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LES QUALITÉS DE L’INGÉNIEUR

L'intelligence. — Qui dit intelligence dit faculté de jugement, de pénétration. L'intelligence est la claire vision des rapports qui tiennent les phénomènes entre eux ; la claire vision des dispositions à prendre pour arriver à un résultat. Elle ne va pas sans un certain équilibre, sans un certain bon sens. Des hommes dotés de mémoire peuvent faire illusion, mais placés devant la réalité mouvante, leur manque de jugement, de bon sens apparaîtra rapidement. L'intelligence donne la notion de l’ordre de grandeur, le coup d’œil sûr qui respectent les proportions.

L’observation est une qualité qui fait partie de l’intelligence. Pour comprendre les rapports qui lient les phénomènes entre eux, il faut d’abord les remarquer, les saisir dans leurs nuances et leurs diversités.

L'homme intelligent, capable de discerner le pour et le contre, hésite parfois à conclure, à prendre une décision. Cest qu’il lui manque une autre qualité qui ne dépend pas de l’intelligence mais du caractère.

L'esprit scientifique. — Il est une des formes de l’intelligence. IL est fait d’analyse capable, après observation convenable, de disséquer, de dénombrer, d’ordonner. Il est fait encore de méthode et d’ordre.

Il exclut la fantaisie au moins excessive dans le jugement, le désordre de la pensée comme de l’action. Il aboutit industriellement et pratiquement au sens de l’organisation avec lequel il a de toute évidence des liens étroits.

Complété par le sens de la synthèse, sens beaucoup plus transcendant, il donne à l'esprit humain quelque chose de supérieur et qui quelquefois est proche du génie. Il donne en tout cas une puissance latente telle que, complétée par les qualités du caractère, cette puissance se résout en actes importants par leur portée et leur influence.

La faculté d'adaptation. — La faculté d’adaptation, outre son aspect intellectuel, comporte un aspect moral. Elle exclut l’entêtement, le parti pris, l’esprit de routine, lPaitachement à des habitudes acquises. Elle n’exclut, et c’est là la difficulté : |

— ni l'esprit critique,

— ni la volonté de persévérance,

— ni le goût mesuré et raisonné de ses idées personnelles.

Souplesse d’esprit et souplesse de caractère doivent aller de pair.

Adaptation et discipline se complètent.

Elles n’excluent, ni l’une ni l’autre :

— l'esprit critique mesuré,

— ]a discussion courtoise,

— la défense légitime de son point de vue.

Elles supposent, qu'après la discussion, et la décision une fois prise, tout l’effort de la volonté est tendu à réaliser au mieux et en croyant à ce que l’on fait. Il faut rechercher le succès même si l’on craint qu’il ne soit pas possible.

« Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer. »

Il faut :

— de la curiosité. — Aimer apprendre, aimer connaître, aimer comprendre,

— de l'exactitude,

— de la persévérance,

— de l’ardeur pour la tâche journalière accomplie, pour le succès de son travail et de celui de ses subordonnés,

— de l'enthousiasme. — Tout travail pour être intéressant doit être une sorte de création. Il est rare qu’on ne puisse y mettre une marque d’originalité.

Il ne faut pas s’emballer certes à tout propos, mais combien il est plus facile de réussir quand on met dans ce que l’on fait une certaine foi, quand on aime les obstacles pour les vaincre, quand on considère que les difficultés ne sont qu’un piment qui agrémente la tâche.

— de la rapidité dans l'exécution. — Dans certaines industries il passe pour être de règle (comme on le disait de l’armée) d’attendre le contre-ordre avant d’exécuter l’ordre.

La rapidité a cet avantage de permettre, tout en maintenant un rendement intéressant, de se reposer à bon escient. La lenteur, si elle n’est faite de réflexion, est une perte de temps toujours dommageable.

L'optimisme. — Rien n’est plus déprimant pour l’entourage que le pessimisme. Rien ne doit réussir, tout est perdu d’avance, alors pourquoi faire un effort puisqu'il doit être vain ? C’est du travail dans le vide. Pour que le travail soit profitable, il faut s’appuyer sur du solide et penser que les difficultés sont faites pour être vaincues, que le succès n’est pas un vain mot et qu’il couronne une autre qualité déjà signalée : la persévérance. Le ciel est noir, il s’éclaircira. On a échoué, c’est pour mieux aboutir la prochaine fois.

