C. — Culture sociale proprement dite
L’Ingénieur est un chef dont le commandement ne s’exerce pas sur des machines maïs bien sur des hommes. Nous avons, en temps voulu, souligné une des caractéristiques essentielles du chef, qui est l’aptitude au commandement. Les bonnes entreprises sont celles où l’on sait commander. Comment peut-on prétendre mener des hommes si on ignore leur facon de vivre, leur caractère, leurs besoins, leur âme. Aussi notre premier paragraphe sera-t-il consacré à la psychologie du milieu ouvrier.
Les conditions actuelles de vie en usine, le résultat des efforts faits de part et d’autre pour obtenir une amélioration de la vie de l’ouvrier tant au sein de l’entreprise que dans son foyer, a amené la création des différents services ou de différents postes qu’un Ingénieur doit connaître parfaitement et qui feront l’objet d’un deuxième paragraphe. Il s’agit du service social en usine, des fonctions des délégués ouvriers et enfin des inspecteurs du travail. En appendice nous verrons ce qu’il faut penser du syndicat; un chef à l’heure actuelle ne pouvant ignorer cette question.
a) Psychologie de l’ouvrier
Dans une très belle page Ramuz distingue dans toute personne deux aspects. D’une part ce qu’il appelle « l’individu »; c’est le produit social, classé, étiqueté qui a telle profession, telle décoration, telle fortune, telles opinions. D'autre part, l’ «être», c’est-à-dire ce qui fait la personnalité profonde et vraie : le caractère, l'intelligence, la droiture, la générosité, la force de conviction, le souci de dépasser les mesquineries de la vie quotidienne. Il faut que nous arrivions à voir au delà de l’individu, que nous arrivions à découvrir l’être et ses qualités profondes qui constituent la réelle valeur d’un homme. L’apparence, parfois si désavantageuse, faite de brutalité, de grossièreté même, de jalousie, de hargne sera compensée par un sens généreux de la solidarité, par un détachement de ses intérêts personnels, par un amour agissant de la justice. Cette différence entre l'individu et l’être, si elle est comprise et retenue, permettra une action féconde et décisive dans les milieux ouvriers. Elle nous donnera un sens de la hiérarchie, de la valeur qui ne se traduira pas aux dépens de l’ouvrier en faveur de ceux qui sont « bien nés ». On doit à un ouvrier qui en est digne par ses qualités profondes, égards et considération. La vertu, le mérite ne sont pas répartis différemment dans les classes sociales, nous devons avoir le bon sens et le courage de reconnaître la vertu même là où elle se cache.
La connaissance de la valeur-homme est absolument indispensable à quiconque exerce un commandement.
Sans elle, nous n’arriverons pas à éveiller la confiance de lPouvrier et surtout celle de l’ouvrier français.
Sur quels points s'appuyer pour mieux comprendre la psychologie ouvrière ?
Il faut, remarque Mme Lefranc, directrice de l’Institut supérieur ouvrier, se méfier surtout de deux sortes d’incompréhension. 1° C’est d’abord une tendance à sousestimer intellectuellement l’ouvrier. Or, l'intelligence, elle non plus, n’est pas répartie selon les classes sociales. Mais deux faits paraissent diminuer le travailleur manuel. Avant tout, c’est la difficulté qu’il a pour s’exprimer. Nous sommes tentés de prendre pour faiblesse intellectuelle, ce qui n’est qu’une indigence de langage; parfois, nous sommes choqués d’un jugement qui s'exprime sans nuances, avec des mots à l’emporte-pièce. Pensons toujours au manque de culture qui explique bien des malentendus. De plus, l’ouvrier est gêné par une certaine lenteur de réflexion. Il n’est pas entraîné à raisonner, à discuter, à trouver l’exacte réponse aux arguments. Bien des fois, la porte refermée, il pense à ce qu’il aurait pu rétorquer dans la discussion, mais trop tard. Nous sentons combien nos appréciations sur l'intelligence ouvrière doivent être mesurées et circonspectes.
