IV. — L'enseignement supérieur
Les universités. — En France, les jeunes gens vont à l'université pour acquérir un diplôme donnant accès à une carrière libérale. Il en est de même en Allemagne, avec cette différence que les étudiants ont plus de latitude dans le choix des cours qu'ils veulent suivre. Ce n'est pas l'étude à peu près complètement désintéressée, comme à Oxford ou à Cambridge, mais ce n'est pas non plus la hantise des examens fréquents comme en France.
L'Université n'organise qu'un examen, celui du doctorat, à la fin des études, et celles-ci durent six semestres, à l'exception de celles de médecine qui en comprennent huit. Encore, le doctorat n'est-il plus obligatoire que pour l'enseignement. Pour les autres professions, il existe des examens spéciaux organisés par l'État. Néanmoins, pour la médecine et le droit, beaucoup d'étudiants tiennent à acquérir le titre de Herr Doktorqui leur donne un prestige plus grand vis-àvis de la clientèle.
Beaucoup ne travaillent réellement pour l'examen que la dernière année. Dans celles qui précèdent, la masse fréquente la brasserie, mais l'élite peut s'adonner à des études désintéressées.
Toutefois, je dois dire que la plupart des étudiants
FORMATION DU PRUSSIEN MODFRNE. ISJ
travailleurs se guident dans le choix des cours qu'ils suivent d'après l'utilité qu'ils peuvent avoir pour eux, non pas l'utilité concrète et prochaine d'un examen, mais l'utilité professionnelle. Il y a à cela deux raisons. D'abord l'Allemand croit avant tout à la nécessité d'amasser des connaissances théoriques pour réussir dans une carrière. Ensuite, l'étudiant doit payer à part chaque leçon à laquelle il assiste, ou plutôt chaque série de leçons. Lorsqu'un étudiant se décide à suivre un cours, il faut donc qu'il lui attribue une valeur utile. Je n'en excepte que ceux qui ont un goût prononcé pour certaines branches et de l'argent de reste pour le satisfaire.
Pourtant la valeur du cours en lui-même est moins grande que ne le ferait supposer le renom des universités allemandes. Le professeur se contente de lire d'une voix monotone un grimoire rempli de détails arides que l'on suit avec peine. Je suis bien forcé de dévoiler que, bien souvent, il s'agit pour l'élève d'être présent, et surtout de payer le prix de la leçon, car elle se règle directement au professeur.
• Il y a, en effet, un intérêt caché à suivre un cours. Il s'agit de se faire connaître d'un certain professeur, pour qu'il vous adopte en qualité dç disciple dans son Seminar, institution dont il nous faut dire quelques mots, parce qu'elle est caractéristique des universités allemandes.
Dans les chairs d'outre-Rhin, on pense avec raison que le but de l'enseignement supérieur est de dresser à la pratique des travaux de recherches. De même que les écoles techniques ont leurs laboratoires, les facultés de médecine leurs cUniques, les autres facultés ont leurs Seminarien où l'on fait ce que l'on pourrait appeler des travaux pratiques, où l'on applique la méthode d'inves-
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tigation selon la science allemande. Chaque professeur n'admet dans son Semlnar que les jeunes gens qu'il veut ; pour dire vrai, il choisit ceux qu'il croit aptes à l'aider dans ses propres travaux.
C'est en forgeant que l'on devient forgeron, et c'est en forgeant avec un maître que l'apprenti devient compagnon. Mais si le Seminar dresse au travail, il dresse au travail collectif plus qu'au travail personnel, et cela est bien caractéristique de l'Allemagne.
Nous avons signalé les heureux effets du travail collectif coordonné dans les laboratoires des usines chimiques et électriques, mais la transposition de cette méthode dans l'ordre des études universitaires nous paraît plus discutable ; il faut bien que les Allemands aient les défauts de leurs qualités !
