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ACQUISITION DE L'EXPÉRIENCE

« Les hommes jeunes, qui ont du feu et qui sont intelligents, ont beaucoup de qualités pour réussir; ce qui leur manque c’est l’expérience. Maïs, si par suite des circonstances, ils peuvent acquérir de l'expérience toute faite et en faire leur chose comme s'ils en étaient euxmêmes les créateurs, leur force se trouve au moins doublée et cela leur donne un avenir très important. Ceux qui sont abandonnés à eux-mêmes ou qui, par orgueil et confiance excessive en eux-mêmes, ne cherchent pas à profiter de l’expérience d’autrui, se mettent certainement en retard et beaucoup. »

Ainsi s’exprimait naguère un grand ingénieur: Camille Cavallier (1854-1926), Directeur général de la Société des Hauts-Fourneaux et Fonderies de Pont-à-Mousson.

L'expérience s’infuse-t-elle ? Celle des autres non, il ne semble pas. « Expérience, un cadeau utile qui ne sert

à rien », note brièvement Jules Renard dans son Journal (1907).

L'expérience personnelle est la seule qui puisse féconder nos connaissances et leur faire donner tous leurs fruits. Il s’agit donc: 1° de l’acquérir; 2° le plus rapidement possible; 3° sans que cette rapidité nuise à sa qualité.

Ce problème a été envisagé par Claude Bernard dans son « Introduction à la Médecine expérimentale » et nous ne pouvons mieux faire que de la citer intégralement : « On peut s’instruire, c’est-à-dire acquérir de l’expérience sur ce qui nous entoure, de deux manières, empiriquement et expérimentalement. Il y a d’abord une sorte d'instruction ou d’expérience inconsciente et empirique, que l’on obtient par la pratique de chaque chose. Mais cette connaissance que l’on acquiert ainsi n’en est pas moins nécessairement accompagnée d’un raisonnement expérimental vague que l’on fait, sans s’en rendre compte, et par suite duquel on rapproche les faits afin de porter sur eux un jugement. L'expérience peut donc s’acquérir par un raisonnement empirique et inconscient, mais cette marche obscure et spontanée de l’esprit a été érigée par le savant en une méthode claire et raisonnée, qui procède alors plus rapidement et d’une manière consciente vers un but déterminé. Telle est la méthode expérimentale dans les sciences d’après laquelle l’expérience est toujours acquise en vertu d’un raisonnement précis établi sur une idée qu’a fait naître l’observation et que contrôle l’expérience. En effet, il y a dans toute connaissance expérimentale trois phases :

« Observation faite, comparaison établie et jugement motivé. La méthode expérimentale ne fait pas autre chose que porter un jugement sur les faits qui nous entourent à l’aide d’un critérium qui n’est lui-même qu’un autre fait disposé de façon à contrôler le jugement et à donner l'expérience. Prise dans ce sens général, l'expérience est l'unique source des connaissances humaines. »

« S’appuyer sur l'observation et acquérir de l’expérience, cela signifie que l’observation est le point d’appui de l’esprit qui raisonne et l'expérience le point d'appui de l'esprit qui conclut; ou mieux encore, le fruit d’un

raisonnement juste appliqué à l'interprétation des faits. D'où il suit que l’on peut acquérir de l’expérience sans faire les expériences, par cela seul qu’on raïsonne convenablement sur les faits bien établis, de même que l’on peut faire des expériences et des observations sans acquérir de l’expérience si l’on se borne à la constatation des faits. »

« IL y a deux choses à considérer dans la méthode expérimentale :

1° L’art d'obtenir des faits exacts au moyen d’une investigation rigoureuse;

2° L'art de les mettre en œuvre au moyen d’un raisonnement expérimental, afin d’en faire ressortir la connaissance de la loi des phénomènes. Il s’agit d’obtenir des faits concrets par des procédés d'investigation exacts et rigoureux. »

De ces trois passages on peut extraire trois phrases et les ériger en principe :

1° « L’expérience peut s’acquérir par une méthode claire et raisonnée qui procède plus rapidement et d’une manière consciente vers un but déterminé » ;

2° « On peut acquérir de l’expérience par cela seul qu’on raisonne convenablement sur des faits bien établis» ;

3° « Il s’agit d’obtenir des faits concrets par des procédés d'investigation exacts et rigoureux. »

L'élève Ingénieur qui, pendant les vacances, fait des stages en usine et surtout des stages dits « ouvriers », aura l’occasion de faire ample moisson de ces faits concrets qui sont à la base de l'expérience.

Ces stages auront un autre avantage considérable, celui de faire connaître au futur Ingénieur, la pratique et la conduite des machines, autre côté de la culture professionnelle dont nous allons examiner l’importance.

b) Culture professionnelle pratique

L’Ingénieur, s’il remplit les fonctions de chef, est essentiellement un technicien. Il lui appartient d’assurer la bonne marche et le rendement des machines que l'entreprise lui a confiées. Pour remplir ses obligations,

il doit posséder la maîtrise de son art. L’ouvrier a une considération particulière pour l'Ingénieur qui connaît les machines et sait les utiliser. La supériorité technique est celle qui frappe le plus l’ouvrier, et qu’il admet le plus volontiers. L’Ingénieur, qui aura la pratique de son art, trouvera des occasions précieuses d'approcher l’ouvrier et, s’il a la connaissance approfondie de l’homme, pourra tirer merveilleusement parti des bonnes dispositions de l’ouvrier à son égard. De plus la connaissance pratique du travail qu’il commande lui permettra d'éviter des erreurs d'organisation en donnant à chaque homme la place qui lui convient le mieux. Le rendement ainsi sera meilleur et le climat de l’usine sera favorable au développement de l'esprit de collaboration.

Muni d’une forte culture générale et connaissant parfaitement la technique de son métier, l'Ingénieur serait cependant désarmé si ces connaissances lui laissaient ignorer le milieu social dans lequel il va exercer ses fonctions de chef. Comment pourrait-il dans ces conditions remplir son devoir social tel que nous l’avons défini? Nous ne pouvons prétendre améliorer les conditions d’existence de ceux qui travaillent avec nous si nous ignorons tout de leur mentalité, de leurs besoins, de leurs désirs et si nous n’entrons pas en relation avec les services sociaux existant déjà et qui ont été prévus et organisés en vue de cette amélioration; aussi, en arrivons-nous à cette partie importante de la formation générale de l’Ingénieur qui a trait à sa culture sociale proprement dite.

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