IV. — Les formes du patronage
Les syndicats. — Dans la grande industrie, aussi bien sous le régime de la Fabrique collective que nous
1. Pour le sens que nous attachons à cette expression, voir p. 2.
avons décrit que sous celui du Grand atelier, il n'est plus suffisant, pour le contrat du travail, de s'en remettre à un patron dont le bon vouloir est paralysé par les nécessités de la lutte économique. Aussi Schneider faitil partie d'un syndicat.
Il me dit, en effet, qu'il est affilié au Syndicat textile de Barmen, qu'il paie une cotisation hebdomadaire de 65 pfennigs, et il ajoute que tous les hommes du métier en font partie.
Le droit de s'occuper de l'amélioration des conditions du contrat du travail fut accordé aux associations ouvrières en 1867 en Prusse, et en 1869 dans toute la Confédération du Nord^ ; c'est donc de cette époque que datent les premiers syndicats légaux. C'est en 1868 que furent fondées, en effet, les premiers Gewerkvereine d'Hirsch-Duncker et aussi la première Gewerkschaft de Schweizer.
Les Gewerhvereinej plus ou moins affiliés au parti progressiste, essayèrent de prendre comme modèle les Trade-Unions anglaises et préconisèrent surtout le recours à l'arbitrage et à la conciliation, mais elles se transformèrent rapidement en simples sociétés de secours mutuels contre la maladie et l'invalidité. Leur succès a été surtout grand parmi les mécaniciens, mais dans les autres métiers, ces syndicats, d'allure trop bourgeoise, sont aujourd'hui en décadence ; en tout, les Geioerkvereine ne comptent guère plus de 100000 adhérents recrutés surtout parmi les métallurgistes et les manœuvres.
Schweizer, disciple de Lassalle, réussit d'abord à grouper les ouvriers berhnois du Bâtiment. Ici, l'idée syndicale reste plus ou moins obscurément mélangée à
1. Le droit de grève était accordé en même temps, mais avec certaines restrictions.
celle de la fondation de coopératives de production, et les progrès des G» werkschaften sont très lents jusqu'en 1875, date du fameux congrès de Gotha, où les lassaliens fusionnèrent avec les marxistes pour former la Sozialdemokratie. Mais, de 1878 à 1890, il y eut une période de répression terrible contre les groupements socialistes. Les syndicats doivent se borner aux œuvres de mutualité, et encore vivent-ils dans une atmosphère de suspicion. Ces tracasseries, par réaction, devaient hâter le succès du parti politique socialiste, et la haute main mise par celui-ci sur les Gewerkschaften lorsqu'elles purent se développer plus librement.
Quoique autonomes en apparence, les Gewerkschaften sont, en effet, dominées par la Sozialdemokratie Celleci reçoit des premières des fonds pour soutenir la propagande politique et faire les élections ; elle parvient à les lancer dans des grèves politiques, etc. La situation est à peu près inverse de ce qu'elle est en France, où la C. G. T. dicte la loi aux députés au lieu de la subir. C'est qu'en Allemagne les tendances anarchiques sont faibles, et chacun cherche à trouver place dans un cadre de la vie publique. De plus, l'Allemand aime à abriter ses revendications derrière une grande théorie. En cela, il ressemble au Français, mais il en diffère en ce que cette théorie doit avoir un aspect scientifîco-mystique.
Il paraît qu'anciennement, les ouvriers de la Wupper étaient animés d'une foi reUgieuse très vive et très profonde ; elle n'a pas résisté à une urbanisation rapide, mais, en réalité, sa foi n'a fait que changer d'objet, et le socialisme lui apparaît comme un dogme religieux nouveau qui fait espérer un nouvel Eden dans un avenir prochain.
Les ouvriers de la plaine, c'est-à-dire ceux de la Ruhr, de Krefeld et de Mûnchen-Gladbach, sont restés en
ÉTUDES SUR L'INDUSTRIE TEXTILE 5o
général plus religieux. Aussi, dans ces régions, les Gewerkschaften sont-ils fortement contre-balancés par les Chrisllichen Gewerkvereine ou syndicats chrétiens, dont nous devons dire deux mots.
Au début, par réaction contre le régime du Kulturkampf qui persécuta l'Église romaine de 1873 à 1882, il y eut des syndicats catholiques. Généralement connus sous le nom ô'Arbeitervereine, ils apparurent en 1879 et se répandirent dans les villes de la plaine, à Aix-la-Chapelle, Krefeld, Mùnchen-Gladbach, etc. Mais ce mouvement ne prit pas d'ampleur, pas plus, du reste, que celui des syndicats protestants ou Evangelischen Arbeitervereine. Les uns et les autres déclinèrent bientôt, ou se fondirent dans les Chrisllichen Gewerkvereine qui admettent côte à côte les chrétiens de toutes nuances.
Il est certain que l'élément catholique domine dans ces syndicats \ parce que les ouvriers des régions protestantes tombent plus rapidement dans l'indifférence religieuse. Il est vrai encore que ces syndicats soutiennent l'élection de certains députés, et que beaucoup de ceux-ci appartiennent au centre catholique. Pourtant, on ne peut pas dire qu'il y ait, au moins jusqu'à présent, main-mise de ce parti sur les syndicats. Il y a plutôt collaboration entre les deux. En réalité, comme l'a très bien dit M. Maurice Kellershohn^, le député est à la fois le mandataire du parti et du syndicat ; il suffit qu'il n'y ait pas de contradictions essentielles entre les deux pour que la situation soit pratiquement possible.
En Allemagne, moins qu'ailleurs, il n'est pas utile aux syndicats de se désintéresser de l'action politique ;
1. Il y a environ 1/5 de protestants et 4/5 de catholiques. %i Le syndicalisme chrétien en All&niagne. Paris, 1912, p. 226.
ce qui est essentiel, c'est qu'ils ne se laissent pas dominer par un parti. A cet égard, les Christlichen Gewerkvereine sont les seuls qui aient pu maintenir une indépendance suffisante.
La raison en est qu'ils se recrutent principalement dans les zones industrielles qui avoisinent la Plaine saxonne. En effet, sur les 316 000 membres qu'ils comptaient au {•''^janvier 1911*, il y avait 83000 mi neurs, dont 70000 appartiennent au bassin de la Ruhr; — 40000 ouvriers des textiles, la plupart de Krefeld, de Mûnchen-Gladbaeh, d'Aix-la-Chapelle, etc.; — 34000 métallurgistes, dont beaucoup sont de la région de Duisbourg, etc. Au contraire, les catholiques de l'Est sont plus intransigeants et ont voulu refaire des syndicats catholiques, mais en 1912, ceux-ci ne comptaient encore que 10000 membres.
Ce n'est pas que les confins de la Plaine saxonne ne fournissent aussi des adhérents aux syndicats socialistes. Ainsi, dans les mines de la Ruhr, il y a autant de membres affiHés à la Gewerskschaft qu'au Christlicher Gewerkverein, mais, tandis que ces derniers comprennent, pour ainsi dire, toute la Fédération chrétienne des mineurs, les premiers ne forment que la moitié de la Fédération socialiste des mineurs, par l'intermédiaire de laquelle elles sont en rapport avec le parti politique.
L'industrie textile fournissait 126000 membres aux syndicats socialistes, au 1^" janvier 1912, et c'est parmi eux qu'il faut compter la grande masse des syndiqués de Barmen-Elberfeld, comme nous l'avons dit. La raison doit en être cherchée, selon nous, dans l'origine sociale des ouvriers des deux villes jumelles. Celles-ci constituent un îlot protestant dans la catholique pro-