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DÉCOMPOSITION DE L* ANTITHÈSE

en extraire son contraire ou quelque opposition parallèle.

De cette idée qu'il y a des historiens qui ont du génie, c'est-à-dire de l'inspiration, et d'autres qui n'ont que de l'érudition, J'esprit trouve un rapport des contraires dont Montesquieu fait cette phrase :

Parmi les auteurs qui ont écrit sur l'histoire de France, les uns avoient peut-être trop d'érudition pour avoir assez de génie, et les autres trop de génie pour avoir assez d'érudition.

(Montesquieu, Pensées diverses. Œuvres posthumes.)

Prenons une autre pensée.

11 y a des gens qui aiment la brièveté dans les œuvres. C'est qu'ils y ajoutent du leur ; mais les auteurs y perdent. Plutarque méprisait l'érudition, mais voulait avoir du jugement.

De cette idée on peut extraire ceci :

« La brièveté est un moyen de se laisser désirer au lieu de rassasier ;

« Même dans les excellentes choses, cest un défaut de trop parler ;

« Lorsqu'on a le corps grêle, on le rembourre ; de même lorsqu'on a peu de choses à dire, on multiplie les paroles. »

Nous avons là une série d'idées obtenues par contraste. Elles se trouvaient dans la première ; nous les avons fait sortir par un effort à rebours.

Voici maintenant comment Montaigne présente la chose :

C'est dommage que les gens d'entendement aynv : t

tant la briefveté : sans doubte leur réputation en vault mieulx ; mais nous en valons moins. Plutarque ayme mieulx que nous Je vantions de son jugement que de son sçavoir ; il ayme mieulx nous laisser désir de soy, que satiété : il sçavoit qu'ez choses bonnes mesme on peult trop dire. Ceuîx qui ont le corps graile, le grossissent d'embourrures ; ceulx qui ont la matière exile, l'enflent de paroles. (Montaigne, Essais, I, 25.)

L'art de l'antithèse consiste ainsi à faire deux pierres d'un coup, et ensuite de chacune d'elles deux encore, etc.

Les sots, par exemple, ayant remarqué que la singularité (ou originalité) est agréable, lorsqu'elle n'est pas voulue, s'eiîorcent à leur tour d'être singuliers, mais en le faisant exprès. Ils veulent plaire, et ils déplaisent. Us ne se résignent pas à être inaperçus, et ils aiment mieux n'être pas naturels que de n'être pas remarqués. Ils mettent leur amour-propre à passer pour ridicules, et les gens d'esprit seraient malheureux de ce qui fait leur bonheur.

Ces antithèses arrivent toutes seules sous la plume. C'est un simple procédé. Aussi n'est-il pas étonnant que Duclos ait écrit là-dessus ces jolies lignes :

Les sots qui connaissent souvent ce qu'ils n'ont pas, et qui s'imaginent que ce n'est que faute de s'en être avisés, voyant le succès de la singularité, se font singuliers, et l'on sent ce que ce projet bizarre doit produire.

Au lieu de se borner à n'être rien, ce qui leur convenoit si bien, ils veulent à toute force être quelque chose, et ils sont insupportables. Ayant remarqué, ou plutôt entendu dire que des génies reconnus ne sont pas tou-

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jours exempts d'un grain de folie, ils tâchent d'imaginer des folies et ne font que des sottises. Ne pouvant être illustres, ils tâcherrt du moins d'être fameux ; ils veulent qu'on parle d'eux, qu'on en soit occupé ; ils aiment mieux être malheureux qu'ignorés. Celui dont les malheurs attirent l'attention, est à demi consolé.

(Duclos, Considérations sur les mœurs, p. 199 et 107.)

L'antithèse est la force du style abstrait. On peut l'employer concurremment avec la description ; mais, en dehors du style descriptif, elle est la grande ressource de l'art d'écrire.

Le don de l'antithèse est par conséquent la première des assimilations que doit acquérir celui qui veut former son style, mettre en valeur son talent et multiplier ses moyens d'inspiration.

