I. — Comment la rubanerie est patronnée par la chimie
Tout le monde a entendu parler du phénomène de V intégration industrielle, mais le mot a prêté à des confusions regrettables. Il est donc nécessaire d'indiquer ce que nous entendons par là. Nous adopterons la définition suivante, donnée par M. de Rousiers dans son cours à rÉcole des sciences politiques : « L'intégration est la réunion sous une même direction de plusieurs industries, telles que le produit de l'une serve de matière première à l'autre. »
Ce phénomène est assez fréquent dans certaines industries textiles S mais, en général, celles-ci se prêtent plutôt au phénomène inverse de la différenciation. Cela provient de ce que les filés et les tissus ne rentrent pas dans la catégorie des marchandises lourdes ou encombrantes et peuvent circuler assez facilement ; en second lieu, les différentes opérations auxquelles donnent lieu ces industries demandent des qualités parfois très différentes de la part des ouvriers qui les exécutent, de
1. Nous en avons donné des exemples dans notre étude sur la Flandre {Science sociale, 2* période, 66» fasc, p. 80 et luiv,).
sorte que telle région est mieux placée pour faire certaines de cest)pérations, alors qu'elle se trouvera battue pour certaines autres.
Le coton, produit en Amérique ou dans les Indes, et filé en Angleterre vient se rencontrer à Barmen avec de la soie produite en Lombardie, pour s'y transformer l'un et l'autre en rubans.
Pourquoi de tels voyages?
La question est facile à résoudre pour certaines opérations.
Pour la production de la matière première, le facteur principal est le lieu * : le cotonnier pousse dans un certain climat et le mûrier dans un autre. Les premières opérations ont souvent intérêt à se faire dans le voisinage immédiat du lieu de production, comme l'égrenage du coton et le dévidage de la soie.
Au début, on voit même généralement toutes les opérations se faire autour du pays de production : la Chine a eu longtemps le monopole des soieries, et l'Inde celui des cotonnades.
Au bout d'un temps plus ou moins long, les pays consommateurs essayent de briser ce monopole à leur profit.
Pour cela, dans l'ancien état de l'industrie, il suffisait généralement d'avoir une certaine quantité de maind'œuvre à sa disposition et de connaître les recettes techniques du métier. Ces recettes étaient jalousement gardées par les producteurs, mais on finissait par déterminer, à prix d'or, certains ouvriers à émigrer et à servir d'instructeurs.
Il existe toutefois certains travaux dans lesquels le secret peut être gardé plus longtemps, parce qu'il n'est
connu entièrement que d'un nombre restreint d'intéressés, et qu'il ne peut être appliqué complètement que par des techniciens. Ce sont, par exemple, les industries chimiques. Or, ces industries servent accessoirement les industries textiles en leur fournissant des couleurs.
M. F. Beltzer, dans son ouvrags sur La grande industrie tinctoriale^, rappelle qu'au Moyen-Age, les industriels de Montpellier avaient réussi à implanter dans le pays toute la suite des opérations de la production de la soie et de la fabrication des soieries, mais que l'on envoyait teindre les étoffes à Smyrne, car les Grecs avaient conservé le secret de la fabrication des couleurs, notamment du rouge d'Andrinople, fait avec la garance. C'est au xvi® siècle seulement que la culture de la garance fut introduite dans le Comtat Venaissin. Encore n'arrivait-on pas à produire une couleur aussi bonne qu'en Orient. Il faut aller jusqu'en 1750 pour voir des ouvriers de Smyrne et de Salonique importer définitivement l'industrie tinctoriale à Montpellier et à Nîmes.
Avec le machinisme, le problème se présente sous un autre jour; les opérations les plus automatiques tendent à émigrer dans les pays disposant d'une force motrice abondante et dont la population possède les qualités nécessaires pour s'adapter au régime nouveau. Mais ce qui complique la question, c'est la difficulté de dériver un courant industriel et commercial établi depuis longtemps, de détruire un marché jouissant d'une certaine renommée.
Pour comprendre la situation de l'industrie dans la Wuppertal, un exposé historique succint est donc nécessaire.