Pour le professeur, le Seminar est très utile. Il lui permet de faire de gros volumes, en un temps relativement court, grâce à une certaine division du travail entre ses disciples *. Si, par exemple, le professeur est un historien, il charge l'un de ses élèves de vérifier la date d'un événement, un autre les circonstances dans lesquelles il s'est produit, un troisième, ses conséquences, ou encore la situation géographique d'un peuple. Ce que chacun doit faire est un travail de documentation et de critique. Celui qui est chargé de fixer une date incertaine doit rassembler tous les faits susceptibles d'en limiter l'imprécision. Une méthode analogue est également employée pour la critique des lois, pour l'étude des questions économiques, théologiques, etc.
1, D'après M. Gaston Bonnier, des jeunes gens ayant fini leurs études se mettent parfois à la disposition d'un professeur pour collaborer anonymement à ses travaux (Jievue hebdomadaire du 12 décembre 1914). Le type du manœuvre intellectuel est très répandu outre-Rhin.
C'est la méthode des érudits. Bonne peut-être pour analyser les choses mortes ; il me paraît abusif de l'étendre à tout, et spécialement à l'étude des sociétés et des organismes vivants, à la sociologie, aux sciences économiques. Parfois il semble que Ton emploie la méthode monographique, mais ce que l'on appelle de ce nom, n'est en réalité que l'étude d'un compartiment étanche dans lequel les répercussions ne pénètrent pas. Ainsi on étudie un auteur sans essayer de reconstituer le milieu où il a vécu. On se borne à éplucher ce qu'il a écrit.
La fragmentation des recherches entre les disciples aurait pour ceux-ci un résultat désastreux, sans le travail collectif du Seminar. Chaque élève a sa séance dans laquelle il vient exposer le résultat de ses recherches devant ses camarades et devant le maître. Deux rapporteurs ont étudié un peu la question et ont pour mission d'amasser des faits contraires à la thèse. Enfin, tout le monde peut prendre part aux débats sous la direction du professeur, qui corrige le tout et impose ses conclusions*. Comment en serait-il autrement? La vérité ne peut être mise aux voix, et, en somme, lui seul domine la question dans son ensemble; du reste, n'est-ce pas lui qui signera l'oeuvre devant le public?
Au point de vue de la science pure, les recherches solitaires 2 et personnelles me paraissent préférables. En tout cas, si une action concertée est jugée nécessaire, la division du travail ne doit pas aboutir à une fragmentation des phénomènes, de façon que l'un étudie la cause et l'autre la conséquence, ce qui fausse toute
i. Pour beaucoup d'étudiants, hélas I le Seminar est surtout une institution qui permet d'approcher un maître, de connaître ses idées particulières pour ne pas les contrecarrer et ses faibles pour pouvoir le flatter !
2. Il est bien entendu que recherche solitaire ne veut pas dire ignorance des résultats acquis par les autres»
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échelle des valeurs ; elle peut se faire aussi de façon qu'une équipe de manœuvres soit chargée de vérifier certains détails matériels qui seront utilisés par le directeur, mais ceci n'est pas formateur de l'esprit. Le partage ne peut se faire qu'en laissant à chacun un phénomène complet à analyser et à reconstituer. La méthode germanique analyse les faits, mais non les répercussions, et ne passe pas de l'analyse à la synthèse.
Ainsi, dans le domaine de la science sociale, pour étudier une région, un procédé défectueux consisterait à faire observer par des personnes différentes les faits relatifs à chaque compartiment de la Nomenclature sociale. Une méthode plus féconde serait celle d'après laquelle chacun observerait une famille différente, ou un village différent, ou un métier différent, mais dans une même région. Dans mon Cours de méthode^ en critiquant la fragmentation des sciences sociales spéciales S je critiquais en somme un abus de la division du travail scientifique qui a sa source dans les chaires germaniques.
Si, d'autre part, on vise la formation professionnelle, il me paraît difficile de soutenir que cette méthode forme mieux qu'une autre un futur juge d'instruction à mener une enquête personnelle sur un crime, ou un avocat à débrouiller une cause compliquée.
De même, dans les facultés de médecine, une division du travail trop exclusive forme des sous-spécialistes trop ignorants des connaissances médicales générales'. Une méthode qui convient pour préparer de bons chimistes à l'industrie peut donner des résultats moins heureux s'il s'agit de faire des docteurs.
1, Science sociale, 2» pér,, 98^ fasc, p. 75 et 79.