2° Plus redoutable est l’incompréhension morale. En ce domaine, il ne faut pas oublier le milieu dans lequel l’ouvrier a vécu, la vie qu’il a menée, et combien cette existence a pu le marquer. L’ouvrier, si loin qu’il remonte dans son passé, conserve surtout des souvenirs d’humiliation. Il en résulte ce qu’on appelle le « complexe d’infériorité », c’est-à-dire la souffrance amère d’être toujours l’ «inférieur ». Cette souffrance le paralyse et s’extériorise en méfiance, en jalousie parfois; elle engendre une sévérité farouche pour tous les «autres », ceux qui ont joui du privilège de la vie : privilège de la culture aussi bien que celui de la fortune.
« Peut-on demander à des êtres ainsi meurtris par la souffrance, par le sentiment d’infériorité, de venir vers leurs «patrons» — privilégiés — avec un certain élan joyeux, avec confiance, voire avec gratitude ?»> Non. La confiance doit se mériter. Elle ne naîtra que peu à peu;
et si l’on sait, par son attitude, atténuer petit à petit ce complexe d’infériorité.
Nous sommes donc limités dans notre action d’entente sociale par la connaissance de l’âme ouvrière. Nous ne réussirons pas si nous ignorons tout du milieu ouvrier, de la mentalité ouvrière influencée par le syndicat, la politique et les conditions de travail.
«) Connaissance du milieu ouvrier, — L’ouvrier de la grande usine est souvent un déraciné. L’extension prise par l’industrie, ces dernières années, a tiré des campagnes une multitude de familles ouvrières et de jeunes gens. L’ouvrier a quitté son pays natal, sa famille et parfois même son pays d’origine. Son logement, son quartier ont été choisis par les nécessités du travail. Rien de sentimental ne les lie l’un à l’autre. On ne dit pas mon quartier avec la même inflexion de voix que si l’on disait mon village. Quelle différence d’évocation !
L’ouvrier ne reçoit pas souvent d’héritage et lui-même n’a guère le sens de l’épargne. On ne peut le lui reprocher quand on se souvient du cadre où il vit, usine, maison de banlieue ou appartement étroit souvent inconfortables et parfois sales. Comment alors ne pas être tenté par les installations luxueuses des cafés, des cinémas ?
La mère travaille souvent à l’usine ou au bureau, le logement est mal entretenu, les repas mal préparés sont pris hâtivement, les enfants peu surveillés sont mal éduqués. Quel foyer placé dans de telles conditions peut rester longtemps uni ? Il manque à l’ouvrier de multiples formes de la possession qui «entraîne une indigence de l’âme ». (H. de Man).
8) Mentalité ouvrière. — L’ouvrier, avons-nous dit, n’est point économe et la crainte de l’avenir ne fait qu’accroître son désir de jouir du présent.
Chez lui, il n’existe guère de traditions morales qui lui apprennent ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. Il agit avec franchise et cette franchise est proche du cynisme parfois. Ce serait une erreur de parler d’immoralité profonde de la classe ouvrière. Les erreurs de jugement viennent de ce que l’on juge un milieu avec les préjugés
et le sens des valeurs de celui dans lequel l’on a été élevé. L’on peut simplement constater que la classe ouvrière vit plus près de l’état de nature.
La classe ouvrière est déchristianisée. Lorsqu'il s’estime exploité, étant lui-même partisan de la lutte des classes, il pense que c’est assez normal; mais quand l'Eglise, parlant au nom du Christ et de la Charité, lui donne l'impression de soutenir un système social dont il est l’ennemi et la victime, il est surpris et révolté.
Le bon ouvrier a l’orgueil du travail bien fait, il aime son métier et par extension ceux qui sont capables de l’exercer. Cest pourquoi l’ouvrier estime le «patron » technicien, reconnaît facilement la supériorité technique.
Si la classe ouvrière, bernée par des politiciens, pense que la part réservée au travail sur les bénéfices de l’entreprise est la seule légitime, si elle est animée d'esprit de classe et pourvue de quelques, solides défauts, il ne faut pas désespérer d’elle tant qu’elle gardera une spontanéité d’impressions qui lui permet de vibrer à tous les élans généreux. Seuls les arguments d’ordre sentimental ont prise sur elle. Sa volonté de justice est sincère et désintéressée. Tout reproche injuste, immérité l’atteint directement, qu’elle soit ou non en cause.
