‹ La formation du style par l'assimilation des auteursChapitre 80 sur 141 · UNE DESCRIPTION DE PLINE · texte numérisé non relu

UNE DESCRIPTION DE PLINE

des linges, c'était un rempart contre ce qui tombait. Déjà il faisait jour ailleurs ; ici c'était la nuit, la plus noire et la plus épaisse de toutes les nuits. On décida d'aller au rivage et de voir si la mer était tenable...

C'est dans ce trajet que mourut Pline l'Ancien suffoqué par les rafales de cendres et l'odeur du soufre, pendant que Pline le Jeune était à Misène.

Il reprend son récit dans une une seconde lettre à Tacite :

C'était déjà la première heure et le jour était encore douteux et languissant. Tous les bâtiments étaient ébranlés ; et, quoique le lieu où nous nous trouvions fût à découvert, il était si étroit, que nous avions la crainte, la certitude même d'être ensevelis sous les décombres. Alors seulement nous nous décidâmes à quitter la ville. La foule nous suit, effarée ; par un effet de la peur qui ressemble à la réflexion, elle préfère l'idée d'autrui à la sienne, et une longue file de fugitifs marche sur nos pas, et nous presse. Une fois sortis de la ville, nous nous arrêtons. Là, mille faits stupéfiants s'offrent à nous, nous souffrons mille terreurs. Les voitures que nous avions fait avancer étaient, quoique le terrain fût tout plat, poussées dans des directions différentes, et même, en les fixant avec des pierres, on ne pouvait les faire tenir en place. En outre, la mer semblait s'absorber en elle-même et être refoulée. Du moins, le rivage s'était avancé et retenait sur le sable sec une foule de bêtes marines. De l'autre côté apparaissait un nuage noir et effrayant ; déchiré par un souffle de feu qui le sillonnait de traits tortueux et rapides, il présentait en s'entr'ouvrant de longues traînées de flammes, semblables à des éclairs, mais plus grandes encore... Peu de temps après, le nuage s'abaisse vers la terre et couvre la mer. 11 enveloppait

l'île de Caprée, la dérobait aux regards et le promontoire de Misène avait disparu... Je force ma mère à presser le pas... Elle m'obéit à regret et se reproche de me ralentir. La cendre commençait à tomber, mais elle était encore clairsemée. Je me retourne : d'épaisses ténèbres s'avançaient sur nous et, se répandant sur la terre comme un torrent, nous suivaient de près. « Quittons la route, dis-je à ma mère, tandis que nous voyons encore, de peur d'être renversés et écrasés dans les ténèbres par la foule de nos compagnons ». A peine nous étions-nous arrêtés, que la nuit se fit, non la nuit qui règne quand le ciel est sans lune et couvert de nuages : c'était l'obscurité d'un lieu fermé où l'on a éteint les lumières. On entendait les lamentations des femmes, les gémissements prolongés des petits enfants, les cris des hommes. Ils appelaient à haute voix, les uns leurs parents, d'autres leurs enfants, ou ils essayaient de les reconnaître au son de leur voix ; ceux-ci déploraient leur sort ; ceux-là le sort de leur famille ; quelques-uns par peur de la mort invoquaient la mort ; beaucoup levaient leurs mains vers les dieux ; un plus grand nombre déclaraient qu'il n'y avait plus de dieux, et que c'était la dernière nuit du monde, la nuit éternelle... Il apparut une faible lueur qui nous semblait annoncer, non le jour, mais l'approche du feu. C'était le feu, mais il s'arrêta assez loin de nous ; les ténèbres revinrent, puis la cendre recommença à tomber, épaisse et lourde...

(Pline le Jeune, Lettres, liv. VI, let. XVI et XX.)

Voilà la vraie description. Plus de rhétorique, plus d'amplification, plus d'effet ostentatoire et voulu. Chercheur de style et amateur d'antithèses, Pline eût pu trouver des développements qu'on lui eût volontiers pardonnes. Il s'en est abstenu, et son éloquence vient précisément de la sobriété, et de la

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