Paul Louis, loc. cit., p
la rubanerie de soie et dans la confection pour hommes.
Ce qui rend difficile rétablissement du contrat collectif dans l'ensemble de la rubanerie, c'est la variété des produits, d'où l'extrême complication du barème à élaborer, et son application malaisée. Aussi les syndicats, dans cette branche, ne sont-ils encore que des mutualités et des organisations de grèves. Ainsi, en retour de sa cotisation, Schneider recevrait du syndicat une allocation de 1 mark 40 par jour en cas de chômage pour maladie. Pendant une grève approuvée parle syndicat, il recevrait un subside plus ou moins élevé, selon l'état de la caisse corporative.
La force des syndicats a certainement contribué au relèvement des salaires dans le nord-ouest de l'Allemagne, surtout lorsque — comme c'est le cas dans la Wuppertal — un seul syndicat groupe à peu près l'unanimité du personnel.
Mais le syndicat n'est pas le seul groupement qui agisse dans la question ouvrière. Ici, comme partout, l'État est intervenu, et, ce qui est plus particulier à l'Allemagne, c'est que son intervention a souvent précédé et non suivi l'action syndicale. Bien mieux, la conception gouvernementale de l'Empire serait peut-être de faire de l'État le porte-parole des revendications des salariés.
L'intervention de l'État. — Au moment de l'éclosion du machinisme dans un pays, on voit régulièrement se produire une ère de liberté industrielle, à laquelle succède ensuite une réaction de réglementation par l'État. Selon les pays, l'ère de liberté a été plus ou moins longue ; en Allemagne, elle a été relativement courte, et la réaction a pris rapidement une ampleur très grande, à tel point que ce pays a pu être considéré
comme le foyer d'où rayonnaient les forces nouvelles. En tout cas, le fait que ces forces n'ont pas tardé à réagir explique la restriction du champ dévolu à l'activité syndicale.
De 1878 à 1890, les nationaux-libéraux, qui représentent la grande industrie au Reichstag, sont obligés de s'allier aux conservateurs, c'est-à-dire aux grands propriétaires terriens. L'État prussien reprend peu à peu, sous des formes nouvelles, ses anciennes habitudes de paternalisme, et cela d'autant plus que le centre catholique fait d'étonnants progrès.
En 1883 est votée la première loi sur l'assurance obligatoire contre la maladie; — en 1884, celle contre les accidents; — enfin, en 1889, celle contre l'invalidité et la vieillesse.
La seconde est à la charge des patrons, tandis que les deux autres sont alimentées par les patrons et les ouvriers, et même, pour ce qui concerne la dernière, par l'État.
1° Nous disons que Vassnrance contre les accidents est à la charge des patrons, et elle concerne tous les salariés gagnant moins de 5 000 marks par an, quelques métiers exceptés, comme les pêcheurs, les domestiques, les ouvriers des chemins de fer, etc. Il y avait en tout 26 000000 d'assurés en Allemagne, en 1912.
Une telle extension de l'irresponsabilité des employés n'était pas sans danger, et a causé à l'origine certains abus, mais, grâce à leur sens de la discipline, les patrons allemands sont parvenus à réagir contre ces abus. Dans chaque métier, la corporation patronale a édicté des règlements pour diminuer les accidents, et elle nomme des inspecteurs qui surveillent l'observation de ces règlements d'une façon très étroite.
La loi a donc abouti, en définitive, à une extension
du pouvoir corporatif au détriment de celui de chaque patron en particulier.
2° Pour les maladies^ l'ouvrier verse les 1/2 de la prime, le patron versant le reste. La prime varie avec le taux du salaire.
Pour Schneider, qui gagne plus de 20 marks par semaine, elle s'élève à 60 pfennigs, sur lesquels 30 sont à sa charge. Il me dit qu'en cas de maladie, il toucherait 12 marks par semaine pendant treize semaines. En outre, il aurait droit gratuitement au médecin, au pharmacien, et le cas échéant, à Thôpital. C'est l'État qui administre la caisse d'assurance, et les opérations s'effectuent par l'intermédiaire des communes.
3° L'assurance contre Vinvalidité n'est applicable qu'aux salariés gagnant moins de 2 000 marks ou 2400 francs par an. Schneider rentre donc dans la catégorie des assurés. Pour lui, la prime s'élève à 30 pfennigs par semaine ; elle est payée par son patron, mais celui-ci, comme la loi l'y autorise, en retient la moitié sur son salaire.
Pour le paiement, il faut distinguer entre l'invalidité prématurée et la vieillesse. Pour prétendre à un secours, il faut, dans le premier cas, avoir versé pendant 200 semaines au moins, et dans le second cas, pendant 1 200 semaines.
Schneider me dit que, en cas d'invalidité prématurée, il toucherait d'abord une somme annuelle de 50 marks, ce qui est un cadeau de l'État, puis une rente dont le taux serait calculé en multipliant 13 pfennigs par le nombre des semaines pendant lesquelles il aurait versé.
Pour la retraite de vieillesse, c'est à 70 ans qu'on y a droit. Outre les 50 marks de l'État, la rente annuelle comprend une somme qui est calculée en multipliant 10 pfennigs par le nombre de semaines de versement.
Schneider a calculé de la façon suivante la rente à laquelle il aura droit.
Il avait 24 ans environ lorsque la loi est entrée en vigueur ; à 70 ans, il aura donc versé pendant 46 ans, ou 46 X 52 = 2 392 semaines. En multipliant ce chiffre par 10 pfennigs, on obtient 23 920 pfennigs ou 239 marks et 20 pfennigs.
Si nous ajoutons à ce nombre les 50 marks de l'État, on arrive à 289 marks. Schneider espère donc recevoir alors environ 362 francs par an.
Si nous voulons résumer d'un trait l'intervention de l'État, nous dirons qu'elle vise à la concentration du patronage. Sans doute, elle est loin d'y arriver, et peutêtre n'y arrivera- t-elle jamais, mais c'est certainement un idéal auquel elle aspire.
Cet idéal, je dois le dire, répond aux aspirations de la masse, mais il ne peut être réalisé que dans la mesure où les choses s'y adaptent. L'État assume ainsi une lourde responsabilité, et une question surgit immédiatement : à l'aide de quels rouages a-t-il pu remplir une tâche aussi immense?
Je réponds de suite: en se servant de l'intermédiaire des pouvoirs locaux qui, en Allemagne, ont gardé une autonomie plus grande qu'en France, au moins à certains égards.