« Les grandes pensées, dit Marmontel, prennent habituellement la forme de l'antithèse. »

L'histoire de l'antithèse serait l'histoire même de la littérature. C'est le fleuve où s'est alimentée la production de tous nos grands prosateurs. Elle règne souverainement dans Tacite. Elle est l'essence de Montaigne. Gués de Balzac, Saiiit-Évremond, Pascal, Bossuet, Montesquieu, Rousseau, lui doivent les trois quarts de leur talent. Nous dirons tout à l'heure comment il faut l'étudier chez eux. Tâchons d'abord de nous assimiler ce procédé, en laissant de côté ses inconvénients, que nous examinerons plus tard.

Son emploi est si important dans l'art d'écrire, que les Grecs divisaient l'histoire de leur rhétorique en trois époques : la première, celle de la juxtaposi-

LA FOnMATIOM DU STYLE

tion des idées ; la seconde, celle de l'antithèse ; la troisième, celle de la période 1.

Ce qui rend l'antithèse suspecte à beaucoup d'auteurs, c'est qu'en général elle est facile.

Prenons, par exemple, cette brillante page de Chateaubriand sur les Pyramides :

La philosophie peut gémir ou sourire, en songeant que le plus grand monument sorti de la main des hommes est un tombeau ; mais pourquoi ne voir dans la pyramide de Chéops qu'un amas de pierre et qu'un squelette ? Ce n'est point par le sentiment de son néant que l'homme a élevé un tel sépulcre, c'est par Y instinct de son immortalité : ce sépulcre n'est point la borne qui annonce la fin d'une carrière d'un jour, c'est la borne qui marque Ventrée d'une vie sans terme ; c'est une espèce de porte éternelle bâtie sur les confins de V éternité... La vue d'un tombeau n'apprend-elle donc rien ? Si elle enseigne quelque chose, pourquoi se plaindre qu'un roi ait voulu rendre la leçon perpétuelle ? Tout est tombeau chez un peuple qui n'est plus. Quand l'homme a passé, les monuments de sa vie sont encore plus vains que ceux de sa mort. Son mausolée est au moins utile à ses cendres; mais ses palais gardent-ils quelque chose de ses plaisirs ?

(Chateaubriand, Itinéraire, VIe partie.)

Ce morceau superbe tire surtout son effet de sa sobriété. Chateaubriand avait trop de goût pour abuser des antithèses dans un sujet si fécond. Mais on voit combien le développement est aisé, et que

1. Consulter la préface de l'édition grecque de Thucydide, par M. A. Croiset (Hachette et Cu). On verra là comment s'est formé le style de Thucydide, qui a exploité l'antithèse et qui, tout en imitant, a su rester original.

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de phrases on pourrait ajouter. Essayez de continuer vous-mêmes :

C'est par l'affirmation de leur néant que ces rois ont perpétué leur durée. C'est l'image de la mort qui a donné de la gloire à leur vie. Ils sont demeurés justement par ce qui passe, et c'est le côté périssable de leur destinée qui a sauvé leur mémoire. Leur souvenir n'a persisté que par la glorification de leur oubli. Ils se sont préparé l'immortalité en exagérant le signe de leur mort. Cet acte d'orgueil n'était au fond qu'un acte de foi. Ils ont voulu dominer la mort en la subissant. La nécessité de finir leur a donné la pensée de se survivre, et c'est l'inspiration même de leur âme que dégage cette glorification de leur corps, etc.

Voilà ce que peut inspirer l'usage de l'antithèse ; Il n'y a plus qu'à choisir, à renforcer, à développer ; car tout cela évidemment n'est pas également bon, ni bon à la fois, et il y en a trop.

Volney a parlé lui aussi des Pyramides. Comparez sa froide rhétorique avec le morceau de Chateaubriand :

Elles semblent s'éloigner à mesure qu'on s'en approche ; on en est encore à une lieue, et déjà elles dominent tellement sur la tête, qu'on croit être à leur pied ; enfin, l'on y touche, et rien ne peut exprimer la variété des sensations qu'on y éprouve ; la hauteur de leur sommet, la rapidité de leur pente, l'ampleur de leur surface, le poids de leur assiette, la mémoire des temps qu'elles rappellent, le calcul du travail qu'elles ont coûté, l'idée que ce:, immenses rochers sont l'ouvrage de l'homme, si petit et si faible, qui rampe à leur pied, tout saisit à la fois le cœur et l'esprit d'étonnement, de terreur, d'humiliation, d'admiration, de respect. Mais, il faut l'avouer, un autre

sentiment succède à ce premier transport ; après avoir pris une si grande opinion de la puissance de l'homme, quand on vient à méditer l'objet de son emploi, on ne jette plus qu'un œil de regret sur son ouvrage ; on s'afïlge de penser que, pour construire un vain tombeau, il a fallu tourmenter vingt ans une nation entière ; on gémit sur la foule d'injustices et de vexations qu'ont dû coûter les corvées onéreuses et du transport, et de la coupe, et de l'entassement de tant de matériaux.

