CHAPITRE III
Nous avons dit, tout à l’heure, l’importance de l’expérience dans l’acquisition de l'esprit social, mais l’expérience ne peut être sentie, ne peut être féconde, ne peut donner son maximum d'utilité et de rendement que si l’esprit, le cœur du futur chef est suffisamment ouvert et développé au genre d’activité qui l’attend. Aussi pensons-nous que la possibilité de se forger un esprit social véritable ne va pas sans une certaine préparation de l’esprit et du cœur. Nous allons voir successivement ce qu’il importe de développer chez notre futur chef pour lui donner l’esprit social et lui permettre ainsi de remplir dans toute son ampleur son devoir social de chef.
Il faut au chef :
A. — Une large culture générale. B. — Une culture professionnelle théorique et pratique. C. — Une culture sociale de chef travaillant en usine,
qui lui permettra de comprendre la mentalité ouvrière et de connaître ce qu’on entend par Service Social à l'usine.
A. — Culture générale
Un chef est l’homme des grands horizons, sa culture générale doit être étendue et solide. L'influence sociale d’un homme, généralement, est d’autant plus grande qu’il possède dans une large mesure les connaissances intéllectuelles et les qualités que l’on reconnaît généralement au chef. A notre époque, où des techniques diverses s’interpénètrent, l'Ingénieur doit être capable de voir clair dans cette diversité, afin de tirer parti des progrès scientifiques, d’être à même de comprendre ses camarades du labora-
toire ou du service des recherches et de communiquer ses ordres ou ses observations en un langage net et précis. Son esprit sera entraîné à ne pas se livrer au hasard ou à des visées purement spéculatives basées sur la chance. Il saura imposer une discipline à ses sentiments et révisera sans cesse ses idées sur toutes choses.
Le développement des connaissances intellectuelles doit s’accompagner du développement des qualités de sensibilité et de cœur. De grands esprits peuvent n’exercer qu’une faible influence si tout ce qui est « humain leur est étranger ».
L’Ingénieur qui est en contact avec la réalité sous toutes ses formes, qui doit mieux faire que le concurrent, qui doit assurer la prospérité de l’entreprise et le salaire de ses ouvriers, ne doit pas ignorer les questions administratives, financières et surtout les possibilités de la vente de ses produits.
Etre un spécialiste, c’est bien, mais c’est insuffisant quand on a la responsabilité de la conduite d’une entreprise qui traîne dans son sillage l’existence de centaines de familles. On n’a pas une valeur sociale humaine si l’on ne peut discerner une idée saine d’une hérésie; si l’on n’a pas, sur les grands problèmes qui intéressent notre destinée d'hommes, un jugement juste. « D’ailleurs, la culture consiste moins à savoir beaucoup de chose qu’à bien penser, bien juger afin de bien agir » (1).
L’étude du problème de la culture générale va se scinder en deux parties :
a) Nous verrons d’abord ce qu’il faut entendre par culture générale, son intérêt et sa nécessité.
b) Et ensuite nous indiquerons les qualités à développer chez le futur chef.
a) Que faut-il entendre par culture générale ?
1° Définition. — La culture générale est celle qui a pour but la formation générale de l’esprit. Elle s’acquiert, notamment, dans les établissements d’enseignement secon-
(D Programme général de la J. O. C.
daire, classique ou moderne, et se poursuit dans les Facultés ou Grandes Ecoles.
2° Son intérêt. — La culture générale a sur la formation de l’individu une influence considérable. Elle évite « l'esprit primaire » qui n’est qu’une forme de l'esprit sectaire et permet de respirer l’air du large. Elle évite les œillères, elle ouvre l'horizon, élargit les vues.
Dans l'exercice de la profession, elle aide l’Ingénieur à dominer son sujet au lieu de se laisser influencer par lui.
La culture générale donnera à l’Ingénieur une facilité d'expression tant dans l’élocution que dans la rédaction, rendra l’Ingénieur plus compréhensif des points de vue de ses subordonnés et des hommes en général, et permettra dans les relations une certaine civilité qui a son importance.
L’Ingénieur, qui en est dépourvu, ne peut espérer atteindre les postes de direction; les postes administratifs et commerciaux lui seront fermés, il sera cantonné dans le domaine technique.
Le chef doit avoir des vues éclairées sur les problèmes d'ordre social et économique, sinon tôt ou tard il commettra des erreurs qui le mèneront aux catastrophes.
