II. — L* administration dés écoles
Il y a, dans le royaume de Prusse, quelques écoles libres, mais les écoles publiques dominent de beaucoup. Ces dernières, suivant les cas, sont communales, provinciales ou royales.
Il y a très peu d'écoles provinciales. Ce sont des écoles spéciales. Ainsi à Elberfeld, il y a une école provinciale de sage-femmes et une de sourds-muets.
Laissant de côté ces écoles exceptionnelles, nous allons exposer succinctement le mode d'administration des écoles communales, royales et privées.
Les écoles communales rurales. — Dans les campagnes et les petits bourgs, on ne rencontre guère que des écoles primaires gratuites. Le district scolaire ou Schulgemeinde ne coïncide pas nécessairement avec une commune. 11 peut en comprendre plusieurs, lorsqu'elles sont petites.
Le district scolaire est administré par un conseil appelé Schulvorsiand, dont les membres sont en partie élus par les pères de famille*. Toutefois l'autonomie locale est loin d'être complète et ne porte guère que sur l'administration matérielle des biens.
Ainsi c'est le Schulvorsiand qui vote l'impôt scolaire, gère le budget de l'école, entretient les bâtiments, y compris la maison de l'instituteur, et achète le mobilier scolaire.
Bien entendu, le budget doit être soumis à l'approbation des autorités supérieures. En outre, les instituteurs sont nommés et payés par l'État, le Schulvorsiand n'ayant que le droit de présenter trois candidats, lorsqu'une place est vacante. C'est l'État également qui règle les lignes générales des programmes à suivre.
D'autre part, pour les détails, il y a dans chaque département (Regierhngsbezirk) un bureau, qui porte le nom de Regierungsschulral, et dont les membres
1. Ainsi dans une commune du Lûnebourg hanovrien, à Egerstorf, le Schulvorsiand se compose du pasteur, du maire et de quatre pères de famille {Science sociale, 2« pér., 23* fasc).
sont des fonctionnaires choisis dans l'administration départementale. Ce bureau est présidé parle préfet (Prâsident) et n'est qu'un pur rouage bureaucratique.
Toutes les écoles primaires sont visitées par un inspecteur d'arrondissement (KreisschuUnspektor)^ mais les cours de religion continuent à être inspectés par les autorités ecclésiastiques.
En résumé, Tautonomie communale ne subsiste que pour l'administration matérielle des écoles. En ce qui concerne l'instruction proprement dite, c'est le département qui la dirige, et celui-ci est une pure émanation de l'État.
On sait qu'en Prusse, l'instruction est obligatoire de 6 à 14 ans en principe, mais, dans chaque district scolaire, le Schulvorsiand peut donner licence de quitter l'école avant le terme de 14 ans, en tenant compte de la situation familiale et du degré d'instruction.
Les écoles urbaines. — Dans les villes, on trouve non seulement des écoles primaires, mais aussi des écoles moyennes et des écoles secondaires, sans compter les écoles spéciales.
Chaque école possède son Schulvorsiand, composé de notables choisis par le conseil communal, mais les attributions de cet organisme sont restreintes : ses membres assistent aux examens et surtout apprécient les cas de licenciement prématuré. On le conçoit, le nombre des personnes qui font ainsi partie, à titre gracieux, de ces comités est important (plus de 300 à Berlin), mais leur tâche est peu absorbante.
L'administration matérielle passe entre les mains d'une commission centrale, ou Schulkommission. Elle comprend obligatoirement des bourgmestres, des conseillers municipaux, des notables et un représentant
des écoles libres. Parmi les bourgmestres figurent quelques spécialistes salariés : un conseiller scolaire, et le Stadtba'irai ou conseiller des Mtiments. Les membres de la commission scolaire sont élus par le conseil municipal.
A Berlin, d'après M. Pyfferœn, cette commission comprend 6 bourgmestres (dont 2 Stadtschalràte), 10 conseillers municipaux, 11 notables ; le doyen de Saint- Hedwige représente les écoles libres ; enfin 4 inspecteurs en font également partie.