Elle fait la guerre et ne comprend pas que les peuples qui ne demandent qu’à vivre en paix se dressent les uns contre les autres.
Elle est profondément idéaliste. Elle en donne à chaque instant des preuves qui vont à l’encontre de ses intérêts et la conduisent au sacrifice.
Le peuple a une mentalité d’adolescent, aimant le romanesque et le sentimental. Il suffit d’aller dans les salles de spectacle des quartiers ouvriers pour s’en rendre compte. «Dans leurs rapports entre eux et chez les plus déshérités on voit soudain une bonté parfois héroïque. Certes, toutes les tares morales s’étalent. Ils ne connaissent pas la dignité ou l’orgueil du bourgeois. C’est le coude à coude continuel, le couloir commun, les scènes de ménage, portes et fenêtres ouvertes. Malgré cette vulgarité il y a place pour la fraternité vraie. On sait s’entr’aider. On ne va pas chez la voisine malade mais
on fait manger les gosses. Ils connaissent la profonde solidarité de la gêne, de la misère, de la douleur. C’est peut-être là qu’il faut chercher leur âme commune, leur conscience de classe à défaut d’une tradition » (1).
Chez certains ouvriers, on surprend une résignation douloureuse, farouche, presque désespérée. « Un gamin, raconte une institutrice, a obstinément refusé que je soigne ses jambes couvertes de plaies, me disant fièrement : «qu’il avait l'habitude ». Il est vrai, poursuit-elle, que ce terrible m’est devenu fidèle comme un caniche et je sens que c’est définitif. »
« Leur idéalisme se manifeste surtout dans leur foi révolutionnaire. Ils espèrent en un avenir meilleur. Ils ressentent l’injustice faite à un autre comme une vexation personnelle. Un idéal révolutionnaire se concrétise trop souvent en haine des classes possédantes. Je sais avec quelle véhémence, ils peuvent haïr et insulter celui qui, sans posséder réellement grand’chose, s’apparente au bourgeois par le costume et la culture. L’ouvrier haït le riche, mais, hélas ! sa haine n’a parfois d’égal que le mépris du riche pour lui » (2).
La plupart des ouvriers pensent par l’intermédiaire des groupements auxquels ils appartiennent. Ils subissent l'influence de leur politique, de leur syndicat, de leur journal. Ils n’ont sur les problèmes sociaux qu’une vue unilatérale et inconsciemment, de par leur nature, ils n’ont sur une question qu’une opinion partisane toujours tendancieuse.
Bien encadrés par de véritables chefs, ces hommes bénéficieraient d’améliorations matérielles ; et l’ouvrier deviendrait un être humain plus riche intellectuellement et spirituellement. Il ne faut pas commettre l’erreur de donner aux prolétaires les mêmes éléments culturels que ceux que reçoit le bourgeois au lycée. Il y a des richesses communes, une culture humaine auxquelles tous doivent avoir part, mais l’ouvrier les comprendra dans la mesure où elles feront allusion à la vie qu’il mène à l’usine ou
() Cf. L'Echo de l’U. S. I. C. de 1939, page 129. (2) Cf. L'Echo de l'U. S. I. C., année 1939, p. 131.
dans sa famille. Le travail reprendra ainsi à ses yeux sa véritable valeur. Il réfléchira aux grands problèmes sociaux, et sa mentalité ne sera plus le reflet lamentable d’une opinion de clan. Le jour où la profession sera organisée, où les chefs d’atelier rempliront leur devoir social, il se produira un changement profond dans la pensée populaire.
x) Influence des syndicats chez l’ouvrier. — Le syndicat est le groupement qui, jusqu’à présent, a causé sur la pensée populaire la plus grande influence. Tous les ouvriers ne sont pas syndiqués mais ceux qui ne le sont pas subissent, qu'ils le veuillent ou non, l’action et les décisions du syndicat professionnel dont relève leur métier. Beaucoup de syndicats, actuellement dissous, ont eu des tendances révolutionnaires. Ils ont préconisé la lutte des classes et rendu la collaboration impossible. Ce sont ces principes qui ont formé jusqu’à présent la mentalité des ouvriers et assuré l’opposition des différents éléments de la nation.
