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HOMÈRE ET MISTRAL

Or, son imitation est incolore, et nous avons le droit de dire qu'il ne faut pas la prendre comme exemple. Mais, objecte-t-on encore, il a imité Homère à la manière de son temps. C'est possible. Cette manière était détestable, voilà tout. A quoi lui servaient donc la connaissance du grec, la vie du texte, la ressource de la littéralité que recherchait tant Bossuet ? La vérité c'est que Fénelon n'avait aucun talent descriptif. Il comprenait assez Homère pour l'admirer ; il ne le sentait pas assez pour l'imiter. Mistral n'a pas eu besoin de savoir le grec pour exploiter magistralement le procédé homérique.

Voici la même scène, prise dans Mireille :

Ils se saisissent, se pétrissent, s'accroupissent et s'allongent, épaule contre épaule, orteil contre orteil. Les bras se tordent, se frottent comme les serpents qui s'entortillent. Sous la peau les veines bouillent. Les efforts font saillir les muscles des mollets. Longtemps ils se raidissent immobiles ; leurs flancs palpitent comme l'aile d'un outardeau pesant. Inébranlables, la langue muette, s'accotant l'un l'autre dans leur poussée, comme les piles grandes et brutes du pont prodigieux qui enjambe le Gardon. Et tout d'un coup ils se séparent et de nouveau les poings se ferment ; de nouveau le pilon égruge le mortier. Dans la fureur qui les étreint ils y vont des dents et des ongles. Dieu ! quels coups Vincent lui assène ! Dieu I quels soufflets énormes lance le bouvier. Accablantes étaient les bourrades que celui-ci déchargeait à pleins poings. Mais Vincent, frappant avec la rapidité d'une grêle qui crève, bondit et rebondit autour de lui, comme une fronde tourbillonnante. Mais au moment où il courbe le dos on arrière pour mieux frapper son agresseur, le vigoureux bouvier l'empoigne par ses flancs, à la manière

provençale, le lance derrière l'épaule, comme le blé avec la pelle, et au loin Vincent va frapper des côtes au milieu de la plaine. (Mistral, Mireille, ch. v.)

Ceci est d'un artiste qui sait voir et montrer les choses. Fénelon est un doux lettré. Mistral est un grand poète, qui n'a pas menti lorsqu'il s'appelait modestement : « humble écolier du grand Homère » \

Nos lecteurs pourront compléter ce genre de démonstration, en comparant les batailles de Fénelon (XIIIe et XVe livres) avec celles d'Homère. Fénelon dissimule dans du bon français la réalité terrible qu'Homère donne à ses scènes de carnage. Télémaque vit d'expressions toutes faites :

Adraste lui-même, l'épée à la main, marchant à la tête d'une troupe choisie des plus intrépides Dauniens, poursuit, à la lueur du feu, les troupes qui s'enfuient. Il moissonne par le fer tranchant tout ce qui a échappé au feu ; il nage dans le sang, et il ne peut s'assouvir de carnage : les lions et les tigres n'égalent point sa furie quand ils égorgent les bergers avec leurs troupeaux. Les troupes de Phalante succombent, et le courage les abandonne.

L'imitation d'un procédé aussi éteint serait fatale aux débutants, toujours trop enclins à cultiver la périphrase, le style rhétoricien et convenu.

1. Homère dit dans VOdyssée : « Tous deux, s'étant munis de ceintures, descendirent dans l'enceinte et se saisirent de leurs mains vigoureuses, tels que deux poutres qu'un habile charpentier unit au sommet d'une maison pour résister à la violence du vent. Ainsi leurs reins, sous leurs mains vigoureuses, craquèrent avec force, et leur sueur coula abondamment, et d'épaisses tumeurs, rouges de sang, s'élevèrent sur leurs flancs et leurs épaules. »

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