CHAPITRE VII
Nous nous sommes attachés à dégager l'esprit dans lequel le travail s’effectuait dans l’usine américaine. Pour cela, il ne nous est pas apparu indispensable de décrire longuement les institutions nombreuses que l’on y rencontre. Certaines ont été critiquées mais les résultats sont éloquents et parlent en leur faveur. Ces divers systèmes ont réussi très souvent à maintenir élevé le moral de l’ouvrier, à placer ce dernier dans un milieu agréable et à augmenter de façon très sensible la productivité de l'usine.
Cette humanisation de l’industrie a révolutionné les Etats-Unis en permettant à la grande production de vivre et de se développer.
M. Siegfried, bien que partisan des méthodes américaines, reconnaît que la production est un nouveau Baal : « Aux Etats-Unis la production est la religion suprême, on ne fait rien, on ne fera rien qui puisse lui nuire. Dès l'instant que la production exige un sacrifice en masse d'êtres humains, tout le monde y consent sans protester », mais M. Siegfried ajoute : « Reconnaissons que les industriels font un effort sincère pour sauver ce qui peut être sauvé ».
Nous considérons la critique de M. Philip comme un peu spécieuse lorsqu'il écrit : «Les industriels américains, en mettant au premier plan la science de la production, en arrivent à ne considérer la vie du travailleur hors de l’usine que comme une préparation au travail; la vie de famille, les lectures, les repos, les distractions, ne doivent avoir pour but que la reconstitution des forces physiques et psychologiques de l’homme afin qu’il puisse apporter à son travail une énergie nouvelle ».
L’ouvrier européen, après un stage en Amérique, répondrait sans doute à M. Philip : «Peu m’importent les mobiles économiques qui guident le patron lorsqu'il me fait travailler dans de bonnes conditions de sécurité et de confort, lorsqu'il me donne de hauts salaires, lorsqu'il prend soin de ma santé et de celle de ma famille, lorsqu’il se préoccupe de mes loisirs, de mes vacances et de mes repos. Si je suis un facteur d’énergie indispensable au rendement, j’assume volontiers ma tâche car elle est utile à la société — si je suis une source de profits pour le patron, mon travail m’assure une vie confortable et digne. Je suis respecté à l'usine, dans mon quartier comme chez moi. Si le patron s'intéresse à ma vie sous tous ses aspects pourquoi le regretterais-je puisque j’en bénéficie matériellement, spirituellement, physiquement et même moralement. Quant à la diminution de liberté dont vous parlez je n’en ai pas conscience. »
Cette réponse sera notre conclusion. L’Amérique a résolu de nombreux problèmes avec son esprit particulier; souhaitons que le patronat français ne se contente pas d'admettre passivement les différences existant entre l’industrie du Nouveau Monde et l’industrie de chez nous mais qu’il aït le souci d’adapter à l'échelle, européenne les solutions heureuses, que nous avons soulignées, à tant d’antagonismes sociaux.
C’est la conscience de ces différences qui nous a incité à étudier tout particulièrement la formation sociale de l'Ingénieur.
Nos usines n’ont pas de chefs de service comparables à ces magnifiques dispensateurs de foi, d’enthousiasme et de bonne entente que sont les employment managers. Le progrès social, chez nous, se fera par l’action de l’Ingénieur, de tous les Ingénieurs. IIs sont aidés dans leur tâche par cette élite féminine que sont les assistantes d'usine ou surintendantes. S'ils manquaient à leur devoir, la paix, le progrès social, seraient fortement compromis.
Dans le premier chapitre du Livre IT nous allons voir avec le devoir social les raisons et les motifs qui donnent toute son importance à la formation sociale chez l’In-
génieur.