(Volney, Voyage en Syrie.)

Prenons encore ces lignes comme exemple : « La jeunesse est si belle, que si on avait à revivre, on voudrait revivre sa jeunesse. La jeunesse se passe à désirer et la vieillesse à regretter. Les expériences de la vie ont presque autant de charme que les promesses que nous rêvions. Les regrets ont la douceur du désir et du bonheur même. Il faut se consoler d'avoir perdu sa jeunesse et tâcher que les autres ne s'en aperçoivent p3s trop. »

Transformons ces lignes par des antithèses :

La jeunesse est la plus belle chose qui existe. Si l'on pouvait revivre, on ne demanderait ni l'or ni le luxe ; on redemanderait la jeunesse. Jeune, on désire ; vieux, on regrette. C'est le même charme. Autrefois la vie était belle par ce qu'elle promettait ; maintenant elle paraît belle par ce qu'elle vous lègue. Rien n'était plus enivrant que l'illusion du désir ; rien n'est plus doux que la mélancolie du regret. Le souvenir de nos déceptions prend aujourd'hui la même magie qu'autrefois l'attente du bonheur. Il faut avoir dans l'intelligence assez de ressources pour se consoler d'avoir perdu sa jeunesse, et dans le cœur assez de qualités pour faire oublier aux autres qu'on l'a perdue.

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Ainsi remanié, le morceau a de l'originalité. Nous avons introduit des mots pour amener des chocs : l'illusion du désir, la mélancolie du regret... (pour faire pendants) souvenir des déceptions, attente du bonheur... dans l'intelligence, dans le cœur, etc.

Nous traiterons plus loin la question de la préciosité et, de la facticité, qui sont l'écueil de cette méthode et le défaut des lignes ci-dessus. Notre but pour l'instant est de décomposer le procédé.

Il faut tout d'abord savoir tirer parti d'une idée et apercevoir les contraires qu'elle comporte.

Étudions un dernier exemple :

Un peuple entier se soumet à la tyrannie. Vous voulez reprocher leur honte à ces milliers de citoyens. Tous vos développements dépendront de la façon dont vous exploiterez cette idée :

« Vous êtes des milliers contre un. C'est votre faiblesse qui fait sa force. Il vous dompte parce que vous vous soumettez. Vous ne savez pas résister à quelqu'un qui ne sait même pas ce que c'est que se battre. Vous n'avez les mains liées que parce que vous les tendez. Vous ne cultivez la terre que pour qu'il vous la prenne... »

Adoptez cette tournure d'esprit consistant à dégager le contraire des choses, et les idées arriveront, se dédoubleront, s'engendreront : vous vous étonnerez d'avoir tant de verve ; et avec de l'habitude et du travail, vous écrirez peut-être sur ce sujet un beau morceau, comme celui de La Boétie qu'on va lire :

Quel vice, ou plutôt quel malheureux vice, voir un nombre infini non pas obéir, mais servir, non pas être gouvernés, mais tyrannisés, n'ayant ny biens, ny parens, ny enfants, ny leur vie mesme qui soit à eux ? souffrir les cruautés, non pas d'une armée, non pas d'un camp barbare, contre lequel il faudrait défendre son sang et sa vie devant, mais d'un seul ; non pas d'un Hercule ny d'un Samson, mais d'un seul homme, et le plus souvent du plus lasche et féminin de la nation ; non pas accoutumé à la poudre des batailles, mais encore à grand'peine au sable des tournois...

Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s'il ne les prend de vous ? Les pieds dont il foule vos citez, d'où les a-t-il, s'ils ne sont des vostres ? Comment a-t-il aulcun pouvoir sur vous, que par vous aultres mesmes ? Comment vous oseroit-il courir sus, s'il n'avoit intelligence avecques vous ? Que vous pourroit-il faire, si vous n'estiez recelleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tue, et traistres de vous mesmes ? Vous semez vos fruicts, à fin qu'il en face le degast ; vous meublez et remplissez vos maisons, pour fournir à ses voleries ; vous nourrissez vos enfants, à fin qu'il les mené à la boucherie... (La Boétie, Servitude volontaire.)

Voici les excellents conseils que donne Rondelet sur le mécanisme de l'antithèse :

« A quelque genre qu'appartienne une composition, qu'elle ressorte du familier ou du sublime, il n'en est pas moins absolument certain que personne jamais, dans la conversation véritable, ne s'est exprimé ainsi, et n'a cherché ou réussi à atteindre ce degré exact de précision ou de sobriété. On n'écrit pas comme on parle, pas plus qu'on ne doit parler comme on écrit. Il y a là des mérites qui s'excluent,

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et c'est à l'ignorance de cette loi élémentaire qu'il faut attribuer l'insuffisance des écrivains comme la faiblesse des orateurs. Quoi qu'il en soit, et pour nous en tenir à notre sujet actuel, il n'est point douteux que le lecteur s'attend, ne fût-ce que par déférence à sa dignité, à un certain souci et à de certaines attentions de la part de V écrivain. S'il ne demande pas qu'on mette sur la table le surtout d'argenterie et le service du Japon, il s'attend au moins à treuver la nappe propre et les enfants débarbouillés. Le style écrit, pour familier qu'on l'accepte et pour bas qu'on l'imagine, ne laisse pas d'être une expression trouvée la plume à la main, dont on reçoit la communication par l'intermédiaire d'un livre et non point par l'impression fugace d'un entretien.

« Il résulte de ces remarques, lesquelles ne souffrent absolument pas d'exception, que la composition écrite comporte une certaine densité de pensées, une sobriété nerveuse d'expressions, une façon de juger et de rendre qui dépasse en valeur le tissu ordinaire et un peu lâche de la vie.

« Donnons un ou deux exemples de ce genre d'améliorations. Aussi bien y a-t-il là une source féconde de beautés dont les jeunes écrivains ne tireront pas un médiocre avantage.

a Soit à exprimer cette pensée :

« L'homme peut toujours retirer un certain profit « des épreuves auxquelles il est soumis. Les obstacles « qui nous sont opposés fortifient notre volonté, « et, dans cette lutte que nous soutenons contre

« l'adversité, nous pouvons devenir par nous-mêmes « un exemple et comme un enseignement salutaire, « de façon à en tirer des idées plus justes sur le u devoir ».

« Assurément tout cela est fort raisonnable, et rien n'est plus digne d'être pratiqué ; mais je me demande si cela vaut la peine d'être redit sous celte forme languissante qui effleure à peine V esprit. C'est peut être la morale de M. de la Palisse ou des quatrains de Pibrac ; mais il n'y a pas là ce travail de concentration qui transforme le parfum d'une fleur en une essence. On y entrevoit une idée principale, V action salutaire du malheur, et deux effets, qui se produisent l'un sur V esprit, l'autre sur la volonté. Cherchez à dégager, de cette pensée un peu complexe et un peu touffue, le fond essentiel qui la résume, de façon à ce que chaque mot puisse jouer à lui seul le rôle d'une synthèse, et vous obtiendrez cet effet particulier du style qu'on appelle la profondeur et V éclat en formulant la maxime suivante : « Le malheur ne « grandit pas seulement le caractère qui lui résiste « par la lutte, mais l'intelligence qui en profite par « la contemplation. »

« Donnons un second exemple.

« Soit à exprimer cette pensée un peu banale que « les hommes remettent toujours au lendemain. C'est « assurément de leur part une bien grande erreur. « S'ils se trouvent dans une situation heureuse, ils « feront bien d'en profiter sur-le-champ ; car il est « sage de ne pas compter sur une prospérité d'une

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« trop longue durée. Si, au contraire, leur situation « est précaire et leur avenir incertain, la plus vul- « gaire sagesse est de se mettre en marche dès * l'heure présente pour l'améliorer, sans attendre je i ne sais quels hasards favorables qui ne se présen- « teront peut-être jamais. »

« Voilà, on peut le dire, des idées raisonnables, encore bien qu'un peu banales. Sous cette forme, elles n'ont assurément rien qui saisisse, et ce sont là de simples propos, comme on en entend chaque jour dans la conversation. Sans doute ils passent et sont même accueillis suivant, la fortune de la parole ; mais on ne saurait admettre sur le papier cette forme délayée et languissante.