Cest au milieu des difficultés que se révèle un vrai chef.

L’ambition. — L’ambition est une qualité si elle est sage et mesurée. Chez un être normal elle est légitime et nécessaire. Il faut que les meilleurs parviennent aux postes de commandement, il y va de l'intérêt général comme de l'intérêt particulier. Il est curieux de voir des incapables faire montre d’une ambition exagérée, mais il est regrettable de constater chez des êtres d'élite un manque absolu d’ambition. Il ne peut en résulter qu’un

certain déséquilibre. Il est prudent toutefois de ne pas confondre l’ambition avec l’arrivisme.

Le caractère. — A partir du moment où l’homme ne fait pas un travail uniquement intellectuel, mais quil agit sur les hommes et les choses qui l’entourent, ce qui intervient au premier degré c’est le caractère.

— La suffisance, chez tout homme, est odieuse. Elle est particulièrement fâcheuse chez un Ingénieur car elle fausse l’esprit, elle rend antipathique, elle diminue l’autorité.

— L'absence d’esprit de liaison est une plaie, trop répandue hélas ! une maladie si l’on veut, malheureusement quelquefois contagieuse. mais en tout cas curable.

Tout organisme un peu complexe ne peut vivre que par un effort commun et coordonné d’activités multiples. Une articulation souple est nécessaire, mais il faut également que l’action de chaque partie, de chaque cellule s’arrête dans une direction cohérente avec la cellule voisine. Sinon, il en résulterait des heurts, des frottements, des déperditions d’énergie et, dans l’ensemble, une vie ralentie ou heurtée, un rendement insuffisant.

L'esprit de liaison suppose un certain nombre de qualités énumérées plus haut, il exclut un amour-propre excessif, la vanité un peu ridicule du titre et de la fonction, l’entêtement et la suffisance, l’étroitesse d’esprit et le mauvais caractère, une certaine sauvagerie. Il exige de l’'aménité naturelle dans les relations, de la modestie, un esprit large et ouvert, compréhensif. Il est puissamment aidé par un certain sens de la psychologie et de la diplomatie. Le plus souvent naturel, il peut s’acquérir, se développer par la volonté et une grande maîtrise de soi. Il est singulièrement aidé par l'esprit d'équipe ou de corps.

L'esprit d'équipe. — C’est le sentiment qu'ont les membres d’une même affaire de faire corps avec elle, sentiments qui les pousse à mêler pour ainsi dire leurs propres intérêts au sien, qui les fait souffrir de ses déficiences et se réjouir de ses succès. C’est un esprit de collaboration et de coordination qui fait bloc contre les

adversités, surmonte les obstacles par une sorte d'effet de masse.

S'il est vrai que toute maison divisée contre elle-même doit périr, il est nécessaire non seulement qu’elle ne soit pas divisée, mais que l’union la plus intime, excluant l'envie, la jalousie, l’amertume, règne dans ses services.

Le chef a un rôle des plus importants à ce point de vue; c’est de lui, du choix de ses collaborateurs, de l'esprit qu'il sait leur insuffler, de l’intérêt personnel qu’il éveille et lie à celui de l’affaire que dépend en grande partie le succès. Il faut que tous les membres se sentent solidaires, unis comme au sein d’une grande famille, qu’ils soient fiers de lui appartenir, de travailler pour elle, de la servir. Un Ingénieur qui resterait dans l'affaire qui l’emploie comme un « étranger » est un mauvais Ingénieur, ou bien c’est le chef qui le commande qui est mauvais.

L'esprit d'équipe peut connaître des excès. Il ne doit pas aller jusqu’au mépris des voisins, jusqu’à l'injustice vis-à-vis de leurs mérites ; il ne doit recourir, dans la lutte pour la concurrence, à l'emploi d'aucun moyen déloyal, à aucun sentiment de haine ou de guerre. En général il ne pèche pas par excès, mais plutôt par défaut.

L'esprit d'initiative. — Cet esprit de corps, d’équipe, qui donne l'esprit « de la maison », ne doit, en aucun cas, diminuer esprit d'initiative individuel. C’est un point qu’il faut souligner car il peut y avoir là une apparence de contradiction.

Quand on est de la « maison » on a certaines habitudes, certaines règles, certaines manières de faire. Celui qui veut agir autrement paraît heurter l’ordre établi. C’est un révolutionnaire et tout esprit de corps est quelque peu conservateur, d’où une difficulté.