A Elberfeld*, outre les bourgmestres, elle est composée de 6 const illers municipaux, .3 notables et 1 directeur d'école libre.
Nous arrivons maintenant à l'instruction. Les écoles primaires et moyennes sont, comme celles de la campagne, organisées par le Comité départemental dont nous avons parlé. Outre l'inspecteur d'arrondissement, il y a un inspecteur nommé par la ville. A ce propos, remarquons que toutes les villes de plus de 25 000 âmes formant un arrondissement urbain (Stadtkreis) ^ un inspecteur de l'État leur est entièrement réservé.
La plupart des grandes cités allemandes ont établi des écoles sec-mdaires. A Elberfeld, il y a un Gymnasiurtij qui dale de 1592, un Realgymnasium, une Oberrealschule et une Realschule.
Au point de vue matériel, elles sont gérées par la Commission scolaire dont nous avons parlé. Au point de vue de l'instruction, elles dépendent des Kollegiums établis dans chaque province; comme ils s'occupent également des écoles de l'État, nous en parlerons plus loin.
i. Pour juger des intérêts en jeu, nous dirons qu'en 1910, la ville d'Elberfeld a dépensé environ 5 millions de francs pour les écoles.
Enfin, la ville d'Elberfeld a établi plusieurs écoles spéciales pour la petite bourgeoisie et le peuple : une école commerciale supérieure Çhôhere Handelsschule)^ une école technique (Gewerheschulé), une école d'apprentissage, sans compter les cours de continuation.
La Commission scolaire a le droit de présenter des titulaires aux postes vacants, mais ils ne peuvent exercer sans l'agrément du Kollegium.
Les écoles de l'État. — Concurremment avec les villes, l'État prussien a établi des écoles secondaires et de hautes écoles spéciales.
Ainsi à Elberfeld, outre les écoles précédemment citées, il y a un Realgymnasium royal, une école royale de constructions mécaniques et une école royale d'architecture.
Un peu partout l'État prussien a installé des écoles secondaires de tous les types, et, à tort ou à raison, elles passent pour donner une instruction meilleure que dans les écoles municipales.
Ces écoles sont établies et surveillées par un organisme d'État qui a son siège au chef-lieu de la province*. C'est le Kollegium. Il est présidé par le gouverneur (Ober-Pràsident) de la province, assisté d'un autre fonctionnaire. Il est composé de juristes, d'ecclésiastiques et de financiers, auxquels sont adjoints deux conseillers scolaires (Schulràté) pris dans le professorat.
La composition du Kollegium indique clairement qu'il s'occupe à la fois des questions administratives, financières et pédagogiques qui concernent les écoles royales
1, Il ne faut donc le confondre avec les autorités provinciales proprement dites. Le pouvoir local suprême est exercé par uns diète élue.
i44 LES INFLUExNGES INTELLECTUELLES ET RELIGIEUSES
de la circonscription. Les deux 5c/iu/râ^e ont pour fonction spéciale d'inspecter les écoles.
C'est le Kollegium qui établit le jury chargé de faire passer l'examen conférant le droit de professer dans les écoles secondaires, et cela qu'elles soient libres, municipales ou royales. C'est lui qui nomme les professeurs dans les établissements royaux, et qui ratifie la nomination de ceux des écoles libres et municipales. Lorsqu'une de ces écoles reçoit des subventions du gouvernement, celui-ci acquiert un droit partiel dans leur administration. Dans ce cas le droit de présentation des professeurs est exercé à tour de rôle par les deux autorités.
La surveillance de l'enseignement religieux est entre les mains de l'évêque ou du surintendant général.
En outre de l'enseignement secondaire, l'État a établi diverses écoles de fonctionnaires, et concurremment avec les villes, des écoles supérieures de filles.