Faut-il rejeter l’idée syndicaliste ? Non. Et nous pensons qu’étant donnée l'importance de la question pour les relations des ouvriers et du cadre dirigeant, il importe d'exposer clairement le problème syndical et d’y voir le rôle dévolu à l’Ingénieur. C’est ce que nous ferons dans le chapitre qui aura pour titre: Comment l'Ingénieur peut-il accomplir son devoir social envers les ouvriers ?
5) Influence politique. — Travaillé par le syndicat, abandonné ou délaissé par le patronat, l’ouvrier est généralement socialiste internationaliste ou communiste unitaire. C’est un fait que ces partis « avancés » ont su créer quelques œuvres ouvrières utiles : mutualités, coopératives, consultations juridiques et médicales, syndicats de locataires, dispensaires, etc. L’ouvrier, facilement méfiant, a peine à imaginer que les œuvres patronales ont un caractère désintéressé. Aussi jusqu’au terrible choc de la guerre et de l’occupation mettait-il toutes ses espérances dans une dictature du prolétariat.
<) Conditions de travail. — Les conditions de travail
dans lesquelles est placé l’ouvrier influent beaucoup sur sa vie matérielle, son moral, son esprit. En le suivant au cours de sa journée de travail, on apprend à le connaître et ainsi à le mieux juger.
1° Le salaire. — Un bon ouvrier ne garde ses qualités que s’il estime être payé proportionnellement à son rendement. Souvent il a de lourdes charges de famille. Nous ne pensons pas que c’est faire preuve de mauvais esprit, que de vouloir pour celle-ci de bonnes conditions d’existence matérielle. Les demandes de salaire équitable obligeront le chef à veiller sans cesse à l’organisation de son service afin d'obtenir le rendement maximum. Rien de plus décourageant pour un ouvrier actif, consciencieux, d’être à égalité de salaire avec un camarade moins adroit et moins travailleur. Les théories syndicales qui tendent à un nivellement des salaires ne sont pas populaires dans la classe ouvrière. Si, en apparence, on a réussi à les imposer, c’est à la faveur de certaines circonstances et de préoccupations politiques où il ne fut pas tenu compte de l’opinion des intéressés. En fait des exceptions nombreuses furent toujours commises, en faveur des ouvriers qualifiés. En U.R.S.S. on a rétabli des différences de salaire très sensibles et l’on peut dire que la théorie classique de la productivité du travail règle en principe dans tous les pays, même socialisants, l’échelle des salaires.
Les bénéfices réalisés par une compression exagérée des salaires constitue une injustice odieuse auquelle est particulièrement sensible la classe ouvrière.
Avant de porter un jugement sur l’ouvrier ne conviendrait-il pas d’examiner sa feuille de paye et la fiche du service social qui mentionne ses charges de famille ?
2° Hygiène à l’usine. — Les conditions d'hygiène, dans lesquelles travaille l’ouvrier, exercent sur son moral, sur sa mentalité une influence considérable. Veïlle-t-on suffisamment dans les ateliers à la ventilation, l’aération, l'éclairage, le cubage des salles, leur chauffage, la protection contre l’humidité. Sous le prétexte d'augmenter les frais généraux et partant de réduire les bénéfices on fait bon marché de la santé des travailleurs. Après des heures
de besogne salissante les ouvriers n’ont pas toujours la possibilité de se laver.
Les ouvriers doivent avoir la facilité de changer de vêtements avant et après le travail. Les vestiaires sont-ils propres et à l’usage exclusif des hommes ou des femmes ?