Le « Comité des Forges » avait, il y a quelques années, posé le problème de la culture générale et provoqué une vaste enquête dont les résultats avaient été communiqués au Ministère des Travaux Publics. Le Président du Comité constatait dans sa lettre que: «le nombre des hommes que la netteté et l’ampleur de leur intelligence, la rectitude et la profondeur de leur jugement désignent pour diriger les grandes affaires a singulièrement diminué depuis quelque temps. Nos jeunes ingénieurs sont, pour la plupart, incapables d'utiliser avec profit les connaissances théoriques qu’ils ont reçues dans l’impossibilité où ils sont de présenter leurs idées dans des rapports clairs et bien composés » (1).
3° Sa nécessité dans le choix d’une situation.
(1) Cité par M. Léopold Trompier dans son rapport sur la Formation générale de l’Ingénieur, p. 4. Congrès de l’Ingénieur, 1937.
En plus de ces multiples intérêts, la culture générale favorise, développe chez l'Ingénieur la faculté d’adaptation. Il est, certes, des écoles étroitement spécialisées parmi celles qui préparent au diplôme d’Ingénieur, mais l’expérience et la pratique nous apprennent que les postes occupés par des Ingénieurs spécialisés sont extrêmement divers. ces derniers ne sont pas tous réunis dans les services techniques, ateliers, chantiers ou bureaux d’études. Les services commerciaux en absorbent un bon nombre et en absorberont de plus en plus. Les services administratifs et même contentieux sont assurés quelquefois par des Ingénieurs. Et on en rencontre également dans des établissements de crédit ou des compagnies d’assurances.
Dans certains pays étrangers, en Hongrie par exemple, la formation des Ingénieurs se fait au sein de l’Université dans les facultés qui les modèlent suivant des types très divers en partant d’une culture préparatoire universitaire unique. On obtient ainsi, avec une sélection meilleure des candidats, des gages sérieux de la valeur intellectuelle de l'Ingénieur.
4° Comment acquérir cette culture générale ?
Ce n’est point notre rôle, ici, de rechercher le mode d'enseignement le plus favorable au développement de la culture générale, et de prendre position dans la « querelle des Anciens et des Modernes ». Nous nous bornons dans cette étude à souligner l’importance de la culture générale sur la «< Formation sociale » de l’Ingénieur sans examiner par quelle méthode de formation intellectuelle les futurs Ingénieurs devront être préparés.
Indiquons, cependant, qu’en France le préjugé favorable pour la culture traditionnelle classique est si répandu qu'il peut paraître osé de le combattre. Et laissons-nous tenter par cette citation de M. Léopold Trompier (1) : « Le commerce des lettres en particulier nous paraît bien conduire à une formation intellectuelle sans rivale. Notons d’ailleurs qu’en sus des qualités de clarté, de précision, de finesse, d'harmonie qu’on acquiert ainsi, on trouve exprimées, Çà et là, dans les écrits des siècles passés, des
() Extrait du rapport 203. Congrès des Ingénieurs. Paris, 1937.
réflexions philosophiques, des remarques psychologiques, des thèses économiques et sociales, fort intéressantes et quelquefois savoureuses. On y constate aussi que les préoccupations et les inquiétudes du temps présent ne sont ni nouvelles, ni originales; ce qui fera dire aux optimistes : « Ça ne va pas plus mal, il n’y a pas lieu de s’en inquiéter >» et aux pessimistes : «Ça ne va pas mieux, c’est désespérant ». Sans doute ne sont-elles pas comparables en valeur absolue, mais elles le sont parfaitement en valeur relative, ce qui seul importe, car un incendie dans un building au xx° siècle n’est pas un phénomène plus grave que celui d’une maisonnette au xvirr, les hommes et les événements étant à l’échelle de leur époque. Donnons à titre de curiosité quelques « morceaux choisis > particulièrement actuels :
« Ah! sans doute, ce sera un jour chez les nations, une vérité vulgaire qu’il n’est point de limites pour le commerce, point de barrières où doivent s’arrêter le libre échange des produits de la culture et de l’industrie, que c’est une vaine ressource que les prohibitions, pour donner aux Etats et à leurs productions, une valeur qu'ils n’ont pas, que le poids des nations est soumis aux lois d’une statistique qui ne varie pas au gré de ces considérations, que ce ne sont ni les défenses, ni les péages qui font valoir le sol, la position, les habitants d’un empire, que la prospérité est en raison directe de l’équité du pacte social et de la simplicité des lois, que ce fut une erreur digne de la barbarie du Moyen Age, que celle qui éleva entre les hommes tant de barrières civiles, politiques et fiscales, qu’il y a, dans l'intérêt personnel, éclairé par l'expérience, dirigé par la concurrence, de meilleures lois de commerce que l’on en saurait dicter, et que, dans ce cas, comme dans bien d’autres, ne point empêcher le bien qui se fait est la seule manière que l’homme ait de le faire... »
(RAMoND, Voyage dans les Pyrénées, début de 1789.)
