‹ La formation sociale du Prussien moderneChapitre 14 sur 96 · Danod et Pinat · texte numérisé non relu

Danod et Pinat

Histoire de la fabrique d'Elberfeld. — L'industrie textile qui dérive naturellement du lieu est, ici comme à Bielefeid, celle de la toile. Dès le xv* siècle, le filage et le tissage étaient déjà assez développés dans les montagnes avoisinantes, et ce qui amena la prospérité de cette industrie, ce fut encore, paraît-il, une cause provenant du lieu, car on assure que les eaux de la Wupper jouissent de qualités spéciales pour le blanchissage.

C'est là l'élément décisif qui donne alors la supériorité aux produits du pays. Aussi est-ce la corporation des blanchisseurs qui est la plus importante. C'est elle qui la première arrive à imposer ses volontés aux autorités : dès 1527, le due de Berg, seigneur du pays qui s'étendait sur la rive droite du Rhin, entre la Sieg et la Lippe, accorde officiellement le monopole de la blanchisserie aux habitants d'Elberleld. Les tisserands doivent attendre encore cinq ans avant d'arriver au même résultat, qui n'était qu'une conséquence de l'autre.

Enfin, en 1610, la ville reçoit une charte qui lui accorde une certaine autonomie et l'élève au rang de cité. C est bien la preuve que la fabrication est devenue assez intensive et que la fabrique collective est devenue urbaine au moins pour les opérations les plus difficiles.

Sous l'ancien régime industriel, l'urbanisation d'une industrie poussait fatalement à la production des produits chers, les ouvriers réclamant des salaires plus élevés. Au xviii® siècle, la France, dans cet ordre de choses fut l'initiatrice de l'Allemagne, comme l'Italie l'avait été pour la France à l'époque de la Renaissance. Des calvinistes émigrés de Tours et de Nîmes viennent s'installer à Elberfeld et à Krefeld. On va apprendre à Lyon l'art de travailler la soie, et à Rouen le coton.

L'INDUSTRIE GHIMIQDE 67

Un fait important que l'on ne manque jamais de signaler dans riiiitoire de la ville, fut l'installation en 1786 de la fabrication du Tûrkisch Rot ou rouge de garance. Or, il s'est fait que le rouge fabriqué dans les pays du Nord était meilleur que celui élaboré dans le Midi, parce que Ton était forcé de remplacer le séchage au soleil par un séchage artificiel dont on pouvait régler la température à volonté. L'intervention de l'homme une fois commencée avec succès, devait aller en augmentant. Un premier progrès consista dans l'emploi de sels donnant plus de fixité au rouge de garance; c'est ce qui fit, à cette époque, la vogue du rouge de Rouen. Quant à Elberfeld, la possession des secrets de la teinturerie semble avoir joué pour elle, dans les temps modernes, le même rôle que les propriétés naturelles des eaux de la Wupper dans les époques précédentes. Le patronage de la chimie allait peu à peu se substituer à celui du lieu.

La population d'Elberfeld, qui n'était encore que de 3000 habitants en 1708, s'élevait déjà à 13000 en 1790, à 17000 en 1807 et à 20000 en 1815^ Ce développement fut contrarié, il est vrai, par ce fait que de 1806 à 1813 le régime du Blocus continental auquel elle fut soumise pendant cette période lui fut défavorable, en mettant des obstacles à l'arrivée des matières premières, tandis que les droits de douane empêchaient l'exportation facile en France ^

Après 1815, la réaction devait être d'autant plus forte^ car si l'Angleterre apparut alors armée des ressources du machinisme naissant, ce machinisme atteignait sur-

1. Gesundheit-und Wohlfahrtspflege der Stadt Elberfeld, p. 31 (Elberfeld, 1910).

2. Le grand duché de Berg était administré par Murât, mais ne faisait pas partie de l'Empire irançais.

tout la filature, très peu le tissage et encore moins la teinturerie.

Pour le coton, l'industrie de la Wuppertal devint bientôt plus ou moins complémentaire de celle du Lancasbire, celle-ci faisant les premières opérations et celle-là les dernières. Cela est tellement vrai que, vers le milieu du siècle, bon nombre de fabricants anglais et écossais envoyaient teindre leurs produits à Elberfeld.

Au surplus, c'est pour pallier les effets de la concurrence de la Grande-Bretagne, que commencent alors, entre les États de la Confédération germanique, les ententes douanières qui aboutirent au ZoUverein.

Un coup plus rude semblait devoir être porté à l'industrie locale lorsque, de 1830 à 1850, la filature mécanique du lin commença à se réaliser en Angleterre, concurrençant victorieusement dès lors les ouvriers de l'ancien duché de Berg. La crise fut évitée par le passage de la filature de lin à celle des déchets de soie dont le travail est analogue, mais dans lequel on n'est plus en lutte avec la Grande-Bretagne ; la lutte avec la France n'était pas non plus très ardente, parce que, dans ce dernier pays, la fabrication était surtout orientée vers les produits de luxe.

Ainsi les ouvriers de la Wuppertal se maintenaient dans les opérations dont l'automatisme n'est pas trop accusé et qui, d'autre part, ne demandent ni trop de goût, ni trop d'imagination.

Mais, me direz-vous, ce sont là des qualités négatives ! Par conséquent, ces opérations peuvent être enlevées du jour au lendemain par un concurrent quelconque, par des Slaves, peut-être même par des montagnards français ou itahens. Comment dès lors expliquer la prospérité croissante des villes de la Wupper? Or, celle-ci

se développe trop normalement pour que son essor tienne à un phénomène aussi précaire. En 1850, Elberfeld compte environ 50000 habitants, et Barmen, formée par la réunion de sept villages, ne forme une ville que depuis 1809. Aujourd'hui les villes jumelles comptent ensemble près de 350000 âmes. Pendant ce laps de temps, les salaires ont augmenté et Taisance s'est répandue.

Cette prospérité est connexe du phénomène de la démocratisation de la mode dont parle M. H. de Boissieu dans son étude sur la Fabrique lyonnaise^ Ce phénomène a pour causes : l'enrichissement de la petite bourgeoisie et de l'élite ouvrière, l'accroissement de la population urbaine et le développement des transports. La conséquence a été l'orientation d'une partie de l'industrie vers l'article bon marché.

Les moyens pour y parvenir n'ont pas été identiques dans les divers arts textiles. D'une façon générale, il est vrai, on a utilisé le machinisme, mais, pour la rubanerie de garniture, il fallait à la fois s'adapter au bon marché, à l'extrême variété des genres et à l'instabilité de la mode.

Sans doute, on a cherché à diminuer le prix de revient de la matière première, en mélangeant le coton à la soie, et en remplaçant la soie par les déchets de soie, mais on a de plus substitué à la pratique de la teinture en filés, celle de la teinture en pièce, ce qui parfois simplifie le tissage, mais ce qui surtout diminue le nombre des laissés pour compte, dus aux changements trop brusques de la mode, puisqu'on peut attendre le moment de la vente pour teindre.

Mais, comme aucune économie n'est indifférente

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