Voir supra, p. 9i
Les patrons de louest ii7
prend les montages : elle fait des dynamos de toutes espèces et de toutes grandeurs, des interrupteurs, des appareils de mesure, des coupe-circuits, des lampes à arc, etc. Mais elle fait aussi des téléphones et des télégraphes, ce qui constitue une spécialité différente ; elle fait également des avertisseurs d'incendie et bien d'autres choses encore.
Des entreprises monstres de ce genre rencontrent un genre de difficultés que ne connaissent ni les industries textiles, ni les industries chimiques, mais qui sont communes à tous les fabricants d'outillage : une fois que tout le monde est pourvu, le grand « boom » est passé, et une période de dépression s'ensuit. C'est ce qui est arrivé vers la fin du siècle dernier.
Les Allemands, avec leur grande tendance à l'intégration, ont facilement pris l'attitude suivante : les sociétés de constructions électriques se sont faites elles-mêmes exploitantes ; elles ont installé des stations centrales d'éclairage pour écouler leurs machines, et surtout des tramways. C'est absolument comme si un fabricant de métiers à filer se mettait à fonder des filatures pour placer des métiers.
On comprend qu'un même organisme ne puisse être assez souple pour assurer la direction d'entreprises aussi disparates, et cela suppose du reste une augmentation considérable du capital.
La difficulté a été résolue par la fondation de sociétés annexes s'occupant de l'exploitation des entreprises ainsi fondées.
Ainsi la société Siemens et Halske dont nous avons parlé est liée à deux autres sociétés : Veleklrische Licht- und Kraflanlage Gesellschaft, et la Siemens elektrische Betriebs Aktien gesellschaft. Ces deux sociétés jouent vis-à-vis de la première le rôle de con-
sommateur, et lui réservent toutes les commandes. En retour, la société Siemens et Halske a acheté une partie de leurs actions, et, du reste, plusieurs des administrateurs des diverses sociétés sont les mêmes.
Ces entreprises sont devenues de véritables sociétés financières, de sorte que ce sont les banquiers qui ont pris la direction de tout. L'industrie électrique est tombée ainsi sous la dépendance des banques.
On a souvent loué le rôle industriel des banques allemandes. Il est indéniable que ces dernières ont contribué à Texpansion économique de TAUemagne. En voici un exemple. Il y a quelques années, un charbonnage belge du Borinage reçut d'une grande fabrique allemande l'ofïre de l'établissement d'une station centrale de force motrice, celle-ci devant être ensuite distribuée électriquement dans les différents puits de mine. Aucun paiement immédiat n'était demandé; aucun prix fixe n'était convenu, mais un pourcentage de l'économie réalisée devait pendant un certain temps revenir à l'installateur! Le charbonnage qui hésitait devant une forte dépense immédiate accepta ces offres séduisantes. C'est donc parce que l'usine était soutenue par une banque, et non à cause d'une supériorité technique qu'elle a eu l'affaire.
Mais il est juste aussi de voir les défauts du système, défauts qui éclatent en temps de crise. Une industrie liée à d'autres affaires possède naturellement moins de souplesse qu'une entreprise autonome. Le système n'entraîne que trop souvent l'effacement du fabricant devant les intérêts financiers et commerciaux.
Pour en revenir à l'électricité, on devait fatalement arriver à vouloir forcer les choses, par exemple à racheter des tramways à chevaux pour les transformer en tramways à trolleys, et pour cela donner un prix trop
élevé d'un matériel qui n'avait nul besoin d'être vendu. C'est là Tune des causes de la crise 1900-1902.
Je sais bi^n que ce système est loin d'être inconnu ailleurs, mais c'est en Allemagne qu'il a pris le plus d'ampleur. En Angleterre, par exemple, il a rencontré un grand obstacle dans ce fait que la plupart des villes exploitent elles-mêmes leurs tramways et l'éclairage public.
