IV. —Le patronage de l'État
Lorsqu'on examine dans son ensemble le système scolaire prussien, on remarque très vite que le fait dominant consiste dans le patronage intensif de l'État. Ce patronage toutefois n'est pas très ancien, mais depuis son apparition, il a été constamment en croissant. Il
est d'autant plus intéressant d'en noter les étapes qu'on y verra, prise sur le vif, la façon dont TÉtat prussien réalise son rêve « d'organisation » au point de vue matériel.
L'insuffisance des ressources a obligé l'État à intervenir. — C'est une loi générale qui veut que l'État intervienne dans la mesure où les autres organismes sociaux sont impuissants à assurer le bon fonctionnement des services reconnus utiles à la nation. Nous avons déjà mis cette loi en lumière à propos de l'Angleterre S et nous allons bientôt la vérifier pour la Prusse.
Mais cette loi sociologique revêt des modalités différentes selon les milieux.
En ce qui concerne les deux pays que nous venons de citer, on peut constater les trois différences d'applications suivantes.
1° U intervention est plus précoce et plus complète en Prusse qu'en Angleterre. 11 y a à cela deux raisons qui se complètent. D'une part, on attache à l'instruction théorique une plus grande importance en Prusse, et dans toute l'Allemagne, qu'en Angleterre. Par contre, les particuliers sont moins disposés à faire spontanément les sacrifices qui en sont la conséquence : richesse moins grande et initiative moins développées, telles en sont les deux causes.
Ainsi, en ce qui concerne les universités, on trouve des deux côtés de la mer du Nord des corporations ayant une personnalité juridique reconnue par la loi, mais tandis que d'une part, l'autonomie reste complète sous tous les rapports, de l'autre l'État donne des sub-
sides importants, gère les fonds et ratifie la nomination des professeurs.
L'enseignement secondaire en Angleterre est encore sous un régime analogue à celui des universités. Seules, les grammar scliools les plus pauvres ont recours aux subsides de l'État ou des villes. En Allemagne, au contraire, depuis longtemps — tout au moins depuis la Réforme — la plupart des écoles ont été établies parles pouvoirs publics, par les villes d'abord, et concurremment par l'État depuis 1817. Même dans celles de la première catégorie, l'État impose ses programmes et inspecte.
Quant à l'enseignement primaire, notons qu'outre- Manche, il était d'abord entièrement libre, qu'il ne reçut des subsides de l'État qu'à partir de 1833 et qu'il ne fut permis aux autorités locales de créer des écoles qu'en 1870. En Prusse, au contraire, dès 1736, une loi met l'entretien des bâtiments scolaires à la charge des communes, et dès 1763, nul ne peut plus enseigner sans avoir reçu l'autorisation de l'État.
De même, en Angleterre, l'obligation scolaire date de 1876, et la gratuité de 1891. En Prusse, il était déjà question de l'obligation en 1763, mais c'est en 1819 qu'elle fut réellement réalisée. Par contre la gratuité ne date que de 1888, mais les grandes villes avaient devancé la loi à cet égard (Berlin en 1874).
Enfin, les écoles techniques ont été établies dans les deux pays d'abord par les corporations de métiers. En Angleterre, ce n'est qu'en 1889 que les villes sont autorisées à en fonder. En Allemagne, dès le milieu du xix^ siècle, les villes fondent de nombreuses écoles techniques inférieures et moyennes, et l'État des écoles polytechniques et de hautes écoles spéciales.
En résumé, si l'on envisage la précocité de l'établis-
sèment des écoles et l'extension de l'instruction, on peut dire que l'intervention des pouvoirs publics a eu d'heureux résultats.
2" V intervention tend partout à uniformiser les cadres^ mais en Prusse, elle est plus minutieuse qu'en Angleterre. Si ce dernier pays présente un système scolaire anarchique, cela provient du caractère restreint de l'intervention, mais celle-ci, comme partout, tend à uniformiser les organismes lorsqu'elle se mêle de légiférer. Citons par exemple la loi de 1870 organisant les cadres des écoles primaires.
De même en Prusse, la loi de 1819 a uniformisé les écoles primaires, celle de 1816 (révisée en 1837) a uniformisé les Gymnasien, celle de 1859 (révisée en 1882) a uniformisé les écoles réaies; enfin, celle de 1910, les écoles moyennes.
Mais, tandis qu'en Angleterre les comités scolaires restent maîtres des programmes, ceux-ci sont les mêmes dans toute la Prusse. Bien plus, dans ce dernier pays, on cherche sinon à identifier, au moins à rapprocher autant que possible les programmes dans les classes correspondantes des écoles primaires, moyennes et secondaires.
L'idéal semble bien être : Toute la Prusse coulée dans le même moule.
3° En Prusse, VEtat tend à enrégimenter le personnel enseignant. Les instituteurs depuis 1763 ne peuvent plus enseigner sans en avoir reçu l'autorisation de l'État. Depuis 1850, les professeurs font partie du corps des fonctionnaires. Ainsi un Oherlehrer, professeur des classes supérieures des écoles secondaires, prend rang dans la cinquième classe des hauts fonctionnaires provinciaux; un tiers d'entre eux peuvent avoir le droit au titre de Professor, et la moitié de ceux-ci
LES MOYENS D'EXISTENCE DES ÉCOLES ist
peuvent devenir conseiller (Rat) de quatrième classe après douze ans de service ^ Quant aux professeurs des universités, leur place hiérarchique est plus élevée encore. Ainsi un recteur occupe le rang correspondant à celui de colonel dans l'armée, et a droit au titre de Magnificenz.
Rien de tout cela naturellement en Angleterre. L'Ëtat ne nomme, ni ne ratifie la nomination d'aucun membre du personnel enseignant, et il n'impose même aucune condition de capacité ou autre pour pouvoir enseigner.
En Prusse, l'État a cru bon d'intervenir d'une façon très étendue afin d'assurer au peuple une instruction de bon aloi. Nous jugerons les résultats du système lorsque nous aurons étudié le rôle éducatif de l'école.
L'obligation et la gratuité s-colaires. — Dès 1763, on essaie en Prusse d'imposer l'instruction obligatoire et d'établir une contribution scolaire, mais le manque de ressources ne permet pas de réaliser cette réforme, tant il est vrai que les faits matériels conditionnent plus qu'on ne le croit souvent les faits intellectuels.
Il faut arriver à Tannée 1819, pour trouver la première loi sérieuse sur l'obligation scolaire. Toute commune doit avoir au moins une école populaire, et toute ville de plus de 1 500 habitants doit avoir en outre une école bourgeoise (Bûrgerschule), ou école primaire supérieure. Tous les enfants de 7 à 14 ans doivent fréquenter l'école, et des sanctions sont prévues : remontrances, amendes, nomination d'un tuteur spécial, etc. C'est le Schulvorstand qui décide des sanctions après enquêtes ; ce comité a seul qualité pour autoriser les