Les universités. — Le régime auquel sont soumises les universités allemandes est intermédiaire entre la centralisation française et l'indépendance dont jouissent les universités d'Oxford et de Cambridge. Comme ces dernières, les universités allemandes forment de véritables corporations qui peuvent recevoir des legs, posséder des immeubles, avoir des revenus propres; mais, contrairement à elles, leurs budgets doivent être soumis à l'approbation de l'État, qui, du reste, leur donne des subventions.
En Prusse, il y a 9 universités : Greifswald, Kônigsberg, Marbourg, Halle, Gôttingue, Bonn, Berlin, Breslau et Kiel. Il y a en outre à Munster une Acadédémie qui comprend seulement les Facultés de théologie et de droit.
Dans chacune d'elles il y a un Curateur nommé à vie par le roi, et qui sert d'intermédiaire entre le gouvernement et l'université à laquelle il est attaché. On choisit ordinairement pour remplir ce poste un haut fonctionnaire en activité ou retraité. C'est lui qui prépare le budget après avoir consulté le recteur, les doyens et les professeurs, mais ce budget n'est définitif qu'après un vote du Landtag. L'État prussien paie la difTérence qui existe entre le total des dépenses et celui des revenus particuliers de l'université. Pour fixer les idées, nous dirons que dans la plupart des universités, c'est l'État qui a la plus grosse part à payer, et cette part est d'autant plus élevée que l'université est plus jeune.
A côté du Curateur se trouve un juge académique {Universitàtsrichier)^ qui est ordinairement choisi parmi les conseillers de justice. Anciennement ses fonctions étaient assez importantes, car tous les étudiants ressortissaient de sa juridiction tant pour les causes civiles que pour les petits délits. Ses fonctions sont aujourd'hui bien diminuées depuis qu'une loi de 1878 a supprimé le privilège judiciaire des étudiants. Il reste l'intermédiaire entre les étudiants et la police et même la municipalité. C'est encore lui qui autorise les fêtes organisées par les étudiants.
A la tête de chaque corporation universitaire se trouve un Sénat élu par les professeurs ordinaires. Il comprend :
Le recteur élu pour un an ;
Le recteur de Tannée précédente;
Les doyens, élus pour un an, chacun par les professeurs de la Faculté dont il fait partie ;
Enfin quelques professeurs élus pour deux ans par tous les professeurs ordinaires de l'université.
FORMATION DU PRU8SIBN MODERNE. 10
L'élection du recteur est soumise à l'approbation du gouvernement. Son principal rôle consiste à présider le Sénat, car c'est ce dernier qui forme le véritable organe directeur.
Aucun professeur ne peut ouvrir un cours sans que le sujet en ait été approuvé par le Sénat. C'est celui-ci aussi qui juge les élèves quant aux faits de discipline intérieure. Les sanctions sont : l'avertissement, l'amende, l'incarcération et l'exclusion.
Les différentes Facultés dépendent donc étroitement de l'université, mais elles jouissent néanmoins d'une certaine autonomie. Ainsi c'est le corps professoral de chaque Faculté qui en réalité choisit les nouveaux professeurs.
Ajoutons que les écoles polytechniques sont organisées sur le plan des universités. Quant à la haute école d'agriculture de Halle, eLe est une simple annexe de l'université de cette ville.
Les écoles libres. — Nous n'en dirons que quelques mots, car elles sont peu nombreuses, et sont du reste soumises au contrôle de l'État. C'est néanmoins parmi elles que beaucoup d'idées nouvelles ont été d'abord expérimentées, comme nous le montrerons dans le chapitre que nous consacrons aux Écoles nouvelles.
Beaucoup de Kinder g àrlen, ou écoles Frœbel, qui prennent les enfants de 2 à 6 ans, sont des institutions privées.
A part les écoles nouvelles qui sont fondées par des particuliers qui ont réussi à former une société, les écoles libres sont ordinairement soutenues par une confession religieuse.
