‹ La formation sociale du Prussien moderneChapitre 9 sur 96 · Cf. Appendice //l'explication de ce terme · texte numérisé non relu

Cf. Appendice //l'explication de ce terme

Regardons donc exclusivement l'élément sain. Ici, autant que j'en puis juger, l'émancipation, mieux préparée qu'en France, l'est moins qu'en Angleterre. L'autorité au foyer est assez forte, mais elle est moins exclusive que dans ce dernier pays, et agit d'une façon moins nette.

Lors de ma visite chez les Schneider, les enfants étaient rangés par rang d'âge derrière la longue table de la Wohnzimmer, de façon à laisser le milieu de la pièce libre ; là, nous causions en toute tranquillité, les enfants n'osant guère bouger, mais cependant parlant à voix basse et se taquinant un peu. En France, ils eussent été qualifiés d'enfants sages, car ils étaient peu bruyants... pas assez cependant au gré de mon cicérone, un autre rubanier qui m'accompagne. Schneider, absorbé par la conversation, n'intervenant pas, mon compagnon prend l'initiative de faire régner l'ordre en distribuant quelques claques aux plus turbulents. Schneider regarde un instant avec placidité, puis reprend le fil de la conversation à peine interrompue.

On le voit, l'autorité paternelle n'est pas jalouse. Elle accepte facilement l'intervention d'une autorité étrangère, et c'est ce qui explique comment l'intrusion parfois indiscrète de l'autorité publique est si aisément admise. Avant tout, cela est bien visible, l'Allemand a besoin d'ordre : ordre au foyer, ordre à l'atelier, ordre dans la rue. Or, l'ordre ne peut exister sans une autorité ferme. Peu importe la main qui commande, pourvu qu'elle fasse régner l'ordre !

La mère, lorsqu'elle est faible, n'hésite pas à faire du père un épouvantait pour ses enfants. Le père trop faible n'hésite pas à menacer de l'intervention de la police ou de l'instituteur.

Ainsi un instituteur a le droit d'empêcher l'un de ses

élèves d'assister à une représentation cinématographique qu'il juge mauvaise pour lui, et cela à rencontre de Tautorité paternelle.

J'assiste à une bataille de gamins dans la rue; elle est peu bruyante, mais ne trouble-t-elle pas l'ordre par le fait même de son existence? Un passant quelconque signifie d'une voix de stentor d'avoir à cesser le combat, mais celui-ci recommence un peu plus loin. Rage du passant autoritaire^ qui disperse le tout à coups de canne. En Angleterre, on n'intervient que si le fair play, le jeu loyal, n'est pas observé, mais ici, il ne s'agit pas de savoir qui a tort et qui a raison, la faute la plus importante étant celle qui consiste à troubler l'ordre.

Avec ce système, l'Allemand a le respect des choses. Il n'a pas l'esprit destructeur ^ A la campagne, le long des chemins, il y a des arbres fruitiers qui sont respectés ; dans les villes, au milieu des avenues, il y a des parterres de fleurs inviolés. Sans doute la sévérité de la police n'est pas étrangère à ce résultat, mais il serait faux de croire que la surveillance constante d'un Schutzmann soit indispensable. Il y a une atmosphère générale qui fait de chaque citoyen un gardien de l'ordre.

Mais tous les faits dont nous avons été témoin semblent marquer une préoccupation plus grande de l'ordre matériel dans les objets que de l'ordre spirituel dans les âmes. L'enfant n'est pas mis — ou est mis insuffisamment — face à face avec sa propre conscience avant l'administration du châtiment, et c'est ce qui fait que la consigne est aisément confondue avec le devoir. C'est dire que le sentiment de la responsabilité individuelle

i. Je m'expliquerai plus loin sur l'esprit de destruction manifesté pendant la guerre actuelle par l'armée allemande (Cf. infra, p. 246).

est moins développé qu'en Angleterre, quoique, dans la région dont nous parlons en ce moment, il soit peut-être plus grand que dans les autres parties de l'Allemagne, et du Continent en général.

En Angleterre, l'autorité au foyer est exercée exclusivement par les parents, ce qui ne veut pas dire que les enfants ne soient pas soumis ailleurs à d'autres autorités, mais chacun est maître absolu dans sa sphère. De plus, avons-nous dit, elle agit d'une façon plus nette, le terrain sur lequel s'exerce son action est mieux délimité. En Allemagne, il subsiste plus de vague sur le point de savoir dans quels cas une sanction s'ensuivra. Cela dépend davantage de l'humeur momentanée du chef.

En d'autres termes, l'Allemand, sans être un impulsif, a moins de self-conirol, d'empire sur soi-même, que l'Anglais. Et cela explique comment, avec une autorité paternelle parfois aussi grande, l'éducation de la responsabilité est moins complète.

Du reste, au foyer, la liberté est moins large qu'outre- Manche, sinon la liberté de penser, au moins la liberté d'exprimer ses idées, ou plutôt des idées contraires à celles du père. Sans doute, pour vivre en paix, il faut savoir éviter les sujets trop brûlants, mais ici il y a plus que cela, et il y a quelquefois nécessité de cacher son opinion.