Or, l'esprit d'initiative individuelle doit être encouragé, et non, comme on le fait trop souvent, annihilé.

Combien de jeunes Ingénieurs ont pensé, au début de leur carrière, qu’ils allaient avoir une action vraiment personnelle, une influence, qu’ils pourraient créer, c’està-dire faire du nouveau et qui, dès leurs premiers essais,

quelquefois maladroits d’ailleurs, ont été rabroués, arrêtés dans leur élan.

« Vous n’avez pas la prétention d’en savoir plus que vos aînés. »

« Vous manquez d’expérience.» Paroles trop fréquentes et qui masquent trop souvent quelque paresse, quelque pessimisme, quelque dégoût de l’action.

La situation est délicate. Il est tout a fait exact que le jeune Ingénieur manque d’expérience, qu’il ignore certaines difficultés, qu’il a heureusement des illusions. Il serait malséant de sa part de se poser en novateur, critiquant tout ce qui existe, mais après une première phase nécessaire de silence et d’observation, qu’il commence par s’instruire en procédant par questions : « Pourquoi fait-on ainsi?» — «Pourquoi ne fait-on pas comme cela ? > — « Quel avantage y a-t-il ? »

« La boîte aux idées » serait particulièrement indiquée pour les Ingénieurs dont l'intelligence, la vivacité d’esprit et la jeunesse doivent bien servir à quelque chose. Ils sont à plaindre sincèrement ces jeunes qui pourront tomber dans telle ou telle affaire dont la règle est de ne jamais avoir d'idées neuves, de ne pas chercher d’amélioration, de redouter tout changement.

Qu'ils prennent garde, au moins en donnant à leur esprit quelque autre activité, de ne pas s’engourdir, de ne pas devenir des vieillards avant l’heure, des momies qui tomberont en poussière au premier choc grave qui heurtera leurs habitudes. Qu'ils réagissent contre cette facilité de la monotonie, qui leur fera faire, chaque jour à la même heure, les mêmes gestes et qui transformera en automates de belles énergies qu’un souffle vivifiant aurait pu développer. S'ils le peuvent, qu’ils changent d’air, qu’ils s’en aillent, qu’ils voient autre chose en courant quelques risques : cela vaudra mieux qu’une mort lente où tout imprévu est banni.

Le sens des responsabilités. — C’est un autre corollaire de l'initiative. A vrai dire, l’initiative sans responsabilités c’est un torrent sans digues. Et le meilleur moyen de

régler les initiatives, c’est de leur imposer des responsabilités.

Tout le monde ne les accepte pas, maïs celui qui les fuit n’est pas digne de commander et c’est à la façon dont on les accepte qu’on reconnaît les vrais chefs. C’est pour eux une qualité maîtresse.

Or, le plus souvent, un Ingénieur est appelé à devenir un chef, à commander à des hommes et pas seulement à des machines. Dans les mines c’est particulièrement vrai. Il faut donc, à un certain degré, que les Ingénieurs aient le sens des responsabilités, qui consiste pour une bonne part à reporter sur ses subordonnés des compliments que l’on reçoit et à garder pour soi seul les reproches.

Rien n’est pire pour un chef que de ne pas couvrir ses hommes. Il perd leur confiance et leur estime; c’est une véritable lâcheté.

Plus le sens des responsabilités sera développé, plus en général, l’homme qui le possède sera capable de gravir les échelons, plus il deviendra «un chef» dans toute l’acception du terme.

Le sens de l’organisation ou débrouillage. — L'esprit scientifique, le sens de l’organisation ne peuvent être remplacés par le sens du débrouillage. Si cette faculté a quelquefois son intérêt, elle offre de multiples inconvénients, ne serait-ce que pour les difficultés qu’elle crée dans tous les domaines où des liaisons s'imposent et en cas de remplacement brusque d’un Ingénieur par un autre. Personne n’est et ne doit être indispensable. La valeur d’un chef de service consiste au contraire beaucoup en ceci, que le service doit marcher aussi bien hors de sa présence et de son influence directe.

N'est-ce pas une mauvaise note pour un Ingénieur, remarque M. Perrin-Pelletier, d’être nécessaire au point qu’absent personne n’est plus au courant, ne peut avoir un renseignement, retrouver un document, obtenir un résultat immédiat ?

