LE SYNDICAT
Nous nous bornerons ici à poser le problème de façon à dégager l’importance du syndicat dans la vie de l’usine et le rôle de l’Ingénieur dans la profession ainsi organisée (2).
() Cf. la brochure de l'Ecole spéciale d’administrativu, (2) Cf. le rapport de M. Dufour au Congrès des Ingénieurs, 1937, sur le Rôle social de l’Ingénieur dans la profession organisée.
RE
Les rapports du capital et du travail passent par des phases plus ou moins actives d'évolution, maïs cette évolution, manifestement, tend à substituer au patronat tout puissant un patronat fonction sociale et au prolétariat régi par le seul contrat de louage de service et irresponsable un prolétariat plus ou moins associé de l’entreprise, en tout cas un prolétariat collaborateur et ayant petit à petit sa part de responsabilité. Dans cette évolution inévitable et souhaitable, l'Ingénieur a un rôle particulièrement important à jouer, car son intervention s'étend à tout le cycle de la production, et sa situation le met en contact direct et permanent avec les salariés d’une part, avec les détenteurs du capital ou leurs mandataires d’autre part, et c’est ainsi qu’on a pu dire de lui qu’il constituait véritablement l'articulation vivante reliant le capital et le travail au sein de l’entreprise.
Cette place entre deux forces souvent opposées jusqu’ici, n’est pas sans périls, mais elle est aussi riche de possibilités constructives.
L'évolution de la structure des entreprises étant un fait, il importe d’en préciser les données avant de dégager les possibilités qu’elle offrira à l’Ingénieur.
a) Situation actuelle. — Dans l’entreprise, au siècle dernier, le patron exerçait sur les instruments de production qu’il détenait, un droit de propriété absolu, il conduisait son affaire à la fortune ou à l’échec, sous sa seule responsabilité; ses buts pouvaient n'être qu’essentiellement personnels, et méconnaître l'intérêt général; il lui suffisait de respecter les lois et quelques articles du Code civil pour, pratiquement, échapper à tout contrôle. Cette situation n’eut pas de trop graves inconvénients tant que le patronat fut personnel, le patron en contact direct et permanent avec ses ouvriers, connaissait leur situation et le droit absolu qu’il exerçait sur les instruments de la production était tempéré par la conscience de ses responsabilités de chef.
Mais avec le développement des affaires et la formation des sociétés anonymes, jusqu’à ce jour par trop irresponsables, ce droit absolu de propriété put s'exercer sans que
la conscience du patron intervint pour le tempérer et ce fut là, il ne faut pas en douter, l’origine d’abus sur lesquels tout a été dit et qu’il serait vain de vouloir nier.
Dans l’entreprise ainsi régie, le salarié, quelle que soit sa fonction, ne s’ingérait que par un contact de louage de services, le plus souvent révocable ad nutum, et de ce fait était dans une dépendance quasi totale à l’égard du patron. « Cette dépendance put devenir telle que la situation de l’ouvrier dans l’entreprise ne fut pas très différente de celle de la machine qu’il servait ou approvisionnait. L’ouvrier se confondait avec l'outil et l’homme disparaissait derrière ce dernier.» (1)
Cette situation lamentable tendait à se généraliser par suite de la concentration des affaires, entraînant la disparition des petites et moyennes entreprises. La concurrence forcenée entre entreprises opposait de plus en plus l’homme à l’homme, la machine à la machine et même la machine à l’homme.
D'une telle situation incontestablement inhumaine sont nés de trop justes mécontentements, des réactions violentes et des théories tendant au renversement de l’ordre établi.
Ces théories furent le marxisme ou socialisme d’abord, le syndicalisme et le communisme ensuite.
Les ouvriers prêtèrent vite une oreille attentive aux doctrines séduisantes qui leur promettaient la possession des moyens de production qu’ils servaient. Hommes simples, quelques slogans heureux les enrôlaient dans l’armée des travailleurs, menant la lutte de classes, mot hideux que nous devons avoir pour souci de bannir du vocabulaire.