Aussitôt que le père rentre, « l'ordre » doit régner, mais cette autorité trop extérieure ne permet pas de donner une préparation suffisante à la liberté laissée au dehors, et appelle sur cet autre terrain l'exercice d'une nouvelle autorité, qui souvent est celle des pouvoirs publics.

On me cite à cet égard une famille dont les jeunes filles sont assez rieuses de nature ; lorsque retentit ie

pas du père dans Tescalier, leur attitude change complètement et elles s'efforcent de prendre un air de respect et de soumission.

Exagéré, ce genre d'autorité devient une espèce de régime de terreur, et ce régime peut se retrouver dans les autres groupements, école, atelier, armée, administration.

Voici ce que m'a raconté un jeune stagiaire dans les bureaux d'une grande fabrique de la région : « Mon patron est très aimable hors de l'usine, mais aussitôt entré dans celle-ci, sa voix change, devient plus sévère et plus rude, et il prend plaisir à essayer de me trouver en défaut. En général^ dans chaque service, le chef croit salutaire d'inspirer une certaine crainte au personnel placé sous ses ordres. »

N'est-il pas curieux de rapprocher cette conception de la façon dont les Allemands ont mené la guerre actuelle, s'efforçant autant de semer la terreur parmi la population civile que de combattre les armées ennemies?

Les fiançailles. — Nous avons dit que, lorsque les jeunes gens sont capables de se suffire, ils restent maîtres de leur budget. Ils peuvent sortir assez librement, et les intéressés se fiancent d'abord avant d'en référer aux parents.

Toutefois, il est d'usage que, non seulement le mariage, mais les fiançailles ne soient pas conclues sans l'approbation au moins tacite des parents. Lorsqu'un jeune homme a pris l'habitude de reconduire une jeune fille chez elle, et que les parents de celle-ci tolèrent ses visites, on dit, dans le langage populaire d'Elberfeld, qu'il est « cloué ».

Il y a une loi sur la séduction qui accorde une in-

ié LES INFLUENCES MATÉRIELLES

demnité à la fiancée ayant un enfant. Il y a, en outre, une loi sur la recherche de la paternité, qui peut obliger le père à verser une pension à la mère abandonnée ^ Mais la loi ne donne pas aux fiançailles la valeur d'un contrat, comme le fait la loi anglaise.

Elle n'autorise une action en justice que lorsqu'il y a un dommage matériel, par exemple, quand des dépenses ont été faites en vue du mariage.

Par contre, la loi prussienne défend le concubinage. Je ne prétends pas que cette loi atteigne complètement son but, mais dans la classe ouvrière, elle empêche bien des jeunes gens de se mettre en ménage d'une façon inconsidérée.

Quoi qu'il en soit, cette intervention de la loi a pour effet de diminuer l'autonomie des jeunes gens émancipés du pouvoir paternel, et de restreindre l'usage de leur libre-arbitre. Si cette intervention est acceptée aussi facilement, c'est sans doute que, dès son enfance, le jeune Allemand a rencontré d'autres autorités que celle de ses parents, comme nous l'avons déjà fait remarquer à propos du pouvoir de l'instituteur.

Je dois toutefois dire que cette loi, nécessaire dans certaines villes, spécialement à Berlin, ne m'a paru que d'une utilité bien relative en ce qui concerne les villes de la Wuppertal, par ce fait que la tendance à la désorganisation familiale y est faible, et cela résulte de l'autorité paternelle que nous avons vu être assez forte.

Par exemple, en ce qui concerne les jeunes filles, si elles sont maîtresses de leur budget, elles continuent généralement à habiter sous le toit paternel, ce qui

i. Ordinairement 40 marks par mois jusqu'à ce qne l'enfant ait 16 ans. — G est la mère qui désigne le père, et le tribunal défère le serment à celui-ci. Tout faux serment est sévèrement puni.

constitue pour elles une certaine sauvegarde. Schneider n'hésite même pas à me dire qu'il s'opposerait à l'évasion éventuelle de ses filles, et qu'au besoin, il aurait recours pour cela à la police. La loi lui accorde ce pouvoir sur les enfants âgés de moins de 21 ans, mais c'est surtout à propos des filles qu'on en fait usage.

Pour les garçons, au contraire, nous savons qu'il souhaite leur départ prématuré, niais c'est à cause de l'exiguïté des logements, et ceci nous amène à la question de la natalité.

La question de la natalité. — La natalité moyenne est de 4 à 5 enfants par famille ouvrière en Allemagne. C'est un peu plus qu'en Angleterre et notablement plus qu'en France, mais, d'année en année, on constate un fléchissement continu du nombre des naissances ^ Il est juste toutefois de dire que ce fléchissement, ici comme partout, est accompagné d'une notable diminution de la mortalité infantile qui le compense en partie.

La baisse de la natalité, en Allemagne, est due pour beaucoup à l'urbanisation rapide du pays. Le fait est surtout sensible dans des cités, comme celles de la Wuppertal, qui ont grandi dans une vallée resserrée, et où, par conséquent, les appartements sont petits et les loyers chers. Dans les parties rurales du pays, le chiffre des naissances se maintient à un taux plus élevé.