La paresse nécessaire. — Un Ingénieur trop travailleur, au sens étroit, a tendance à tout vouloir faire lui-même

et à ne rien laisser à ses collaborateurs. Il trouve que ceux-ci ne réalisent pas exactement ce qu’il voudrait, qu'ils sont trop lents, que leurs conceptions diffèrent un peu des siennes. Au lieu d’agir sur eux méthodiquement, d'organiser leur travail, de leur donner des instructions suffisantes, il fait tout lui-même.

Premier inconvénient : il décourage ses collaborateurs qui se détacheront de leur tâche et n’y prendront plus goût. Il supprime tout l’intérêt de la diversité des formes de jugement et d’activité. Il se suppose implicitement toujours le plus parfait et manque totalement de modestie.

Deuxième inconvénient : il se surcharge de travail, il se fatigue inutilement. Accablé par le souci du détail, il en vient à ne plus voir les grandes lignes. Il lui manque la faculté de recul nécessaire pour opérer toute synthèse.

Combien: il est préférable de savoir faire travailler chacun à sa mesure et, en y ajoutant la coordination, le polissage, le fini nécessaire, de faire une construction où chacun a apporté sa pierre avec ses caractéristiques et sa variété naturelles, mais où tout l’ensemble jouit d’une harmonie profonde, où se marque l’empreinte du cerveau directeur.

Il est difficile souvent de maîtriser certaines humeurs, de passer sur les imperfections fatales de tels ou tels travaux de détail. Il faut d’abord songer que toute nuance ne peut s’accorder exactement à la teinte de notre esprit, que la vérité pratique n’est pas tellement définie qu’elle ne souffre quelques aspects divers. N'est-ce pas un certain égoïsme que d'empêcher ceux qui dépendent de nous de se former peu à peu en commettant, c’est fatal, d’abord quelques erreurs ?

La patience. — Les caractères ardents ont une tendance toute naturelle à vouloir arriver tout de suite au but. Il faut au contraire s’astreindre, dans bien des cas, à cheminer par des voies lentes, progressives, qui ne bousculeront trop ni certaines habitudes, ni certains droits, ni certains intérêts. Nous ne sommes qu’un instant d’une œuvre longue et durable; d’autres nous suivront et peutêtre récolteront ce que nous avons semé.

La volonté. — Avoir de la patience, c’est montrer une certaine obstination, c’est avoir la volonté de réussir. La patience est une des formes sous laquelle peut nous apparaître la volonté. Cette dernière qualité est une des vertus essentielles du chef. À chaque instant, au cours de sa mission de chef, l'Ingénieur devra s’armer de volonté. Il faut de la volonté pour entreprendre, organiser, diriger, vaincre; il faut de la volonté pour secouer la nonchalance de ceux avec lesquels on travaille, avec lesquels on vit; il faut de la volonté pour lutter contre les préjugés, les habitudes, le parti pris de ceux auxquels on se heurte quand on veut avancer; il faut de la volonté pour entreprendre et soutenir la lutte contre les concurrents; il faut de la volonté pour s’imposer aux yeux d’indifférents ou de jaloux; il faut de la volonté pour lutter contre soi-même, quand aux heures de fatigue l’on finit par douter. Le succès est toujours du côté de la volonté la plus implacable.

Savoir commander. — L’Ingénieur tel que nous l’envisageons remplit toujours une fonction de commandement. Il est donc nécessaire qu’il se souvienne que le domaine dans lequel il se meut n’est pas seulement composé d’outils, de machines, de matière inerte, mais comprend encore des contremaîtres, des ouvriers qu’il faut diriger et commander.

Délicats sont «les rapports avec le personnel, individus isolés ou organisations syndicales avec lesquelles les discussions risquent de dégénérer en conflits préjudiciables aux intérêts de tous, confondus dans l’entreprise.

< Un mot maladroit, une attitude déplacée ou mal interprétée, peuvent amener de vifs mécontentements et de fâcheuses conséquences.

< Un mot heureux, une initiative opportune, le simple exemple d’une vie qui inspire le respect peuvent avoir, au contraire, une influence des plus favorables, renforcer le prestige et l’autorité du chef, créer une atmosphère de paix sociale et de bonne entente dont la production est la première à profiter.» (1).

(1) Extrait du rapport présenté par M. A. Liouville, au Congrès international de l'Enseignement technique. Paris, 1931.

