II. — L’HYPERTROPHIE DES INDUSTRIES MÉCANIQUES LA SOCIÉTÉ ANONYME
Ces relations entre ouvriers et patrons ont subi les profondes modifications que nous leur connaissons. Comment et pourquoi? ce sont les questions auxquelles nous allons répondre.
A la suite d’inventions, de perfectionnements techniques, la construction industrielle se perfectionna, de façon considérable, pour aboutir à l'Exposition Universelle de 1889 au règne de l'électricité et à celle de 1900 à la vulgarisation de l’automobile.
Ces progrès nécessitèrent la fabrication en série d’un grand nombre de pièces « standard ». Ce fut l’origine des machines-outils à grand rendement entraînant la mécanisation des gestes du travailleur. Pour augmenter le rendement, pour diminuer les frais généraux et, partant, le prix de revient et aussi pour réunir les capitaux indispensables à l’achat des machines, on créa de grosses sociétés anonymes.
La force motrice, l’eau et le gaz, bientôt dispensés à travers tout le pays, permirent la réalisation de grosses productions.
Le patron, absorhé de plus en plus par les services financiers et commerciaux, fut obligé de confier la production à des Ingénieurs. Ceux-ci s’efforcèrent avant tout d’équiper les usines et de les organiser en vue du meilleur rendement, c’est-à-dire de la production la plus intense au meilleur prix. Et déjà la concurrence américaine, allemande ou anglaise menaçait d’accaparer le marché français.
Vint la guerre; la lutte pour le rendement ne fit que s’accroître et les Ingénieurs durent s'occuper d'industries nouvelles pour fabriquer les armes nécessaires à la défense du pays.
Après la guerre la concurrence est plus que jamais acharnée. On introduit alors les méthodes américaines, les principes de Taylor et de Bedaut qui ne laissent aucune liberté à l’ouvrier et l’obligent à une attention soutenue et constante. Le patron perd le contrôle de ses hommes, il ne les connaît plus personnellement et doit compter sur des intermédiaires de plus en plus nombreux pour rétablir le contact perdu.
Or le principal souci de ces intermédiaires fut de produire. Leur tâche était ingrate et exigeait un contrôle, une surveillance qui ne s’exerçait pas sans réprimandes, ni sanctions.
Bien que l’ouvrier connût la difficulté de cette mission, le travail ne se fit pas sans heurts, mais le patron qui, autrefois, arbitrait ces petits conflits, ne se trouvait plus aw milieu de son personnel. Des agents de maîtrise, plus ou moins intéressés et compréhensifs, réglaient ces discussions.
A partir de ce moment, l’ouvrier devient plus ou moins (mais ce n’est qu’une question de degré), un engrenage de cette grande machine que constitue la société anonyme; le chef devient une force inexorable qui met en mouvement l’ensemble sans mesurer la peine, l’angoisse ou le désespoir. qui en résulte.
L’ouvrier est d’ailleurs confirmé dans son interprétation primaire et partisane par les articles paraissant dans la presse qu’il considère comme défendant ses intérêts et par quelques productions cinématographiques.
Comment s'étonner, après cela, du malentendu qui est né entre les deux éléments essentiels de la production : le chef, dont le cerveau conçoit, prépare, ordonne, et l’ouvrier qui exécute avec son cœur et ses bras? Car l’ouvrier est demeuré ce qu’il était, sensible à l’injustice, conscient de sa valeur, jaloux de sa personnalité.
Dans le même temps naïssait l’idée syndicale avec le
but exclusif de la défense des intérêts professionnels, c’est-à-dire la mise à la portée de tous les travailleurs de tous les progrès qui ont pour effet d'améliorer la condition humaine. Et ïil ne s'agissait pas seulement de la question des salaires, d’ailleurs primordiale, mais de l'hygiène à l'atelier ou dans le logement, des loisirs et des possibilités qui pouvaient s'offrir à l’ouvrier de cultiver son esprit par l'étude, de fortifier son corps par la pratique des sports.
Les chefs d’alors ont-ils bien compris toute la portée de cette évolution? Le fait est qu’ils n’ont pas, dans la plupart des entreprises, personnellement participé à ce mouvement pour l’encourager, l’orienter, le diriger peutêtre. Eux-mêmes se sont groupés pour freiner ou combattre les impatiences de leurs ouvriers, dont ils n’apercevaient que les dangers immédiats, sans en soupçonner l’origine ni la puissance.
Il est juste de rappeler que certaines organisations patronales ont cherché à atténuer le mouvement de séparation qu’elles voyaient s’aggraver chaque jour et dont elles comprenaient les dangers pour l’exercice même de l'autorité.
