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CHAPITRE PREMIER

LA CLASSIFICATION DES ÉCOLES D'APRÈS LES PARTICULARITÉS DU MILIEU SOCIAL

Lorsque l'on examine le système scolaire prussien, la première impression que Ton ressent est celle d'un ordre méthodique déterminé par un vaste plan d'ensemble. C'est, à cet égard, le contre-pied de ce qui existe en Angleterre.

Ce qui a rendu possible la réalisation d'un tel monument, c'est le fait que toutes les écoles sont sous la dépendance de FÉtat, et que celui-ci a une politique stable et méthodique. Les écoles privées et les écoles municipales sont étroitement réglementées et surveillées par l'État, et les écoles de l'État sont présentées comme des modèles à suivre.

Lorsque l'on va au fond des choses, on est bien forcé de reconnaître que le système allemand s'adapte moins bien aux nécessités sociales que le système anglais, à cause même de sa rigidité trop grande, de sorte que l'on en vient à penser qu'un excès d'ordre dans les cadres matériels finit par créer la confusion dans la vie.

Ce qui arrive à mettre un peu d'ordre dans l'anarchie apparente anglaise, c'est l'adaptation forcée des écoles aux besoins des différentes classes sociales. Peut-être

en serait-il de même en Prusse sans Tinfluence toute puissante de TÉtat.

Charité bien ordonnée commence par soi-même ! Aussi l'État a-t-il vu d'abord dans l'école un organisme de préparation pour ses fonctionnaires. Le peuple allemand, au contraire, demande à Técole de le préparer aux diverses professions. En Prusse, un exclusivisme de classe assez puissant est venu réagir à son tour, se greffant sur le reste et s'im posant comme modèle à la plus grande partie de l'Allemagne.

Des buts aussi divers devaient amener un certain flottement dans l'exécution d'un plan en apparence simple. C'est ce que nous allons constater en examinant successivement comment l'école s'est adaptée à ces conditions multiples : la hiérarchie des fonctionnaires, la préparation aux métiers, enfin la hiérarchie des classes.

Le système scolaire et la hiérarchie des fonctionnaires. — Il y a trois catégories de fonctionnaires en Prusse : les petits, les moyens et les grands. Lorsque l'on a débuté dans une catégorie, on ne peut pas passer dans une autre. Tout dépend donc, pour la carrière de la formation préalable que l'on a reçue. Cette question sera traitée en son lieu et place dans toute son ampleur. Pour le moment, bornons-nous à montrer en quoi le niveau de l'instruction contribue à la sélection des candidats.

Pour être petit fonctionnaire^ il suffit d'avoir le minimum d'instruction que tout Allemand est obligé de recevoir, l'instruction primaire.

Pour être moyen fonctionnaire, il faut passer un examen qui se place, selon les cas, à la fin de la 6' ou de la 7® année d'études secondaires, soit donc vers 15 ou 16 ans.

Quant aux grands fonctionnaires, ils doivent passer un examen spécial placé à la fin des études universitaires ou des hautes écoles spéciales.

Il semble que le système soit moins aristocratique qu'il n'avait paru d'abord, un élève pauvre qui obtient une bourse pouvant avoir accès à l'université. En réalité, le système est tout à fait aristocratique, parce que le degré d'instruction n'est pas le seul élément dont on tienne compte. Par le moyen dont nous allons dire un mot, on est parvenu à réserver à la petite bourgeoisie le monopole des fonctions moyennes et à la haute bourgeoisie et à la noblesse celui des hautes fonctions.

Lorsque l'on postule un emploi public, il faut indiquer où et comment on a fait son service militaire Cela permet d'abord de vérifier si le candidat est suffisamment « discipliné», qualité suprême aux yeux de l'Administration prussienne. Cela permet en outre de voir à quelle classe sociale il appartient, comme nous allons le montrer.

Le système scolaire et la hiérarchie des classes. — La société prussienne peut être divisée en quatre classes assez tranchées : le peuple, la petite classe moyenne, la haute classe moyenne et l'aristocratie. Il existe un sentiment d'exclusivisme assez fort qui pousse les membres de chacune d'elles à fuir le contact de celles qui sont en dessous, non seulement dans la vie familiale, mais aussi à l'école et à la caserne. Ainsi, aujourd'hui, on va jusqu'à séparer les enfants des familles assistées des autres enfants du peuple dans les écoles primaires; les derniers vont dans les écoles populaires ÇVolksschulen) et les premiers dans les écoles d'assistés (Hilfsschulen).

De là, entre autres choses, l'institution du volontariat

d'un an qui permet aux jeunes gens des classes moyennes et supérieures, non seulement de jouir de la faveur d'un service réduit, mais aussi d'éviter la promiscuité de la caserne. Il est vrai que ce privilège est chèrement acheté, puisque le volontaire doit se loger, se nourrir, s'équiper à ses frais ; mais c'est précisément ce sacrifice pécuniaire qui en fait une manifestation de l'esprit de classe.

Comme l'année de volontariat coûte plus ou moins cher selon les régiments, l'examen du livret militaire permet immédiatement de savoir à quelle catégorie sociale vous appartenez. L'entrée dans la carrière, d'abord, l'avancement ensuite, en seront plus ou moins facilités.

L'État prussien a exploité le sentiment d'exclusivisme dont nous parlons pour développer le goût de Tinstruction dans les classes moyennes et supérieures. Tout le monde ne cherche pas à devenir fonctionnaire, mais toutes les personnes aisées cherchent à éviter la caserne. En exigeant des volontaires un certain degré d'instruction, on pousse donc les jeunes gens de la bourgeoisie et de l'aristocratie à acquérir au moins un minimum de connaissances.