Rien ne sert à l'ingénieur de perfectionner la machine s’il ignore tout de la conduite des hommes. La valeur des cadres d’une entreprise dépend autant de son aptitude au commandement que de ses qualités scientifiques et techniques. Le monde est à ceux qui savent commander et non se faire craindre.

2° La formation morale.

Un individu, à plus forte raison un chef, ne peut prétendre à une influence sociale durable s’il n’a point de valeur morale. Le chef doit être le premier dans le domaine de la conscience. On a trop tendance à se fixer des règles que l’on tourne facilement. Cependant, on est mal à l’aise pour commander quand on a la conscience troublée par quelques fautes, car commander n’est pas seulement donner des ordres, mais s'assurer qu’ils ont été exécutés, c’est-à-dire juger, prendre des sanctions, punir ou récompenser. Averti de l'importance de ce facteur moral, l'Ingénieur doit être l'exemple vivant de la conscience professionnelle. C’est à cette condition qu’il créera le climat favorable à l’accomplissement de sa tâche de chef, et à la réussite de l’entreprise qu’il dirige.

M. Georges Perrin-Pelletier écrit dans son rapport, déjà cité, au Congrès des Ingénieurs, Paris, 1937 : «Les qualités morales seules donnent à l’homme, semblable aux autres hommes, le réel prestige d’où découle son autorité sur ses subordonnés.

« Un chef, qui vit dans le luxe et qui affiche une vie de désordre, ne saurait exiger de son personnel la tempérance, la modestie, l’acceptation paisible d’un sort souvent très dur.

« Un chef inexact et lent ne saurait demander aux autres d’être à l’heure et rapides.

« Un chef, qui ne sait pas décider, ne saurait demander aux autres d’agir.

« Un chef, qui n’est ni juste ni bon, ne saurait demander aux autres d’être justes envers lui-même en reconnaissant ses autres qualités, ni bon en excusant ses faiblesses.

« Le chef doit être juste. C’est une de ses vertus cardi-

nales, celle qui assoira d’abord son autorité, qui fera qu’on le respectera. Il doit faire abstraction le plus possible des sympathies naturelles, s’élever au-dessus des mesquineries, de l’esprit de boutique, d’école ou de clocher. Il doit planer au-dessus des rivalités.

« Il lui est permis d’être plus ou moins sévère. On lui permettra quelquefois d’être dur, on ne lui pardonnerait pas d’être injuste. Si être dur est une possibilité, ce n’est pas un idéal. Il vaut mieux être bon, mais ferme. L’une et l’autre qualité ne s’excluent pas.

« Un chef, qui manque de fermeté, ne sera pas respecté. Mais celui qui sera bon pourra se faire aimer, et ce sentiment là est un des leviers les plus puissants d’action et d'autorité. Or, la qualité qui résume tout chez le chef, c’est l’autorité, qualité complexe parce qu’elle est précisément faite d’autres éléments dont la justice, la fermeté, la bonté, la loyauté ou la droiture, le sens des responsabilités. »

Parmi ces qualités proprement morales, on peut citer : l’éducation, le sens moral, la franchise, l'honnêteté, le dévouement, l’équité, la bonté, le bon exemple.

Il faut regretter que le programme de nos écoles vise surtout le développement de lintelligence et néglige les enseignements qui formeraient la conscience de l’élite de demain.

« Souhaitons donc que, dans un proche avenir, une élite de jeunes ingénieurs, connaissant les possibilités de la technique moderne et possédant les moyens que la science met à la disposition du progrès, trouve dans les plus vieilles traditions morales de notre race, l’enthousiasme et la foi qui lui permettront de remettre l’ordre dans la maison, concurremment avec d’autres élites pareillement éclairées. » (1)

3° La culture physique.

La vie à l’usine est particulièrement pénible et on y respire mal. Le jeune Ingénieur pensera à préparer ses muscles, qui laideront à supporter sans fléchissement et

(1) Rapport de M. Perrin-Pelletier, déjà cité, page 6.

avec bonne humeur, les longues stations debout, les allées et venues dans des positions inconfortables, le travail intellectuel et occasionnellement manuel que lui imposent ses fonctions. L’endurance, la bonne santé sont nécessaires à quiconque entreprend un travail de longue haleine. Une santé instable rend l'effort pénible et le travail difficile. Un bon équilibre physique engendre la bonne humeur, source de joie et d’heureuse influence sur ceux avec lesquels on travaille, avec lesquels on vit.