À l’heure des repas les ouvriers ne doivent pas manger froid; ils doivent avoir le moyen de se laver les mains. Souvent les ouvriers s’engouffrent dans les cabarets sordides qui entourent les usines. C’est qu’il y a trop peu de salles de repos et de cantines où, assis, ils pourraient récupérer, et ainsi, à la reprise du travail, poursuivre leur tâche dans les meilleures conditions. «Là où tout est malpropre, dit le programme général de la J.O.C., dans les salles, les cours et les bâtiments d’usine il n’y a pas de joie au travail. La laideur, la malpropreté et l’insalubrité de certains lieux de travail sont comme une empreinte de malédiction qui les fait ressembler à des prisons ou à des bagnes, alors que la beauté, la propreté, la salubrité devraient mettre le cachet riant et attrayant sur les sanctuaires où s’élaborent les perfectionnements apportés par le génie, reflet de l'intelligence créatrice, aux produits de la nature. »
Et la J.O.C. poursuit : « On serait donc mal venu d’être surpris, après tout cela, des défauts de notre classe ouvrière, de son manque de tenue, de distinction. Qu’on soumette à ce régime les adolescents des classes « dirigeantes » et l’on verra les résultats. L'absence de propreté entretient les instincts vicieux. »
Certains nous objectent : «A quoi bon déplorer la mauvaise hygiène de l’usine puisque l’ouvrier ne s'occupe pas de celle de son logement ? Même lorsqu'on augmente son salaire il reste mal logé et sale. Il faudrait le régler en «nature ».
Remarquons d’abord que tous les ouvriers ne se ressemblent pas, que si certains se complaisent dans un logement misérable, d’autres et d’authentiques ouvriers vivent dans des appartements qu’ils ont su aménager, nous dirons même décorer avec un rare bonheur.
Et si nous parlons d'hygiène dans la formation sociale de l’Ingénieur c’est que cette notion, comme tant d’autres,
peut s'inscrire dans un programme général d’éducation de la classe ouvrière.
L'expérience a montré que le rendement était meilleur là où les mesures d'hygiène étaient respectées. En France, les constatations de cet ordre ont été faites dans de nombreux ateliers.
Dans tous les pays et surtout en Amérique, on a constaté que l’ouvrier, travaillant dans des ateliers propres, portait des vêtements propres. Gageons que son appartement était également propre.
Quant au logement imposé en nature, nous ne pensons pas qu’il puisse constituer à lui seul une solution au problème de l’hygiène du logement ouvrier. L'expérience a été tentée à Londres, et des enquêteurs de bonne foi ont rapporté qu’ils avaient vu notamment du charbon dans la salle de bains !
L’Ingénieur doit exiger de ses ouvriers une certaine propreté, leur en faire comprendre la nécessité et les bienfaits. Il sera secondé par l’assistante sociale qui veillera à la tenue du logement, qui conseillera, qui éduquera. Les journaux d’usine peuvent être d’un grand secours dans cette tentative d’éducation.
Des progrès réels, qui nous fortifient dans notre opinion, ont été réalisés dans la classe ouvrière. Nous sommes convaincus que sous d’heureuses influences ces progrès s’affirmeront de plus en plus. Là aussi c’est une question d’éducation.
b) Services et postes relevant du Service social en usine
Le service social en usine a pour but une amélioration des conditions d’existence de l’ouvrier; en particulier, ce domaine, qu’il soit ouvrier, patron ou agent de maîtrise, doit faire du service social, agir avec esprit social. Mais il est des gens qui, par leur profession ou leurs attributions, sont spécialement chargés de veiller à l’amélioration des conditions d’existence de l’ouvrier, en particulier, ce sont les surintendantes ou assistantes sociales d’usine, les délégués ouvriers et les inspecteurs du travail.
Ce que nous recherchons avant tout, c’est de donner à l'Ingénieur l’esprit social qui est une certaine façon de penser, de sentir et d’agir. Or les « travailleurs sociaux », et je pense ici aux surintendantes ou assistantes sociales, possèdent, grâce à leur formation, et aux garanties morales que leur école exige d’elles, la meilleure conception de l'esprit social. Elles sont l'esprit social en personne, leur rôle est spécifiquement éducatif et, étant femmes, s’acquittent à merveille de leur mission de réconfort et d'espérance. Nous pensons qu’un Ingénieur ne peut pas ignorer la surintendante où l’assistante de l’usine où il travaille. Apprenant à connaître le Service social, l’Ingénieur l’utilisera bientôt, le favorisera et en bénéficiera rapidement en trouvant mille occasions de s’attirer la sympathie et la bienveillance de son personnel.
Nous allons insister particulièrement sur les fonctions et le rôle de l’assistante ou surintendante et nous ne dirons que quelques mots, à titre documentaire, du délégué ouvrier et de l'inspecteur du travail. Nous terminerons l’étude de la culture sociale par un appendice sur le syndicat.