L'examen du volontariat ou Ahschlussprûfung a été placé à la fin de la sixième année d'étude des écoles secondaires. Il permet à la fois d'acquérir le privilège du volontariat et de postuler un emploi de moyen fonctionnaire.

Il a été établi en 1860, parce que c'est alors seulement que le service militaire fut en réalité étendu à toutes les classes de la société, par suite de la suppression du rachat.

Or, c'est en 1859 que l'État prussien s'est décidé à établir des écoles réaies, c'est-à-dire des écoles d'enseignement secondaire avec prédominance des sciences.

Ces écoles ne donnaient pas alors accès aux universités, mais à VAhschlnssprûfung.

On était sûr d'y attirer ainsi les fils de la petite bourgeoisie. Par ce moyen, TÉtat lançait ceux-ci vers un enseignement à base scientifique que le développement du machinisme et de la grande industrie semblait rendre nécessaire.

Ainsi, à ce moment, les jeunes gens des classes supérieures vont dans les Gymnasien, écoles secondaires dans lesquelles se donne renseignement classique ; tandis que ceux de la petite bourgeoisie vont dans les écoles réaies ^ ou, s'ils veulent devenir moyens fonctionnaires, dans les classes inférieures des Gymnasien.

Mais TËtat est bientôt emporté par la force des choses. Le développement de l'industrie pousse de plus en plus les classes supérieures vers les sciences. Progressivement, on assiste au relèvement des écoles réaies. Elles finissent par comprendre neuf années comme les Gymnasien et à donner accès à certaines Facultés.

Établies à l'origine pour la petite bourgeoisie, les écoles réaies deviennent de plus en plus des écoles pour la haute bourgeoisie, de sorte qu'il a été nécessaire de fonder à nouveau des écoles pour la petite classe moyenne. Elles prirent le nom de Mittelschulen ou écoles moyennes. Elles ne conduisirent plus directement au volontariat, mais donnèrent accès à des écoles techniques qui jouirent de ce privilège. Par là, on força les jeunes gens de la petite bourgeoisie à fréquenter ces dernières écoles.

C'est au fond la même conception qu'en 1859, mais

1. De même pour l'enseignement primaire, les premiers avaient des écoles préparatoires (Prdnarandenschulen) et les sei'onds des écoles bourgeoises (Burgerschulen), ces dernières aujourd'hui transformées en écoles moyennes.

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on a reconnu qu'un enseignement scientifique trop théorique n'est pas ce qui convient à cette catégorie sociale qui a besoin surtout d'un enseignement étroitement utilitaire.

Ceci nous conduit à examiner le point de vue de la préparation aux professions.

Le système scolaire et la préparation aux professions. — L'Allemand croit à l'utilité d'une forte instruction théorique pour la préparation aux métiers : instruction générale dans les écoles dont il vient d'être question ; instruction spéciale dans les écoles dont nous allons parler. Il y a donc une filière à suivre, ce qui oblige les écoles générales à devenir des écoles préparatoires aux écoles techniques, au moins dans une certaine mesure. C'est là la nouvelle déformation dont il nous faut enregistrer les effets.

Pour le peuple, à la suite des écoles primaires ou Volksschnlen, on mit les écoles de continuation ÇFortbildungsschulen), les écoles professionnelles (niedere Fachschulen) et les écoles commerciales du degré inférieur (nief/ere Handelsschulen).

A l'autre extrémité, les jeunes gens des classes supérieures ont à leur disposition, outre les universités, les écoles polytechniques ou technische Hochschulerij les universités commerciales ou Hochhandelsschulen, et les hautes écoles d'agriculture.

Mais entre les deux, un certain désarroi existe. Cela provient de ce que beaucoup d'écoles ont été créées par les villes et par les corporations, sans plan d'ensemble et en envisageant surtout le point de vue professionnel. Ce n'est que peu à peu que l'État prussien a essayé de mettre de l'ordre.

D'autre part, d'une certaine façon, on peut dire que

l'État lui-même a augmenté le désarroi par les remaniements opérés dons les écoles réaies et par la création des écoles moyennes.

C'est pourquoi une classification rigoureuse des écoles techniques n'est pas possible, et cela explique les divergences que l'on rencontre entre les auteurs qui ont étudié la question.

M. Blondel a donné un classement de ces écoles dans son ouvrage sur ï Education économique du peuple allemand^ y mais, avec sa loyauté habituelle, il en a indiqué un autre en appendice, celui de M. L. Tronnier^, au moins en ce qui concerne les écoles de commerce. C'est ce dernier que nous retiendrons parce qu'il est basé sur l'accès au volontariat.

Les écoles de commerce du degré supérieur Qiôhere Handelsschulen) viennent à la suite de l'examen du volontariat. D'une part, elles tendent à former des représentants de commerce; d'autre part, elles conduisent aussi aux Universités commerciales où se forment leS* banquiers et les grands patrons ; la haute bourgeoisie et l'aristocratie y sont donc mélangées, mais il en est ainsi également dans les Gymnasien.

Il y a des jeunes gens des classes aisées qui ont l'esprit trop obtus pour continuer l'enseignement secondaire jusqu'à la 6* année. Pour leur permettre d'arriver au volontariat, on a créé des écoles de commerce à cet effet. Ce sont celles du degré moyen, ou mittlere Handelsschulen. Aujourd'hui, les élèves des Mittelschulen peuvent venir les y rejoindre. La petite bourgeoisie domine dans ces écoles, mélangée avec quelques éléments des classes supérieures.

En ce qui concerne les métiers, la petite bourgeoisie

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