La vie au grand air renforcera notre organisme. La pratique du sport délassera l'Ingénieur intoxiqué par la vie d’usine ou de laboratoire. Faire du tennis, de la natation, du ski, de la marche, du camping, n’est pas un luxe mais bien plutôt une nécessité.

La pratique d’un sport individuel ou d’équipe développera chez l’Ingénieur un grand nombre de ces qualités que nous avons reconnues indispensables aux chefs : volonté, cran, audace, combativité, esprit d’équipe, loyauté, fair-play.

Est-il besoin de souligner le préjugé favorable dont jouit surtout dans le milieu ouvrier un intellectuel à l’allure sportive. Il est curieux de constater, sur la foule, l'influence de la prédominence physique. Jamais un ouvrier ne critiquera les sommes scandaleuses qu’un match peut rapporter à un athlète.

« La masse reconnaît la supériorité intellectuelle mais elle s’en défie et la jalouse en la considérant comme un privilège. Devant la supériorité physique elle s'incline et admire. L’Ingénieur capable de courir un 100 mètres dans un temps record jouirait auprès de ses subordonnés d’un prestige considérable. » (1)

B. — Culture professionnelle théorique et pratique

L’Ingénieur, avons-nous dit, est un chef qui, rapidement, peut avoir la responsabilité d’une sous-direction, puis, si ses bons débuts se confirment, accéder à une direction, voire à la direction générale d’une entreprise. Il

(1) G. PERRIN-PELLETIER, Cf. Rapport déjà cité, p. 5.

importe, dans l'intérêt de l’Ingénieur comme dans celui de toute l’équipe qui collabore à l’entreprise que le jeune ingénieur soit initié rapidement au métier de chef d’entreprise et qu’il sache la responsabilité qu’implique ses futures fonctions, étant donnée leur importance non seulement sur l’économie de nombreuses familles mais même sur celle du pays tout entier.

Cette initiation sera le résultat, le couronnement d’un enseignement théorique spécial, qui donnera aux jeunes gens l'esprit ingénieur, et d’une formation technique ac- -quise à l’école ou après l’école, d’où deux parties distinctes :

a) Culture professionnelle théorique;

b) Culture professionnelle pratique.

a) Culture professionnelle théorique

Dans cette partie nous verrons :

1° Quelle est la formation intellectuelle qui convient le mieux à l’Ingénieur;

2° Quelles sont les connaissances indispensables à l’Ingénieur, futur chef d’entreprise;

3° Comment acquérir l’expérience indispensable à tous ceux qui dirigent.

L'industrie est avant tout une affaire d’équipe. Son succès ne repose pas sur un seul homme. Il est des responsabilités plus ou moins grandes, le nombre des collaborateurs pouvant varier de dix à dix mille hommes. Chaque entreprise est solidaire d’autres entreprises et tributaire de plusieurs industries.

Le chef, dans l’industrie, doit donc se soumettre à une certaine discipline collective qui tiendra compte de cette interpénétration des industries et de leur solidarité. Cette discipline développera en lui l’esprit d'équipe, le souci de

() Cf. le rapport de M. Yves Mainguy au Congrès des Ingénieurs de 1937 sur « La formation intellectuelle et sociale des Ingénieurs ».

rechercher, pour ses pensées, une adaptation sociale. L’Ingénieur ne peut, à l'instar du savant, se permettre la spéculation intellectuelle orientée vers le seul enrichissement de la science. Sa profession est essentiellement utilitaire. On connaît la célèbre boutade de Ford : «Mes automobiles ne sont que des sous-produits; mon véritable métier est de faire des hommes ».

Cette conception nous paraît spécieuse. La fabrication des automobiles exige un grand nombre d’ouvriers spécialisés, d’agents de maîtrise, de directeurs. Ces hommes, certes, il faut les former et cette éducation est le travail propre du chef. Mais ces différentes formations ne constituent qu’un travail préliminaire en vue de la fabrication des automobiles. Et ce rôle éducateur ne sera rempli avec sérieux que dans la mesure où on aura conscience de son utilité finale.

Cet utilitarisme est le fondement de l’industrie et on ne peut lui faire le reproche de ne pas orienter les esprits vers des préoccupations sociales très élevées. C’est ce qui nous a poussé à souligner l’importance de la formation sociale de l'Ingénieur.

