

On voit la différence : un bas-relief à côté d'une pâle fresque.

Mais, dira-t-on, Fénelon n'est pas Homère. Sans doute ; seulement il a voulu l'imiter, c'était son but.

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