C’est ainsi que furent créés, dans certaines grandes entreprises, les emplois de chef de personnel qui avaient à l’origine, pour mission de rétablir le contact perdu, de renseigner la direction sur l’état d’esprit, les suggestions où les réclamations des travailleurs.
« Malheureusement, ces chefs du personnel n’étaient le plus souvent que des fonctionnaires sans autorité suffisante, ayant pour souci de montrer l'utilité de leurs fonctions en écartant de la direction la charge de l’examen des questions sociales. Ils répondaïent aux demandes qui leurs étaient faites soit par des refus immédiats, soit, le plus souvent, par des solutions dilatoires et ils se flattaient de maintenir ainsi une tranquillité apparente qui n’était pas sans danger (1). >»
Une autre institution est celle des surintendantes ou assistantes sociales d’usines dont le dévouement et la
() Cf. Discours de M. Garnier, déjà cité,
Science sociale ne peuvent être mis en doute. Combien de heurts violents furent évités par elles; combien d’infortunes les plus dignes d'intérêt puisqu'elles se cachent et ne veulent se livrer qu’à la confiance d’une femme sensible, compréhensive et indépendante, furent soulagées par elles. Pour conserver la confiance des familles ouvrières les collaboratrices de la paix sociale doivent respecter leur rôle d’intermédiaires entre le salariat et le patronat dont elles sont l’expression la plus humaine.
Le patronat, en présence d’une évolution naturelle résultant de la transformation profonde de l’économie nationale, n’a souvent agi qu'avec lenteur et une apparente résignation. Il faut dire que son action sociale fut parfois contrecarrée par les syndicats qui ont cherché à exploiter et à susciter des malentendus pour des fins politiques. Aïnsi la situation a pris, notamment en 1936 et 1937, un caractère tragique.
Il est incontestable que l’Ingénieur n’a pas eu jusqu’à ces derniers temps la notion de l’évolution humaine. Absorbé par des problèmes techniques, économiques, commerciaux et financiers, il n’a eu ni le temps matériel, ni le goût, sauf quelques rares exceptions, de se pencher vers ceux qui exécutent ses ordres et d'étudier leur réaction et leur mentalité.
Or, quelles que puissent être les préoccupations du chef, l’ouvrier, comme tout homme, est un être qui pense, qui espère et qui souffre quelle que soit la place où le destin l’a fixé dans l’échelle sociale.
Mais la situation n’est jamais sans issue et il est possible de retrouver le sentiment de solidarité, l’estime, la confiance et ainsi de mettre fin à cette méfiance, à cette haine, artificiellement dressée entre les facteurs essentiels du travail et qui nous ont conduits à deux pas de l’abîme. Pour cela, il faut rétablir l’action du chef et, en la circonstance, de l’Ingénieur sur ceux qu’ils dirigent. I1 faut des cadres solides, aptes au commandement, capables d’animer des hommes et d’éveiller en eux l’esprit de collaboration. N’est pas toujours un chef celui que l’on choisit à cause de ses relations ou de ses possibilités commerciales ou financières. Il faut restaurer l’au-
torité par la collaboration conciente et organisée. Il est prouvé qu’il n’y a pas de mauvaises troupes sans mauvais chefs. Ce qu'il importe donc d’obtenir au plus tôt de nos Ingénieurs c’est une formation sociale suffisante pour leur faire comprendre leur rôle de chef et leur donner les moyens d’agir en chef.
Nous allons donc étudier ce que peut être cette formation sociale de l’Ingénieur.
Dans un premier chapitre nous verrons que cette formation répond à un devoir qui incombe à l'Ingénieur.
Dans un deuxième chapitre nous préciserons ce qu’il faut entendre par esprit social qui est pour ainsi dire lâme de la formation sociale.
Dans un troisième chapitre nous indiquerons les conditions de formation de cet esprit social.
Dans un quatrième chapitre nous verrons l’Ingénieur, le chef social à l’action.
Dans un chapitre suivant nous constaterons quels peuvent être les résultats de cette action sociale.
Et enfin dans un dernier chapitre nous tirerons les conclusions de cette étude.
Mais auparavant, dans un premier livre, nous allons voir comment est née, en France, l’idée sociale; et, en raison du développement considérable qu’elle a pris aux Etats-Unis, nous étudierons ses manifestations dans l’industrie américaine.
Nous verrons comment le patronat américain a réussi à faire naître dans ses usines un esprit loyal de collaboration. C’est là un exemple heureux d’entente sociale qu’il nous semble intéressant de proposer aux méditations des ingénieurs français.