2. R Gruchet, Les universités allemandes au XX'^ siècle (A. Coliu édit., 1914), p. 125 et 126.
Le procédé germanique est au pôle opposé de l'anglosaxon, avec ses travaux solitaires et un peu anarchiques. Est-ce l'espoir de trouver une formation complémentaire de la leur qui pousse de plus en plus les jeunes gens d'Oxford ou de Harvard à compléter leurs études en allant écouter quelques professeurs en renom à léna ou à Berlin? C'est possible. Pourtant, je crois que c'est un autre fait qui les attire*, avant tant d'autres étudiants de tous les pays. Je veux parler de la grande diversité des cours que l'on trouve dans les universités allemandes. Dans chacune de celles-ci, on n'enseigne nullement les mêmes matières. Beaucoup plus de liberté qu'en France existe sous ce rapport, et chaque professeur peut se consacrer au sujet qui lui est cher. Il en résulte que si vous voulez vous documenter sur une question particulière, vous trouverez toujours qu'elle fait l'objet d'un cours dans une université quelconque, si ce n'est à Bonn, c'est à Tùbingen ou à Marburg, peu importe.
Toutes les universités germaniques — y compris celles de la Suisse et de l'Autriche — ne forment qu'un bloc, l'étudiant pouvant passer de l'une à l'autre avec la plus grande facilité. Cela permet, dit-on, d'aller écouter tour à tour les maîtres en renom. Cela permet surtout d'étudier successivement les différentes questions qui vous intéressent. En apparence, les diverses universités semblent se compléter. En réalité, il n'y a aucune coordination entre les cours, chaque professeur agissant à part sans essayer de rattacher son enseignement à celui de ses confrères.
Malheureusement, si les Herren Professoren rendent
1. Il y aurait à faire à ce sujet une enquête qui pourrait être profitable à la fois à l'Angleterre et à la France.
ainsi de réels services aux étrangers, ils en profitent pour fausser leurs idées sur certains points par suite de la déformation pangermaniste trop fréquente de leur esprit. Leur exposé consiste le plus souvent à rappeler ce que leurs compatriotes ont écrit sur le sujet et à ignorer ce que les étrangers ont fait. Comment s'étonner, après cela, que tant d'esprits éclairés en soient venus à penser que ce sont les Allemands qui priment dans toutes les sciences ? Car, il faut le dire et le répéter, une fausse conception du patriotisme a obscurci la probité scientifique dans les chaires d'outre-Rhin.
Il ne s'agit pas de démontrer la supériorité allemande d'après les faits, mais d'accommoder ceux-ci au postulat. Les intellectuels allemands sont au-dessus de certaines vérités, comme les hauts fonctionnaires sont au-dessus des règlements. Ce sont des fabricants de vérités.
Par exemple, un professeur suggère une thèse sur le crédit agricole. On consulte les statistiques des caisses Raiffeisen et des prêts hypothécaires en Allemagne, et on trouve un chiffre notablement supérieur à celui des institutions françaises analogues. Conclusion : l'agriculture ail mande est supérieure à la française.
Vous ne voyez pas un lien nécessaire entre les prémisses et la conséquence ? Il suffit de décréter que la prospérité agricole est proportionnelle au crédit !
Or que représente le chiffre donné par les statistiques ? Un phénomène non analysé, car qui ne sait qu'il y a crédit et crédit, qui ne sait que les emprunts peuvent être faits dans les vues les plus diverses? Aucune distinction n'est établie entre le paysan qui emprunte pour améliorer son outillage et celui qui cherche à combler le déficit d'une année mauvaise, entre le jeune homme qui a besoin d'un capital pour s'installer et
l'éleveur qui veut faire une spéculation. Aucune différence n'est faite entre les besoins de la ferme à lait qui touche des recettes journellement, et ceux de la ferme d'engraissement qui ne peut réaliser son stock qu'une fois par an. Aucune différence non plus entre les pays de métayage, de fermage et de faire-valoir. Aucune non plus entre les régions où les petits cultivateurs doivent se suffire et celles où ils sont patronnés par de grands propriétaires. Vignerons ou forestiers, producteurs de blé ou de betteraves, bergers ou vachers, tous sont égaux devant la statistique. Pourquoi aller sur le vif se rendre compte des besoins divers de chacun? Pourquoi analyser avant de faire la synthèse? Celle-ci est connue d'avance, c'est la supériorité de la race germanique.