Elles ne peuvent exister sans une autorisation préalable de l'État, et leurs programmes doivent être approuvés par les autorités. Aucun professeur ne peut y
enseigner sans avoir les diplômes nécessaires, et, du reste, toute nomination doit être soumise à l'approbation du bureau départemental ou du Kollegium, selon qu'il s'agit d'une école primaire ou secondaire.
Enfin, les inspecteurs visitent les écoles privées aussi bien que les écoles publiques, et nous savons que depuis 1872, ces inspecteurs sont laïcisés.
En somme, ces écoles n'ont d'autonomie complète qu'au point de vue financier.
Dans un domaine spécial, notons que les corporations d'artisans et les usines monstres ont établi des écoles d'apprentissage.
Les écoles corporatives reçoivent généralement aujourd'hui des subventions des pouvoirs publics. Très souvent, la ville fournit le bâtiment, le chauffage, l'éclairage, le nettoyage, tandis que l'État donne le mobilier et les appareils.
IIL — La formation du personnel.
Les instituteurs. — Depuis la loi de 1901, les futurs instituteurs et institutrices doivent faire un stage de trois ans dans des établissements préparatoires, après leurs études primaires. Ce n'est qu'alors qu'ils peuvent entrer dans les écoles normales, ou Seminarien, où la durée des études est de deux ans, et comporte les frais de 200 marks par an, écolage et pension compris.
Les écoles normales sont en général établies par l'État, mais, au point de vue religieux, elles se rattachent à une confession quelconque, de même que les écoles primaires.
Tout en poursuivant leurs études, les futurs instituteurs font leur apprentissage dans une école primaire voisine.
Les instituteurs jouissent du privilège de ne faire qu'un service militaire effectif de 6 semaines, après quoi ils sont immédiatement versés dans le second ban de la landwehr. Ils sont nommés par le préfet, mais celui-ci ne peut choisir qu'entre trois candidats proposés par le comité scolaire ou quelquefois par un grand propriétaire, lorsque celui-ci a conservé ce droit. En général, le préfet s'en remet à l'avis de l'inspecteur d'arrondissement.
Les instituteurs sont des fonctionnaires de l'État. Dans chaque département, il y a une caisse spéciale, gérée par le Schulrat, et dont les fonds servent à payer les traitements et les pensions. Anciennement, cette caisse était alimentée par les rétributions scolaires, les revenus des fondations et les subventions de l'État. Cette dernière source a naturellement été augmentée lorsque le principe de la gratuité a été généralisé.
Le traitement des instituteurs est très variabte. Dans les villages, il ne dépasse guère 1 000 francs. On peut dire qu'en moyenne, il est de 1 300 francs à la campagne et de 1 600 dans les villes.
A Herbern, commune de 3000 habitants située dans le Miinsterland, ou plaine westphalienne, les instituteurs gagnent de 1 200 à 2 400 marks, et les institutrices de 900 à 1 800 marks. A Berlin, leur salaire peut s'élever jusqu'à 5 000 francs.
Dans les villages pauvres on rencontre une catégorie inférieure de maîtres d'écoles qui ont reçu une formation plus sommaire que celle indiquée plus haut. Ils sont nommés directement par les conseils scolaires ou les grands propriétaires. Ils ont une maigre rétribution, qui parfois ne dépasse pas 500 marks, mais ils remphssent ordinairement, en outre, d'autres fonctions dans la commune ou la paroisse.
LES MOYENS D'EXISTFNCE DES ÉCOLES i49
Il est à noter que les écoles de filles, aussi bien que celles de garçons sont dirigées par des hommes. Les institutrices ne peuvent occuper que les postes secondaires. Il faut remarquer qu'elles ne considèrent leur situation que comme un état transitoire, car, ici comme en Angleterre, elles ne peuvent plus enseigner dans les écoles publiques lorsqu'elles se marient. Toutefois, dans les districts industriels du Rhin, la facilité qu'ont les hommes de trouver un emploi dans les bureaux étant un obstacle au recrutement facile des instituteurs, on a dû admettre un plus grand nombre d'institutrices, et pour cela les autoriser à se marier.