« Il faudrait resserrer la pensée, mettre en présence les deux alternatives qu'elle implique, en les subordonnant au conseil qu'elle renferme ; chercher deux ou trois expressions complexes et caractéristiques, qui renferment sous une forme concise et frappante autant et plus que la paraphrase précédente. On arrivera alors à quelque chose d'analogue à cette maxime : « Le vrai malheur d'un grand « nombre d'hommes, c'est qu'ils remettent toujours ft au lendemain ou la jouissance de vivre ou la « possibilité de travailler. »

« Il ne manquera pas de gens pour dire qu'avec de pareils soins le style manque de naturel, qu'il y a là une recherche difficilement supportable et que des expressions aussi fortement concentrées et aussi savamment équilibrées ne sauraient venir d'elles-mêmes à la

plume ; qu'il y a par suite un effort visible et conséquemment pénible tout à la fois pour l'écrivain et pour le lecteur.

« Si la paresse ne prêtait pas la main à de pareils raisonnements ils ne paraîtraient pas un seul instant soutenables. La médiocrité, qui est l'incontestable partage de la moyenne des hommes, n'est pas rigoureusement exigée lorsqu'on se mêle d'écrire ; et si l'on n'a point par devers soi quelque faculté ou quelque travail de plus, ce n'est guère la peine de livrer à l'impression exactement ce que chacun peut avoir dit dans les mêmes termes ou le matin ou la veille.

« Ces formules, que vous trouvez trop réussies pour être naturelles, se présentent d'elles-mêmes aux esprits supérieurs. Ceux-là ont la faculté éminente de concentrer leurs réflexions et de les faire tenir dans quelque formule vive et brève. Il n'est pas même besoin d'appartenir à cette famille d'esprit hors ligne pour rencontrer soi-même, à l'occasion, ces petits bonheurs de style ; ils nous viennent parfois même dans le dialogue le plus abandonné, et à plus forte raison, lorsque la plume à la main, nous tendons fortement tous les ressorts de notre esprit. L'art d'écrire consiste précisément à introduire dans ses compositions une sorte de bonheur continu. On dit bien qu'à certains jours on est en verve : on se lance avec plus de hardiesse, on se soutient avec plus d'aplomb, on réussit avec plus de chance. Ce sont ces moments-là que les auteurs fantaisistes s'em-

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pressent de saisir et de mettre à profit pour noircir plus heureusement leur papier : en effet, ils ont parfois à ces heures fortunées un nerf, un éclat, une vigueur qu'à tout autre moment il ne faudrait point leur demander l. >>

L'antithèse est donc la grande, la principale ressource de l'inspiration d'idées. Si la verve tarde, si la pensée résiste, essayez de vaincre par ce moyen. C'est en songeant au moule qu'on crée la pâte. Le don d'écrire dépend plus qu'on ne croit de la volonté et du travail.

On voit les beaux effets de style que peut engendrer l'antithèse.

Elle peut être courte, un simple choc de mots.

Le fils de Dieu s'est fait homme afin de nous faire enfants de Dieu ; il a été blessé pour guérir nos plaies ; il s'est fait esclave pour nous rendre libres ; il est mort enfin pour nous faire vivre.

(Saint Cyprien, Sermon sur V Aumône.)

Ce sont là des raccourcis d'antithèses, produits par V envers brusque de l'idée.

11 suffit parfois d'un qualificatif-contraste pour dessiner une antithèse :

Elle a des imaginations heureuses aussi éloignées d'un art affecté, qui nous déplaît, que d'un naturel outré, qui nous blesse. (Saint-Évremond, Madame de Mazarin.)

Une fois qu'on sait extraire ces sortes d'effets d'une pensée, on n'a qu'à redoubler le procédé, à 'e

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