Les syndicats, qui, en principe, eussent dû être des organismes collectifs de défense, devinrent rapidement des instruments de lutte que les dirigeants n’hésitèrent pas à utiliser pour des fins auxquelles la politique ne reste pas étrangère.
Telle était la situation léguée par l’après-guerre et qui s’est développée jusqu’à ces derniers jours, où des ré-
() M. Dufour, Cf. rapport déjà cité,
formes importantes sont annoncées par le gouvernement du Maréchal Pétain.
b) Rôle des Ingénieurs. — M. Dufour pose la question : « Devons-nous, Ingénieurs, rester spectateurs dans cette lutte gigantesque qui oppose, n’ayons pas peur de le dire, le nombre à l’argent, lutte âpre et sans merci, dont les alternatives dénoncent la stérilité certaine ? Evidemment non. » |
Il faut admettre que dans toutes les économies du monde, les rapports du capital et du travail devront se modifier pour qu’au patronat de droit divin se substitue un patronat fonction sociale, pour que le prolétariat irresponsable mais combatif fasse place à un prolétariat véritablement collaborateur plus ou moins associé aux entreprises elles-mêmes.
La réalisation de cette évolution implique que la collaboration cesse d’être un mot pour devenir une réalité. Les Ingénieurs, qui, eux, la pratiquent tout au long de leur carrière, doivent être les artisans de l’œuvre à accomplir, ils sont également les éducateurs tout désignés de leurs sous-ordres pour leur faire comprendre et réaliser cette collaboration.
Ainsi dans l'édification de cette réalité vivante, que doit devenir la collaboration ? L’Ingénieur doit faire comprendre et admettre au patronat les légitimes aspirations du personnel et aux ouvriers les nécessités de l’entreprise.
Mais cette collaboration n’aura un sens que si elle s’établit au sein d’une profession organisée, partie elle-même d’une économie ordonnée.
Dans cette profession organisée, devra s'établir une hiérarchie des valeurs qui conditionnera les droits aux responsabilités effectivement assumées.
Nous sommes convaincus que toute œuvre constructive sera vaine si elle n’a pas pour assise la notion de responsabilité remise au cœur et dans l’esprit de chaque individu.
Il faut bien reconnaître que dans les temps que nous vivons, l’irresponsabilité est souvent érigée en système, et que par voie de conséquence, la conscience professionnelle tend à disparaître. C’est contre cet aveulissement général
que l'Ingénieur doit réagir; lui technicien a la possibilité par les contacts personnels fréquents, de réveiller cette conscience professionnelle chez ses sous-ordres et nous touchons là à l’œuvre d'éducation qui incombe à l’Ingénieur comme à tout chef.
Ce rapide aperçu sur la nécessité et la fonction des syndicats termine la partie consacrée à la culture sociale.
Nous ne pouvions indiquer tous les éléments de cette culture. Mais ce qui importait c'était de montrer son utilité dans la résolution complexe des problèmes humains qui se posent au chef.
Nombreux déjà sont les Ingénieurs qui, connaissant ces :
questions sociales, s’acquittent pleinement de leurs fonctions de commandement. C’est parce qu’ils ont réussi, et quelquefois là où d’autres ont échoué, que nous croyons à la formation sociale du chef. Les qualités du jeune Ingénieur ont besoin d’être cultivées, dirigées, adaptées aux nécessités de la vie à l’usine; souhaïitons-lui de rencontrer ces hommes de bonne volonté, à l’esprit réaliste, qui ont eu la finesse de faire la part de l'humain dans les rapports entre hommes. Souhaitons-lui de voir au travail ces jeunes femmes du Service social qui, à l'intelligence froide, allient le tact et la bonté et dont le secret de la réussite est de s’adresser à la fois à l’esprit et au cœur.