Dans tout le reste du pays, je le répète, leur situation est transitoire et subordonnée. Malgré cela, il sort chaque année un grand nombre de diplômées des écoles normales, parce que, d'une part, elles trouvent un gagne-pain en attendant le mariage, et aussi parce qu'une gouvernante ne peut enseigner dans une famille sans ce diplôme.
Rappelons, pour terminer, que les instituteurs et les institutrices enseignent non seulement dans les écoles primaires, mais aussi ..ans les écoles moyennes et dans les hôhere Màdchenschulen, et même dans les classes élémentaires des établissements d'enseignement secondaire.
Les professeurs. — Il faut distinguer entre les professeurs de l'enseignement secondaire et les universitaires.
Les premiers doivent passer six semestres dans une université et faire un stage théorique et pratique d'un an * dans une école secondaire sous la direction d'un
i Ce stage a été créé en 1890 j il est gratuit et non rémunéré,
loO LES INFLUENCES INTELLECTUELLES ET RELIGIEUSES
maître spécial, après quoi ils sont pris à l'essai pendant un an dans une école secondaire. Ils font ensuite des suppléances eu attendant une situation stable. Il faut souvent attendre longtemps, car il y a beaucoup de postulants. D'après M. Pinloche*, 37 ans serait l'âge moyen de l'entrée définitive dans une école de l'État. Nous disons de l'État, car on entre plus facilement dans les écoles établies par les villes, mais la plupart des candidats aspirent à entrer tôt ou tard dans les établissements de l'État.
Les professeurs des villes sont du reste plus ou moins sous la dépendance de l'État ; leur nomination doit être ratifiée par les autorités provinciales, et ils sont inspectés par celles-ci.
Les professeurs de l'État gagnent de 2 700 à 5 100 marks par an; et les directeurs peuvent aller jusqu'à 6 000 marks. Attendant leur avancement de l'État, comment ne lui seraient-ils pas soumis ?
Voyons maintenant le professeur d'université. Il s'est spécialisé pendant les deux années de préparation au doctorat et les années où il professe en qualité de Privat-Dozent.
Le Privat-Dozent fait un cours libre dont il choisit lui-même le sujet ; payé directement par les élèves, il est pécuniairement indépendant de l'université, mais ses revenus sont instables et s'élèvent difficilement à 5 ou 6 000 marks par an. Son but est donc de devenir Professeur, et c'est pourquoi il veille à ne pas contrarier les autorités.
Pour être Professeur, il faut avoir exercé pendant trois ans au moins en qualité de Privat-Dozent. On est
1. L'enseignement secondaire en Allemagne (Ch, Delagrave, 1900),
p. XXY,
d'abord Professeur extraordinaire. Celui-ci, comme le Privat-Dozent, ne donne que des cours libres, mais il peut, à l'occasion, remplacer un Professeur ordinaire. En outre, il a peu à peu un traitement fixe qui va en s'élevant et atteint, au bout d'un certain temps, 3 à 4 000 marks ; en y ajoutant le prix des leçons, il arrive à un taux d'environ 10 000 marks.
Le but suprême est d'arriver à la situation de Professeur ordinaire y c'est-à-dire de professeur titulaire, chargé d'enseigner les cours réguliers obligatoires, et ayant seul qualité pour conférer le doctorat. Il est nommé à vie. Son traitementfixe est assez élevé, 10 000 ou 20 000 marks, et, comme les professeurs ont plus d'auditeurs à leurs cours, beaucoup d'entre eux se font de 30 à 80 000 marks de recette annuelle.