Nous devons donc retrouver chez l’Ingénieur le goût de la discipline nécessaire à la bonne marche de l’entreprise et qui se justifie par le caractère hautement utilitaire de cette même entreprise, le souci des réalisations, une orientation marquée vers l’action et la création.

On voit combien serait grave de donner à l’Ingénieur une formation intellectuelle purement scientifique ou technique.

La technique oriente l'esprit vers le détail au détriment des facultés créatrices. « Elle détourne l’homme de la chimère et l’oblige à vaincre, patiemment, une à une, toutes les difficultés qu’il rencontre sur son chemin; mais aussi, par le fait même, elle l’éloigne de son travail; elle le concentre en un point et lui fait perdre de vue la marche du monde, qui ne s’attarde pas pour l’attendre ! » (1) La création technique naît de la perception des besoins, elle sera féconde si elle les satisfait directe-

(1) Cf. Rapport déjà cité de M. Yves Mainguy.

ment ou indirectement en provoquant, par exemple, l’essor de l’industrie.

L’écueil de la science pure n’est pas moins redoutable pour une formation d'Ingénieur. La mission du savant est d'augmenter sans cesse le patrimoine des connaissances pour permettre à l’homme une compréhension des choses toujours meilleure, plus sûre et plus profonde. Si l’on peut dire qu’il doit, comme l'Ingénieur, asservir la matière à l’homme, ce n’est pas du même asservissement qu'il s’agit, celui que poursuit le savant est purement intellectuel, celui que poursuit l’Ingénieur est purement matériel. Le savant arrache un à un ses secrets au monde. L’Ingénieur exploite son potentiel. «Il faut, pour penser, se séparer de la foule, et s’y confondre pour agir », a écrit Lamartine.

Cest pourquoi les futurs Ingénieurs ne devront pas recevoir la même formation que de futurs savants, cependant nous souhaitons un intense échange de vues, d’idées entre savants et ingénieurs.

Appelé à vivre parmi les hommes, appelé à augmenter leur bien-être, l’Ingénieur devrait recevoir, dès l’école, une formation qui contribuera chez lui à l’enrichissement des valeurs purement humaines. La valeur professionnelle y gagnerait beaucoup plus qu’on ne le pense.

Il faut habituer les futurs chefs à regarder au delà de leur sphère d’activité habituelle, sinon des cloisons s’érigent et l’on s’irrite de ne pas se comprendre ou de ne pas être compris.

L'école ne doit pas lui laisser ignorer son rôle de chef, ses responsabilités, envers la production mais aussi envers ses collaborateurs, et la véritable place qu’il occupe dans le monde. Il ne faut pas stimuler en lui cet esprit d’école qui a une tendance naturelle à se développer et à ne considérer comme intelligent que l’enseignement que l’on reçoit. Si l’on veut que l’élève ingénieur soit renseigné avec exactitude sur son rôle propre, il faut lui présenter largement les autres rôles de la vie à laquelle il participe.

C'est ainsi qu’il comprendra, acceptera, et au besoin revendiquera son originalité.

Rappelons-nous sans cesse cet avertissement pertinent,

valable en toute circonstance et dans tous les domaines : «Nous dépérissons pour avoir voulu enfouir en nous la vie comme un avare son trésor, alors que c’est une source qui se renouvelle à condition de se répandre » (1).

Nous avons dit un mot de la réussite des contacts entre le savant et l’Ingénieur, l’Ingénieur doit être au courant des principales orientations de la recherche scientifique, aussi importe-t-il qu’à l’école il soit au courant de ce qui est acquis dans sa spécialité. C’est donc une erreur de séparer l’école des Ingénieurs de l’Université, une erreur scientifique et technique car l’industrie bénéficie à plus ou moins longue échéance de la plupart des découvertes de la science pure.

L'esprit ingénieur est donc un esprit ouvert à la science, à tous les domaines de l’activité humaine, mais qui se consacre spécialement à la réalisation technique du progrès. L’horizon de l'Ingénieur doit sans cesse aller en s’agrandissant,; avant tout et en premier lieu il doit soigner sa culture professionnelle. Nous n’avons pas à développer quelle doit être cette culture, il a suffi que nous indiquions quel doit en être l’esprit pour répondre à notre souci de dégager, dans la mesure du possible, toute formation qui est capable d'augmenter la valeur sociale de l'Ingénieur, et de lui faire percevoir plus nettement son rôle dans l’usine et dans la société.

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