A Elberfeld-Barmen, ce qui a enrayé en partie la baisse rapide de ce chiffre, c'est la coutume de l'émancipation précoce des garçons : comme me l'a dit éner-

SO tES INFLUENCES MATÉRIELLES

giquement Schneider, il espère qu'ils s'en iront le plus tôt possible pour faire de la place à ceux qui grandissent.

Malgré cela, il n'est pas arrivé à éviter le phénomène de la promiscuité, puisque les filles couchent dans la chambre des parents. Les familles qui ont le souci d'une installation meilleure se voient acculées à la limitation des naissances si elles ne peuvent s'offrir un logement plus vaste.

La maison-caserne est moins favorable à la natalité que le cottage, pour d'autres raisons encore. Certains propriétaires n'acceptent pas de loger les familles nombreuses. Schneider ne subit aucun ennui de ce chef, mais il cite des maisons voisines où le propriélaire n'accepte pas les locataires ayant plus de 2 ou 3 enfants. La raison en est que les enfants, dans bien de cas, sont un trouble réel: ils sahssent et dégradent beaucoup, font du bruit, sont la cause de discussions entre voisins, etc.

Il y a bien un remède à la situation : le logement dans la banlieue. Schneider me cite Tun de ses amis qui, père de 16 enfants, est allé louer une petite maison dans les environs. Pour adopter une telle solution, il faut, partout, une certaine dose d'énergie; ici, il en faut plus qu'ailleurs, le chemin étant particulièrement pénible, puisque l'on doit monter des côtes abruptes pour gagner les plateaux voisins. Pour les adultes, passe encore, mais les difficultés surgissent rapidement quand les enfants grandissent, d'abord pour l'école, ensuite pour l'apprentissage.

La question n'est pas facile à résoudre, et il est probable que l'on continuera à voir, en Allemagne, les villes s'accroître et la natalité diminuer.

L'éducation et le travaU. — Nous pouvons mainte-

nant relier les faits observés à propos de la vie familiale avec ceux que nous avons déterminés au sujet de la vie d'atelier.

Une première remarque s'impose pour éviter toute déduction erronée.

La rubanerie, telle qu'elle est pratiquée en Allemagne n'exige pas des qualités révélatrices d'une race.

Pour conduire un métier mécanique de rubanerie, il faut à la fois une certaine dose d'attention et de souplesse, mais il n'est pas particulièrement utile que cette dose soit très forte. Il n'en est pas moins vrai que le métier agit comme élément éducateur, et que Schneider est plus attentif qu'un paysan du voisinage.

A côté de cela, Schneider possède certaines qualités qui n'ont que des rapports plus lointains avec le travail qu'il exerce. Elles constituent des caractères transmis inconsciemment par l'éducation familiale. Peut-être sont-elles l'indice d'un travail ancien qui a moulé la race, mais ces recherches déborderaient le cadre de notre étude. Ces qualités sont: la discipline, l'ordre dans les choses et la propreté. C'est au foyer que ces qualités se développent d'abord.

L'émancipation précoce des enfants explique l'esprit laborieux des hommes, puisque chacun doit se suffire à lui-même.

L'autorité paternelle, avec ses tendances vers l'établissement d'un certain régime de terreur, développe surtout la discipline et le respect extérieurs.

Cette autorité pose comme axiome son droit d'intervention universelle dans tout ce qui concerne la vie au foyer, et par ses observations méticu'euses à tout propos, elle cultive instinctivement la minutie.

Mais cette autorité n'est pas jalouse ; elle s'efface facilement devant une autre, et par là elle donne une grande

action aux agents éducateurs extérieurs, et cela d'autant plus que l'émancipation est précoce. Ainsi elle donne un grand pouvoir à la corporation vis-à-vis de la famille; elle favorise cet esprit corporatif dont nous avons parlé.

Par contre, cette éducation ne développe pas l'esprit de clan. Ce dernier n'est que la transposition dans la vie publique des liens familiaux. Il suppose une solidarité familiale très étendue, et l'extension de « l'esprit de famille » dans des domaines qui ne sont plus de son ressort. Or, l'autonomie précoce des enfants, il suffît de le faire remarquer, est aux antipodes de cette mentalité.

L'esprit de famille est plus faible, non seulement qu'en France, mais même qu'en Angleterre : cela se comprend aisément si Ton veut bien admettre que, dans ce dernier pays, l'autonomie existe au foyer même, tandis qu'en Allemagne, elle ne s'acquiert que par la séparation.

Si nous voulions caractériser d'un mot cette intervention universelle des parents dans la vie au foyer, nous pourrions dire qu'il y a une tendance à la concentration de Vaalorité au foyer. Une fois parti du foyer, le jeune homme aime à se retrouver sous un patronage unique ; il aime à faire partie d'un organisme à toutes fins, qui le soutient à tout propos. Cet organisme était anciennement la corporation. Nous aurons à voir ce qu'il est dans l'industrie moderne.

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