‹ La formation du style par l'assimilation des auteursChapitre 7 sur 141 · FAUSSES METHODES DE LECTURE · texte numérisé non relu

FAUSSES METHODES DE LECTURE

orateurs, dans les historiens, dans les moralistes on rencontre très souvent, nous l'avons dit, des pensées profondes, le plus souvent rapides, sur l'homme, ses vertus, ses vices, ses passions, ses relations avec ses semblables, avec la nature, avec Dieu, enfin sur tout ce qui fait l'objet de la littérature. On note d'un trait léger sur son livre tous ces passages ; puis, arrivé au logis, on recueille dans un cahier spécial le butin du jour.

« Mais suffît-il de les écrire à la suite, sans autre ordre que la succession des jours et des lectures ? Non ; pour que ce travail soit vraiment utile, il faut que les pensées soient rapprochées suivant leur nature, afin que la comparaison devienne possible, et qu'elles s'éclairent, se complètent, se commentent les unes par les autres. C'est ainsi qu'elles s'assimileront le mieux à l'esprit ; que celui-ci acquerra le plus de substance, en même temps que l'habitude de ces rapprochements lui donnera une force et une étendue singulière. »

Je ne crois pas à l'efficacité de cette méthode. Elle me paraît aussi stérilisante que l'ancien cahier d'expressions. C'est encore une façon mécanique de meubler la mémoire, de bibeloter la littérature. Le Manuel en question propose un exemple de ce que doit être ce genre d'extraits supérieurs. Il consiste à copier ce qu'ont dit les grands écrivains, latins ou français, sur un sujet donné, la gloire, la vertu, le courage. Remarquons que ce travail est déjà fait dans les tables analytiques qui complètent certaines

éditions classiques, Pascal et Monlaigne entre autres. On se demande le profit qu'un élève peut tirer de cet herbier philosophique. Sera-t-il capable d'inventer des pensées équivalentes, quand il aura aligné celles des meilleurs auteurs ? Pourquoi ne pas copier à la file tout ce qu'on a écrit sur la Paternité, l'Orgueil, la Vie, l'Humanité, le Cœur, l'Expérience, la Raison, etc. ?

N'insistons pas.

D'autres livres, pour développer les dispositions littéraires, recommandent la lecture à haute voix, par cette raison que l'art de lire suppose l'art de sentir, et que, pour bien comprendre un texte, il faut savoir en souligner les intonations, les valeurs et le ton. « Celui qui ne sait pas traduire de vive voix les pensées et les sentiments des grands maîtres et rendre sensible à toutes les oreilles l'harmonie de leui poésie ou de leur prose prouve qu'il ne les comprend pas, qu'il ne les sent pas lui-même : le meilleur lecteur, comme le meilleur acteur dramatique, est celui qui saisit le mieux les beautés de son auteur. Pour en être l'interprète, il faut commencer par en avoir scruté toute la profondeur et distingué toutes les nuances. »

Cette théorie est insoutenable. L'art de lire est un talent spécial. On peut mal lire et sentir profondément les beautés d'une œuvre. La timidité empêche d'être bon liseur. Beaucoup de gens seraient lecteurs, acteurs, chanteurs et orateurs, s'ils avaient de l'aplomb et s'ils ne rougissaient pas du

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sou de leur voix. Est-ce à dire qu'ils ne sentent pas ce qu'ils ne peuvent exprimer ? 11 y a d'ailleurs bien des manières de lire ! La lecture monotone peut être aussi attrayante que la lecture nuancée.

« Pour bien lire un livre, nous dit-on encore, recueillez-vous, voyez s'il y a une idée générale qui résume l'œuvre, tâchez ensuite de dégager les idées secondaires, de façon à préciser le plan ; voyez si les développements sont naturels, logiquement déduits ; examinez chaque page, chaque chapitre, pour voir la qualité des pensées, leur valeur et leur prof on deur. »

Le conseil est bon, à condition de n'en attendre aucun résultat. En quoi cette méthode formera-t-elle le style ? Examinez un Rubens avec ce procédé ; dégagez-en la pensée dominante, le plan, la composition, les proportions, les développements, les détails. Aurez-vous appris à peindre ? En aucune fagon. Le dilettante, le philosophe, le critique liront avec fruit de cette manière. Celui qui veut apprendre à écrire lira tout autrement.

De quelque façon qu'on envisage la lecture, une qualité est indispensable : c'est le goût.

Le goût est la faculté de sentir les beautés et les défauts d'un ouvrage.

Cette faculté n'est pas donnée à tout le monde. On Ta rarement complète. Elle a ses excès, ses sécheresses et ses travers.

Des littérateurs, comme Théophile Gautier,

n'aiment pas Molière. D'autres, comme Lamartine, ne comprennent pas La Fontaine. D'autres, comme Flaubert, ne comprennent pas Lamartine. De bons écrivains ont détesté Racine. Un poète m'a dit que Bernardin de Saint-Pierre écrivait mal. Ces lacunes sont fréquentes chez les auteurs qui n'admettent que leur méthode et leurs procédés. À une certaine époque, notre littérature répudiait Shakespeare et admirait Campistron.

Le goût suppose de la sensibilité, de l'imagination, de l'esprit, du sentiment et surtout de la délicatesse.

La Bruyère avait raison de dire :

« Il y a beaucoup plus de vivacité que de goût parmi les hommes ; ou, pour mieux dire, il y a peu d'hommes dont l'esprit soit accompagné d'un goût sûr et d'une critique judicieuse. »

Diderot ajoutait :

« Il y a mille fois plus de gens en état d'entendre un bon géomètre qu'un poète ; parce qu'il y a mille gens de bon sens contre un homme de goût, et mille personnes de goût contre une d'un goût exquis \ »

Le goût a eu ses tyrannies ; il a imposé des lois, des règles, un idéal d'art stérile à toute une génération d'artistes 2. C'est ainsi que Boileau a méconnu

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