« Le monde va finir. Nouvel exemple des inexécrables lois morales, nous périrons par où nous avons cru vivre. La mécanique nous aura tellement américanisés, le pro-
grès aura si bien atrophié en nous toute la partie spirituelle.. »
(BAUDELAIRE, Journaux intimes, 1887.)
« Le monde meurt de la machine; c’est le grand mal, c’est la plaie qui balaiera et détruira la civilisation tôt ou tard, l’homme sera obligé de s’élever contre elle. Je dis que la seule grande et raisonnable révolution aura lieu quand l’humanité se mettra en révolte, écrasera la machine et rétablira les métiers. »
(George MOORE, Confessions d’un jeune Anglais, 1888.)
« Nous vivons à une époque particulièrement intéressante, les événements vont vite, les esprits sont inquiets de l’avenir et tandis que les sciences progressent à pas de géants, tout ce qui en dehors d’elles constitue la vie d’un peuple, semble chercher une voie nouvelle, une orientation dans la marche en avant. Qu'on ne s’y trompe donc pas, la question politique actuelle n’est grave que parce qu’elle comporte un malaise social provenant en partie de l’excès des impôts et en partie des progrès industriels. Voilà pourquoi 1888 a fini comme 1788 et que 1889 débute comme a débuté 1789, c’est-à-dire avec la même anxieuse incertitude... »
Ce commentaire de la Chronique de France (Revue d'histoire) de janvier 1889 est-il différent de ceux que nous pouvons lire à l’époque actuelle ?
Nil novi sub sole...
9° Langues vivantes.
En raison de l’importance, au point de vue social, de la connaissance des langues vivantes, nous croyons nécessaire de détacher cet élément du programme de culture générale et de le mettre en vedette afin de le signaler à l'attention de tous les futurs Ingénieurs.
L'importance sociale de la connaissance des langues vivantes vient de ce qu’elles permettent notamment :
1° une meilleure connaissance entre individus, entre peuples;
2° de suivre les progrès réalisés par d’autres pays dans le domaine technique et social;
3° D’obtenir sur toutes questions une documentation plus complète;
4° d'acquérir plus sûrement des marchés à l’étranger tant pour l’importation que pour l’exportation;
5° d’accéder rapidement à des postes importants, etc.
b) Qualités du chef
Le prestige exercé sur notre entourage dépend aussi de nos qualités de volonté et d’énergie. Le contact avec les difficultés quotidiennes achèvera la formation de l’Ingémieur et donnera à sa personnalité son modelé définitif. Il aura besoin de fermeté dans ses relations avec des hommes de milieux divers. Il se méfiera des erreurs d’une sensibilité excessive. Il apprendra ce que coûte la réalisation d’une œuvre si on la veut féconde. Ce ne sont plus de simples qualités scolaires qu’il faut faire valoir. L’étudiant a fait place au chef et le chef est une cible; il suscite des animosités, des rancunes, il est l’objet de critiques sévères, souvent injustes. Il doit s'imposer, commander, accomplir sa tâche et son rôle de conducteur d’hommes. Parfois il dépendra lui-même d’un bon supérieur mais il doit s’apprêter à servir sous une « autorité imparfaite >. Même dans ces conditions il doit «rester celui qui transforme en un organisme actif et vivant la masse inerte des forces qui sont placées directement ou indirectement sous ses ordres ». Il doit se souvenir de sa fonction essentielle et rester en toutes circonstances un homme de commandement.
Nous pensons que les qualités nécessaires à l’accomplissement de cette mission peuvent se ranger en trois catégories :
1° qualités de l’esprit et du caractère;
2° qualités morales;
3° qualités physiques et sportives.
1° Qualités de l'esprit et du caractère (1).
