‹ La formation du style par l'assimilation des auteursChapitre 78 sur 141 · DANGER DES DESCRIPTIONS GÉNÉBALES · texte numérisé non relu

DANGER DES DESCRIPTIONS GÉNÉBALES

ne concevons clairement aucune abstraction : toutes nos idées distinctes se forment sur des objets individuels. »

Un exemple saisissant va nous faire toucher du doigt cette vérité ; voici une description de Marmontel :

Éruption d'un volcan avec tempête.

Une épaisse nuit enveloppe le ciel et le confond avec la terre ; la foudre, en déchirant ce voile ténébreux, en redouble encore la noirceur ; cent tonnerres qui roulent et semblent rebondir sur une chaîne de montagnes, en se succédant l'un à l'autre, ne forment qu'un mugissement qui s'abaisse, et qui se renfle comme celui des vagues. La terre tremble, le ciel gronde, de noires vapeurs l'enveloppent, le temple et les palais chancellent, et menacent de s'écrouler ; la montagne s'ébranle, et sa cime entr' ouverte vomit, avec les vents enfermés dans son sein, des flots de bitume liquide et des tourbillons de fumée qui rougissent, s'enflamment et lancent dans les airs des éclats de rochers brûlants qu'ils ont détachés de l'abîme: superbe et terrible spectacle de voir des rivières de feu bondir à flots étincelants à travers des monceaux de neige, et s'y creuser un lit vaste et profond !

(Marmontel, Les Incas.)

Ces lignes ont l'air énergiques ; elles sont insignifiantes.

Lacépède suit le même procédé :

Une montagne voisine, s'entr' ouvrant avec effort, lance au plus haut des airs une colonne ardente, qui répand au milieu de l'obscurité une lumière rougeâtre et lugubre ; des rochers énormes volent de tous côtés : la foudre

éclate et tombe ; une mer de feu s' avançant avec rapidité inonde les campagnes ; à son approche, les forêts s'embrasent, la terre n'offre plus que l'image d'un vaste incendie qu'entretiennent des amas énormes de matières enflammées... Où fuyez-vous, mortels infortunés...

(Lacépède, Poétique de la musique.)

C'est le même morceau, aussi inexpressif. Poursuivons ce développement.

Un autre écrivain continue, en décrivant la tempête :

D'horribles éclairs brillent d'une lumière effrayante dans la profondeur des cieux ; le tonnerre retentit de toutes parts, rendu plus affreux par les échos de la contrée. Le lac, violemment agité, soulève en mugissant ses vagues écumantes ; les vents soufflent avec fureur ; le pin altier, le chêne orgueilleux, chancellent sur leurs troncs robustes ; l'humble arbrisseau se tourmente sur sa tige flexible ; au haut des airs, les nuages s'entrechoquent...

(Bergasse, Fragments sur la manière dont nous distinguons le bien et le mal.)

Raynal renchérit :

Tout à coup, au jour vif et brillant de la zone torride succède une nuit universelle et profonde ; à la parure d'un printemps éternel, la nudité des plus tristes hivers. Des arbres aussi anciens que le monde sont déracinés et disparaissent. Les plus solides édifices n'offrent en un moment que des décombres. Où l'œil se plaisait à regarder des coteaux riches et verdoyants, on ne voit plus que des plantations bouleversées et des cavernes hideuses. Des malheureux, dépouillés de tout, pleurent sur des cadavres, ou cherchent leurs parents sous des ruines. (Raynal, Les deux Indes, liv. X, 5.)

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