Quoi qu'il en soit, l'Allemagne, outillée pour la conquête des installations électriques municipales de son propre pays, s'est trouvée prête à la conquête de celles de l'étranger et y a remporté des succès indéniables, greffant filiales sur filiales s'il était nécessaire. Ainsi, plus qu'ailleurs, les banques sont liées à l'industrie, les constructeurs d'outillage aux exploitations, et les entreprises nationales à celles des pays lointains.
Les ententes commerciales. — Tous ces phénomènes ne sont, à mon avis, qu'une déformation ou plutôt une résurrection sous une forme nouvelle de l'ancien esprit corporatif germanique. Toutes les firmes n'arrivent pas, on le conçoit, à réaliser l'intégration sur les bases colossales des Krupp, des Thyssen, des Bayer ou des Siemens, mais les établissements plus modestes éprouvent le besoin de s'agglomérer et de fonder des Kartells, qui ne sont guère autre chose que des corporations adaptées à la grande industrie moderne.
Je ne referai pas l'exposé de la question des Kartells après la plume autorisée de M. Paul de Rousiers*. Je rappelle seulement que le développement de ces associations est dû, d'abord à l'action de causes exté-
1. Les syndicats industriels de production en France et à l'étranger (Colin, édit., 1912), chap. m, § 2.
rieures : régime douanier, appui de TÉtat, etc.; en second lieu à des causes économiques : surproduction, difficulté d'exporter, par suite de la situation loin de la mer des grands bassins industriels ; enfin à des causes intérieures, à savoir la tendance des producteurs à s'entendre. Je voudrais remonter à la source profonde de cette dernière cause.
Le désir d'entente dépasse de beaucoup la possibilité de le réaliser en Kartells, ceux-ci étant limités par les causes extérieures que nous venons de signaler, mais à côté des ententes que l'on voit, il y a celles que Ton ne voit pas.
Je me contenterai de citer la suivante, dont je puis garantir l'authenticité. Il s'agit d'une entente spéciale entre deux fabricants, l'un installé dans une ville du Rhin, et que nous désignerons par A ; l'autre, que nous appellerons B, est une maison d'exportation de Hambourg ; ce qu'il importe de noter, c'est que A et B ne sont pas des concurrents directs, mais font ou vendent des articles similaires, et ne sont pas dans la même ville.
Un jour, A entre en difficultés avec un client brésilien ; après plusieurs maladresses irréparables, la rupture éclate entre A et son chent. Or, précisément à ce moment, ce dernier reçoit des ofï'res de service de la part de B, et cela, avant qu'il ait eu le temps de chercher un nouveau fournisseur ; il se laisse tenter, et B a bientôt supplanté A.
Mais la réalité est tout autre; c'est toujours A qui continue à livrer, car c'est lui et non B qui a fait les nouvelles offres, seulement il s'est servi pour cela de papiers à lettre à l'en-téte de la firme B et que celle-ci lui a prêté, moyennant une petite commission, et à charge de revanche.
LES PATRONS DE L'OUEST l2i
Naturellement les secrets de cette nature ne sont pas entre les mains de tous les employés. Pour ces cas spéciaux, le patron fait les choses lui-même, ou tout au moins son secrétaire particulier.
Comment des commerçants qui ont cette mentalité ne s'entendraient-ils pas pour faire régner un Kartell dont le but véritable est en somme de mettre de Tordre — cet ordre si cher aux Allemands — dans la production et la répartition des marchandises ?
Il y a aussi nombre d'industriels allemands qui ont des succursales en France ou des maisons de vente à Paris. Or, je connais une famille dans laquelle — le hasard est si grand ! — les naissances ont heu à Paris. Elle est ainsi de nationalité française depuis une ou deux générations, mais l'éducation des jeunes gens se fait surtout en Allemagne, de sorte que les sentiments restent allemands. Légalement, ils seront bientôt des Français de vieille souche !