1. LA SURINTENDANTE OU L’ASSISTANTE SOCIALE, CHEF DU SERVICE SOCIAL A L’USINE
D'abord précisons ce qu’on entend par service social :
« Le service social, disait une assistante sociale, est un dévouement méthodique, organisé, qui s'exerce en faveur des individus dont l’épanouissement est entravé du fait de déficiences médicales, familiales ou sociales ».
Participent à ce service social, le chef du personnel, le chef de l’entreprise, tous ceux, écrit M. Milhaud, qui, « par leurs fonctions, ont une responsabilité envers d’autres hommes, tous ceux qui ont, dans leurs attributions, une part de commandement ou seulement d'orientation d’autres personnes ». Mais les spécialistes du service social sont les assistantes sociales, les surintendantes, dont le service est connu de tous dans l’usine sous le nom de Service social. C’est de ce dernier qu'il s’agira le
plus souvent au cours de l’exposé qui va suivre. Cet exposé donnera ou précisera :
«) un bref historique du Service social;
8) le but du Service social en usine;
y) le rôle de la surintendante ou assistante sociale; à) un aperçu de leurs fonctions.
«) Bref historique du Service social. — Avec le développement du machinisme et le groupement de grandes masses d'ouvriers autour des usines est apparue l’urgence d’un Service social organisé ou, tout au moins au début, d'œuvres comblant les lacunes d’une législation sociale à ses débuts.
En 1845, l'industriel Jean Dollfus déclare dans sa ville de Mulhouse : «Un chef d'industrie doit autre chose à ses ouvriers que le salaire journalier ». Il crée en 1845 la première Caisse générale de secours industrielle mutuelle; celle-ci s'étend rapidement et englobe toutes les entreprises de Mulhouse. En 1851, ayant constitué un capital de 300.000 francs, doublé par une dotation de Napoléon III, ïil crée les premières habitations à bon marché : 1.060 maisons construites, dont 775 sont totalement payées et achetées par les ouvriers. En 1875, il fonde un hôtel pour voyageurs indigents qui affluent, venant à la recherche d’un sort meilleur. Il installe un restaurant populaire. En 1855, avec les eaux chaudes fournies par l'usine, il crée les lavoirs, les bacs et les bains. (Le bac à laver coûte 1 sou par deux heures; un bain, 15 centimes. Il y a bientôt 60.000 lavages et 16.000 bains par an.) En 1863, il étudie la limitation des heures de travail. Il affirme ensuite que la seule manière de lutter contre la mortalité infantile est d’assurer aux jeunes accouchées le salaire des premières semaines. Il fait visiter à domicile les jeunes mères et crée pour la maternité une association qui existe encore à Mulhouse. En 1868, il fonde l’association pour prévenir les accidents de machine : il groupe 44 établissements et 17.000 ouvriers. En 1881, très peu de temps avant sa mort, il ouvre à Cannes une maison pour les enfants de son personnel.
Jean Dollfus fut un précurseur, il n’a pas été un isolé. En 1868, à Epernay, la Maison Moët et Chandon crée un service médical gratuit, puis des retraites, des logements, un service de maternité et de surveillance prénatale.
En 1854, à Lyon, M. Rambaud, industriel, crée des logements gratuits pour les vieux ouvriers; M. Mangini, en 1886, une société de logements économiques, puis des restaurants populaires, et, en 1898, il fonde le sanatorium d'Hauteville pour les femmes.
Il y aurait de multiples activités pionnières à citer.
Mais le Service social d’usine, tel que le conçoivent les surintendantes (1), sur le lieu même du travail, ne paraît s’être organisé en France qu’à la suite de l’emploi intensif des femmes dans les usines pendant la guerre de 1914-1918.
Le ministre de l’Armement d’alors, Albert Thomas, envoya en Angleterre une délégation d’ouvrières pour y visiter un certain nombre d’usines et lui faire un rapport sur les améliorations dont on pourrait s’inspirer pour nos ateliers français.
