‹ La formation du style par l'assimilation des auteursChapitre 70 sur 141 · DESCRIPTION INCOLORE DANS TÉLEMAQUE · texte numérisé non relu

DESCRIPTION INCOLORE DANS TÉLEMAQUE

Donc proscrivons Télémaque. Fénelon peut avoir bien écrit, mais il a certainement mal décrit.

Ce qui a poussé tant d'auteurs dans le gris et l'inexpressif, c'est qu'ils s'imaginaient faire de la description vraie, en faisant de la description artificielle.

On avait à peindre une forêt, par exemple. On y mettait naturellement des arbres vieux comme le monde. Les prairies ne manquaient jamais et toujours dans ces prairies de gras pâturages, des agneaux qui bêlent, des brebis qui bondissent. Les ruisseaux étaient de rigueur, le climat toujours doux. On n'oubliait ni les fleurs ni les fruits. S'il y avait des montagnes, elles touchaient le ciel, et on couvrait leur front de glaces éternelles. On répétait tous les traits prévus et appris qui constituaient le lieu commun. On ornait cela avec des expressions clichées, des épithètes attendues et banales : gras pâturages, vaste forêt, branches épaisses, tendres agneaux, herbe fraîche, le printemps qui règne, les vives couleurs, etc. Et on croyait avoir peint un tableau.

C'est bien ainsi, en effet, que Fénelon décrit le site où se trouve la ville de Tyr :

Ce pays est au pied du Liban, dont le sommet fend les nues et va toucher les astres : une glace éternelle couvre son front : des fleuves pleins de neiges tombent, comme des torrents, des pointes des rochers qui environnent sa tête. Au-dessous on voit une vaste forêt de cèdres antiques, qui paraissent aussi vieux que la terre où ils sont plantés, et qui portent leurs branches épaisses jusque vers les

nues. Cette forêt a sous ses pieds de gras pâturages dans ia pente de la montagne. C'est là qu'on voit errer les taureaux qui mugissent, les brebis qui bêlent avec leurs tendres agneaux qui bondissent sur Vherbe fraîche : là coulent mille ruisseaux d'une eau claire, qui distribuent l'eau partout. Enfin, on voit au-dessous de ces pâturages le pied de la montagne qui est comme un jardin : le printemps et l'automne y régnent ensemble pour y joindre les fleurs et les fruits. Jamais ni le souffle empesté du midi qui sèche et qui brûle tout, ni le rigoureux aquilon, n'ont osé effacer les vives couleurs qui ornent ce jardin.

Voltaire a très bien senti la banalité des peintures de Télémaque. Il cite une description de ce livre en soulignant ce qu'elle a d'incolore, les clichés d'expression, les tours monotones, le mauvais style : « de laquelle on descendait... par lequel... de laquelle les mortels n'osaient s'approcher... tout autour... tout alentour... les flots amers... l'herbe amère... immoler... funeste contagion... » Et Voltaire conclut : « Rien n'est si petit que de mettre à l'entrée de l'enfer des grappes de raisin qui se dessèchent. Toute cette description est dans un genre trop médiocre et il règne une abondance de choses petites, comme dans la plupart des lieux communs dont le Télémaque est plein 1 ».

Sainte-Beuve lui-même, malgré ses déférences traditionnelles, est obligé de reconnaître « qu'il y a dans le Télémaque de Fénelon un certain désaccord

1. Voltaire, Mélanges littéraires. Connaissance des beautés et des défauts de la poésie, art. Description de l'Enfer et aussi Amour et Comparaison.

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