En réalité, c'est le corps professoral de la Faculté qui nomme le Privat-Dozent, le Professeur extraordinaire et le Professeur ordinaire, et nous reconnaissons bien là l'esprit corporatif des Allemands. Il est vrai que la nomination doit être contresignée par le Ministre ou le Souverain, selon les cas ; ce n'est là qu'une garantie destinée à empêcher l'arrivée d'un socialiste ou d'un ennemi de l'Empire, mais, en général, on peut compter sur le corps professoral à cet égard. Comment en serait-il autrement après les différents cribles que le professeur a du traverser, depuis l'association d'étudiants jusqu'à son arrivée dans la chaire?
Sans oublier la sanction menaçante du duel. Suivant les cas, il serait provoqué par un ancien membre de la Burschenschaft à laquelle il était affilié, ou encore par l'un de ses collègues.
Lors de mon passage à Berlin, une histoire de duel défrayait la chronique scandaleuse du monde universitaire. Je ne résiste pas au désir de la conter, quoique
le duel n'ait pas eu lieu (on en verra les raisons), et quoique la cause du différend ne reste pas tout à fait dans le domaine que je viens d'indiquer. Elle montrera néanmoins que le duel est facilement envisagé comme une solution à des difficultés académiques.
Il faut savoir d'abord que les juifs arrivent difficilement à se faire accepter comme professeurs ordinaires. On n'en cite guère que deux ou trois dans toute TAllemagne, et cela par suite d'un pur préjugé des corps universitaires*. Or, un juif, M. Ludwig Bernhard, avait su franchir toutes les barrières, avec l'appui du grand maître Sering. Il arriva que M. Bernhard, en sa qualité de juif, avait des talents oratoires que ne possèdent ordinairement pas les Allemands. Les élèves venaient en foule l'écouter, ce qui signifie, nous le savons, que les oboles tombaient trop facilement dans sa poche.
Le Corps des professeurs commença par lui défendre de traiter des sujets similaires à ceux professés par Sering. De plus, lorsqu'il voulut organiser des examens de doctorat, il ne trouva aucun confrère pour y figurer en qualité de juré.
En est-on venu aux gros mots selon la manière allemande? Je n'en sais rien. Mais Bernhard, se jugeant offensé, provoqua Sering en duel. Celui-ci, suivant les règles, soumit le cas au Corps professoral, lequel déclara qu'il n'y avait pas de motifs suffisants pour justifier une rencontre sanglante.
Je n'ai aucun moyen d'apprécier la valeur de ce jugement, on le croira volontiers, et j'avoue que le cas en lui-même m'intéresse peu. Il nous suffit qu'il démontre le rôle que joue la solidarité corporative. C'est une arme
i. Voir du reste les détails que nous donnons plus loin sur la situation des juifs.
à double tranchant, menaçant du duel les infidèles à ridéal pangermaniste, couvrant au contraire les camarades en cas d'une concurrence anarchique susceptible de troubler l'harmonie de la corporation.
Nous l'avons dit, c'est le Corps des professeurs qui désigne les nouveaux professeurs. C'est lui qui opère l'épuration parmi les candidats et qui reconnaît ceux dont le passé et les idées méritent créance. Malheureusement, on comprendra que plusieurs candidats bon teint sont souvent en présence. Comment décider? Je crois pouvoir dire que, dans bien des cas, on s'en réfère, non pas à la valeur personnelle du postulant, mais au poids des ouvrages qu'il a publiés. Comment jugerait-on de leur qualité ? Qui consentirait à lire — je ne dis pas l'œuvre d'un collègue, — mais une succession sans fin de chapitres relatifs à une question qui ne l'intéresse pas, et que l'on a obscurcie à plaisir? En effet nous le verrons, tout professeur dirige un Seminâr qui n'est qu'une espèce de grand atelier où l'on peut fabriquer rapidement des pièces de 420.
C'est donc, en définitive, celui qui sait attirer le plus grand nombre de collaborateurs, qui sait les faire travailler, qui sait organiser une équipe, qui fera le mieux son chemin, et non pas, comme en France, celui qui a le talent d'exposer le plus clairement et le plus élégamment un sujet.