A la suite de ce voyage, des écoles furent fondées et les surintendantes ou assistantes sociales allèrent de tout leur cœur aux travailleurs, aidant, consolant, organisant des crèches, des restaurants, surveillant, pour les femmes, les conditions de travail alors particulièrement pénibles et dangereuses, collaborant à l’embauche du personnel, assurant dans les ateliers non seulement l’hygiène matérielle, mais une propreté morale qui n’a pas été la moins dure de leurs conquêtes.
8) Le but du Service social en usine. — Le Service social se développe rapidement. Après guerre il fut, par erreur, associé à l’idée de richesse et même de luxe. Le Service social répond à une nécessité profonde de la vie ouvrière et surtout de la vie ouvrière à l’usine. Ses résultats sont parfois d'ordre psychologique mais leur influence sur le rendement est indéniable.
Le Service social ne doit pas être considéré comme
(1) Cf. « Le Service social de l’Usine », Conférence de M"°. Vialatte à la Maison de la Chimie en 1936.
une œuvre de bienfaisance dirigée par des «dames » charitables ou comme «une sorte de palliatif des méfaits de l’industrie, destiné à éviter des histoires avec les gens ».
On méconnait absolument le Service social si on n’aperçoit pas son rôle éminemment éducatif et partant constructif, Un patron ferait une erreur du même ordre s’il se contentait de créer un sanatorium pour le personnel de son usine sans se préoccuper des conditions d’hygiène et de sécurité dans lesquelles travaillent ses ouvriers. C’est le même vice de jugement qui persiste à séparer l’homme du travail et l’homme tout court. Non! il n’y a pas d’un côté le Service social et de l’autre le travail, «Il y a devant le travail, comme devant le reste de la vie, l’homme tout entier avec ses réactions et ses besoins habituels, ses maux physiques et moraux, ses préoccupations familiales, ses joies et ses tristesses, et cela compte autant et plus que l’état de ses outils, la bonne ou la mauvaise lumière de son atelier. Une faute de travail atteint la vie familiale tout comme la situation familiale atteint le rendement du travail; il est inhumain et dangereux de l’ignorer. » (1)
Que doit donc être le Service social d’usine?
Le Service social à l’usine doit se traduire avant tout par une éducation de l’ouvrier vers ce qui est beau, juste et bien. Le Service social tend à faire disparaître les mauvaises habitudes, la négligence, la nonchalance, à soigner l'esprit, à éduquer en faisant appel au bon sens et surtout au cœur. L'usine qui a le plus beau Service social n’est pas celle qui a ouvert des restaurants, des salles de jeux, des bibliothèques, des crèches, qui a fondé un grand nombre d’œuvres, mais bien celle où l’esprit social a pénétré tous les échelons de la hiérarchie, où l’ouvrier n’est plus considéré comme un matricule, où l'esprit de collaboration est une réalité, où l’ouvrier s'intéresse à son travail, à ce résultat final de l’entreprise comme à une chose qui lui est propre et qui lui tient à cœur, où l’ouvrier ne peut supporter le
() Me Vialatte.
gaspillage, où une solidarité active et intelligente unit les ouvriers entre eux, les ouvriers et le cadre dirigeant.
Le Service social ainsi compris de tous, patrons, agents de maîtrise, ouvriers, devient «une habitude de vie à tous les degrés de la hiérarchie ».
y) Le rôle de l’assistante sociale ou surintendante. — Son rôle se définit par la situation d’intermédiaire qu’elle occupe entre le patron et les ouvriers. En contact permanent avec les ouvriers, les familles ouvrières, elle doit prendre toutes mesures pouvant aider, soulager, réconforter, donner l'impression que la direction n’est pas insensible à la santé morale et physique des ouvriers et de leur famille. Tout ce que l’assistante ne peut faire ou obtenir seule dans cet ordre d’idée, l’autorise à solliciter l'intervention personnelle du patron, lui en fait même un devoir. Son rôle est de toucher le cœur du chef quand c’est indispensable pour que vive et vibre le cœur de l’usine.
