NAISSANCE DE L’IDÉE SOCIALE
Personne au monde n’a jamais pensé qu’un individu fatigué, malade ou vivant simplement dans de mauvaises conditions d'hygiène et de confort pût fournir le même effort, le même travail qu’un autre individu sain, aimant son métier et l’exerçant dans la propreté et la sécurité.
Ces évidences, cependant, donnèrent lieu à des découvertes à différents moments de l’histoire.
Depuis les réalisations pratiques de l'industriel Dollfus, à Mulhouse, dès 1845, l'esprit social a fait d’énormes progrès et l’on admet désormais que le rendement industriel d’un ouvrier ne dépend pas seulement de ses qualités professionnelles, de ses besoins immédiats, mais de son état physique, de son humeur générale, de sa volonté de collaborer à la réussite de l’entreprise, du cadre collectif et familial dans lequel il vit.
Malgré des économistes comme Le Play et de nombreux industriels, pionniers du devoir social, on peut affirmer que le xix° siècle fut un effroyable consommateur de forces humaines.
C’est un lieu commun, dans les écoles, de répéter que la condition des ouvriers sous l’ancien régime était des plus misérables, mais si l’on étudie les choses de plus près on constate que la vie des travailleurs n’était pas si pénible qu’on l’a prétendu.
Dans l’Introduction, nous avons retracé les conditions de vie de l’ouvrier mécanicien dans la seconde partie du xIx° siècle. Nous avons vu qu’elles étaient satisfaisantes, pour l’époque, sous le régime de l’entreprise familiale, mais qu’à l’apparition des sociétés anonymes le monde ouvrier conrut de grandes difficultés. Cette situation fut
générale dans tous les pays industriels. L’Angleterre notamment fut très éprouvée. M. Lucien Romier écrit que «les premières agglomérations anglaises vouées à la grande industrie donnèrent au monde un spectacle de misères dont l'esclavage antique n’avait pas approché. Les jeunes ouvriers, dans certaines usines de Sheffield, ne dépassaient pas l’âge de trente ans. »
Au Moyen Age, seule la petite industrie existait. On fabriquait les objets au fur et à mesure des commandes et celles-ci n'étaient jamais très importantes. Dans les petits ateliers, patrons et ouvriers partageaient le même genre de vie. L’éloignement du patron, qui fut une catastrophe, était inconnu à cette époque. Seul le chefd'œuvre élevait le patron dans l'atelier et lui donnait sa supériorité morale.
Les corporations protégeaient patrons et ouvriers. Elles formaient des sociétés de secours mutuels qui venaient en aide aux orphelins et aux vieux ouvriers. Elles avaient des caisses que les membres alimentaient. Cérémonies, fêtes, processions, nouaient des liens entre patrons et ouvriers.
Les corporations avaient leurs chefs élus, jurés, syndics ou encore prud'hommes. Elles avaient leurs règlements et coutumes qui, déterminant les conditions de travail, protégeaient maîtres et compagnons contre la concurrence.
Malgré ces règlements, les fabriques royales, qui devaient aboutir plus tard à l’usine moderne, apparurent, et Colbert favorisa leur développement.
Les corporations n’évoluèrent pas de façon satisfaisante. Imposant un monopole de fait, elles figeaient l’industrie dans des formes anciennes et surannées. Elles devinrent d’autant plus funestes qu’elles ne protégeaient même pas les produits nationaux. Et le traité de commerce de 1761 provoqua l'invasion en France des produits anglais.
La première tentative pour abolir ce régime archaïque fut faite par Turgot en 1776. Maïs après sa chute il fut rétabli. Ce fut seulement par une loi du 16 février 1791 que l’Assemblée promulgua la liberté du travail. Puis