Nous allons d’abord indiquer quelles sont les qualités communes à tous les chefs, qualités que doit par conséquent posséder l'Ingénieur en raison de sa mission de commandement; ensuite nous examinerons quelques-unes des qualités qui nous paraissent utiles pour laccomplissement de la tâche courante de l'Ingénieur au sein de l’entreprise qui l’emploie.
æ) QUALITÉS INTELLECTUELLES DU CHEF
Le chef doit posséder des qualités intellectuelles nombreuses telles que :
— l'intelligence, faite de réflexion, de logique, d’esprit d'analyse, d’observation et d’expérimentation, de discernement, de largeur de vues.
— la prévoyance. — « Diriger c’est prévoir » !
— l'ordre, la précision. — De l’ordre dans les idées, de l’ordre dans le travail. « Time is money » et l’ordre est une économie de temps. De la précision dans la direction, vente, achat, fabrication. — Aux ordres précis correspond une exécution nette, irréprochable.
— le sens pratique. — Il ne suffit pas de produire ou d’acheter, il faut vendre et pour cela faire mieux que le concurrent.
—— l'esprit scientifique. — Un esprit sérieux ne compte pas sur le hasard, sur la chance, il procède avec méthode, ne s’appuie que sur ce qui est réel, ce qui n’exclut pas lPaudace mais l’aventure.
— la connaissance des hommes. — Nous en parlons tout au long de notre étude, mais nous y reviendrons d’une façon plus approfondie dans le chapitre de la culture sociale proprement dite de l'Ingénieur.
— des qualités constituant le caractère : énergie, volonté, décision, puissance de travail, endurance, ténacité,
(1) Cf. le rapport de M. Perrin-Pelletier au Congrès des Ingénieurs 1937 : « Réflexions sur les qualités de l’Ingénieur ».
activité, initiative, courage des responsabilités, confiance en soi-même, fermeté, audace, prudence, esprit d’entreprise.
Ces dernières qualités qui concernent le caractère sont particulièrement nécessaires au chef :
« L’essentiel n’est point de contempler le monde ou de le connaître, c’est de le transformer à notre usage et c’est cela même qui est l’œuvre du «chef». (G. Valois.)
« Une instruction solide et l’habileté professionnelle comptent moins pour un chef que l’énergie, la détermination, l’endurance et la ténacité des hommes qui ne se tiennent jamais pour battus et qui se jouent des obstacles accumulés. >» (Cambon.)
« L’esprit d’entreprise est une qualité qui caractérise les grandes nations de tous les temps et qu’elles ont perdu. à mesure qu’elles périclitaient, ce qui permet « de conclure que c’est cette qualité qui fait la grandeur des peuples ». (P. Pezeu.)
Point n’est indispensable toujours que le chef ait une intelligence brillante, il faut qu’il sache décider et vouloir. Plus d’affaires ont périclité d’avoir à leur tête un chef intelligent mais sans énergie ni volonté que d’avoir un chef moyennement intelligent mais énergique.
Combien, par excès ou plutôt par déviation d’une intelligence trop subtile, perdent leur temps à rechercher la perfection tandis qu’il conviendrait d’abord d’agir, de réaliser même des choses imparfaites.
D'ailleurs les qualités du chef plus que beaucoup d’autres, sont souvent des qualités moyennes, des qualités qui doivent allier deux tendances contraires également nécessaires à condition d’être modérées l’une par l’autre, par exemple :
prudence et audace;
précision et sens pratique;;
fermeté et bonté.
« Ce sont des qualités, dit M. G. Perrin-Pelletier, qui réalisent un bel équilibre, qui se balancent harmonieusement, ennemies de tout excès et de toute inélégance. »
La psychologie. — Est important tout ce qui touche la connaissance du cœur humain.
« Les hommes, dit encore M. G. Perrin-Pelletier, leurs âmes aux contours multiples et complexes constituent le clavier délicat sur lequel le chef doit poser la touche subtile, douce mais forte de sa volonté agissante. De tous ces êtres aux intérêts épars, aux volontés dispersées, il doit faire un corps unique, tendant toutes les énergies dans une direction concordante, réalisant une admirable et difficile synthèse.
Pour cela, il doit connaître l’âme humaine, ses défauts, ses vertus, savoir ce qu’il peut demander à tel ou tel, savoir surtout choisir ses collaborateurs. Et sa science de l’homme ne doit pas être chose morte et livresque mais toute vivante et actuelle. »