Pour avoir toute la confiance du patron, pour réussir dans sa tâche difficile, il nous paraît indispensable que la surintendante soit appelée à ses fonctions par le patron. Le Service social ne doit pas être imposé, ce serait contraire à son esprit, on ne voit pas très bien comment il pourrait réaliser ses fins et même subsister temporairement, car la grande cause du désordre actuel c’est moins l'intérêt que la mutuelle compréhension. L’incompréhension est grande chez l’ouvrier élevé dans l'esprit de lutte des classes et chez le patron qui, jusqu'ici, a été habitué à tout considéré sur le plan de l'intérêt.
Le patron, par l’action de la surintendante qu'il a choisie, qu’il a nommée, s’élèvera peu à peu à l’humanité, jusqu’au cœur des ouvriers.
La surintendante, qui a l’esprit de la femme du monde ou celui de la femme d’affaires, n’a pas sa place dans un service dont le but final est de susciter la fraternité dans le travail.
La surintendante doit faire preuve de tact, tant auprès du patron que du personnel. Elle doit «éviter les paroles qui blessent, les maladresses qui choquent, la va-
nité qui rend les autres hostiles, l’agitation qui énerve, l'attitude de classe qui exaspère » (1).
Pour bien remplir sa tâche la surintendante évitera de manifester toute tendance politique, économique ou sociale. Elle ne doit pas se mettre au service d'intérêts, quels qu’ils soient.
5) Fonctions de la surintendante ou de l’assistante d'usine. — On peut grouper d’une façon extrêmement variée et selon les besoins de l’entreprise les activités de l’assistante d’usine. Elle collaborera, notamment, avec le chef du personnel qui sera heureux de l’aide efficace apportée dans des domaines qui lui sont difficilement accessibles.
Voici quelques-unes de ses fonctions à l’usine :
1° L’embauche.
La surintendante veille, avec le médecin et les ingénieurs chargés de faire passer les tests d’entrée, à l’affectation rationnelle des ouvriers et ouvrières aux différents postes à pourvoir.
2° La centralisation des demandes et des excédents de personnel.
La surintendante se préoccupe notamment des mutations de service à service pour raisons de travail et raisons personnelles, des règlements des ouvrières, des réclamations des chefs d’atelier et du personnel.
3° L’hygiène sanitaire et l’hygiène morale des ateliers;
4° La prévention des accidents du travail en liaison avec le service officiel de l’usine;
5° La protection de la femme enceinte;
6° L’encouragement à l'allaitement maternel.
Organisation des stages à la crêche pour les futures mères, surveillance de la crèche, en liaison avec le docteur et la directrice, règlement des congés de couches;
7° La surveillance de la santé des ouvrières. Par des pesées régulières permettant de dépister les malades et de les adresser en temps voulu au dispen-
() Cf. M. Detœuf.
Saire antituberculeux ou à la clinique de médecine générale.
8° L'organisation et la surveillance des colonies de repos;
9° La formation des jeunes ouvrières. Cours de gymnastique, cours post-scolaires;
10° La liaison avec les patronages, foyers, sociétés sportives;
11° Logements ouvriers et loisirs.
Cette énumération donne une idée de la diversité et de Pimportance des problèmes qui se posent à un service social à l’usine. Et ce n’est point tout, en dehors de ces fonctions définies, il faut être accessible aux réclamations et aux confidences de tout ordre venant, soit des ouvriers, soit des chefs, établir la liaison du personnel avec tous les services dont il peut avoir besoin à l’usine ou à l'extérieur, proposer et suggérer des mesures opportunes.
Qu’un ouvrier vous demande un conseil pour un placement d'argent ou pour un mariage, ou pour l’orientation d’un enfant; qu’un vieux chef de service vienne vous confier un drame familial et vous demande de l’aider; qu’un jeune apprenti vienne vous demander d'intervenir auprès de ses parents pour l'orientation de sa vie, il faut encore être là et ne jamais décevoir.
Le Service social, on a pu s’en rendre compte, est un organe essentiel à la bonne marche d’une usine, c’est «une sorte de grande mutuelle de collaboration » qui s’est révélée indispensable avec l’accroissement des entreprises et surtout par l’augmentation des effectifs féminins dans le personnel d’usine. Il est donc souhaitable que tout le monde désire voir se développer et réussir le service social dans l’usine. Un ingénieur qui a l'esprit social ne peut ignorer un tel service.