Comment ce postulat a-t-il pu s'établir? Comment aucune voix contraire ne se fait-elle entendre? On a vanté pourtant l'indépendance des professeurs allemands, et pour beaucoup d'entre nous, ce fut une désillusion profonde que de lire le fameux manifeste des intellectuels d'outre-Rhin. Pour moi, il ne m'a pas autrement étonné, car, nous l'avons vu, si le professeur a toute liberté en ce qui concerne la science pure ou la métaphysique, il n'en est pas de même lorsqu'il s'agit d'une conclusion touchant de près ou de loin au dogme de la supériorité de la race germanique. Il n'est pas interdit d'être évolutionniste et de penser que l'homme descend du singe, mais il faut bien se garder de ne pas placer le Germain au point le plus élevé de l'évolution.
Les associations d'étudiants. — On n'a pas toujours compris l'importance sociale des associations d'étudiants. On les a accusées d'entretenir des traditions
surannées et stupides, d'exciter aux beuveries monstres et aux duels. Tout cela est vrai, mais les associations ne sont pas que cela. D'abord elles servent de classeurs sociaux. Ensuite, elles continuent la formation de la discipline.
On se rappelle qu'il y a deux grandes catégories d'associations \ les Korps et les Burschenschaften. Dans les premières vont les nobles, les fils des banquiers et des gros industriels. Dans les secondes, ceux des fonctionnaires, des avocats, des médecins, des professeurs, et en général les jeunes gens de la haute bourgeoisie.
Dans les différentes villes universitaires, les associations de même niveau social sont plus ou moins affiliées. Néanmoins, il y a des universités plus ou moins sélectes. Bonn est la plus aristocratique, parce que, depuis 1846, c'est là que vont les princes de la Cour de Berlin.
Comme il faut être présenté, comme en outre il faut un vote des membres pour être admis, les juifs restent en dehors ; comme ils n'ont pas l'esprit de discipline des Germains, ils ne forment que des associations instables, qui s'enflent et se réduisent à vue d'œil, et qui n'exigent pas, du reste, de cotisations régulières. Ces associations ne sont pas exclusives, et tout le monde y est facilement admis.
Cependant les Sauvages n'y vont pas. En réaction contre les excès des associations, ils n'en sont pas moins des Germains, c'est-à-dire peu sympathiques aux juifs. Ce sont des individualistes, car ce type n'est pas inconnu dans le pays de la discipline; nous y reviendrons plus loin. Dans une grande ville comme Berlin, les
i. Voir à ce sujet André Franco! s-Poncet, Ce que pense la jeunesse allemande (G. Oudin, édit., 1913).
Sauvages sont les plus nombreux*, mais dans les petites villes universitaires, à Bonn, à Gôttingen, à Heidelberg, et surtout à léna et à Marburg, les associations sont puissantes, et ce sont elles qui nous intéressent en ce moment.
Je laisse de côté la partie pittoresque de la vie des Korps et des Burschenschaften. Ce que nous voulons savoir, c'est la formation sociale que ces groupements impriment à l'étudiant. Or, nous remarquons que le principe d'autorité a le même caractère que dans la famille : respect extérieur pour les Anciens, défense de les contredire, saints obligatoires. Les conscrits sont dressés peu à peu par les Anciens, et ceux-ci prennent l'officier comme modèle, c'est dire qu'une autorité basée sur une pointe de terrorisme ne leur déplaît pas.
Les associations d'étudiants sont libres depuis 1848, et ne sont plus en butte aux tracasseries de l'État. A quoi boni Elles sont surveillées par le recteur de l'Université, et celui-ci dispose d'un droit de sanction au point de vue politique. On a vu des recteurs exclure un étudiant qui prenait un bock à la même table qu'un agitateur socialiste ^. Aussi l'usage a prévalu dans les associations de ne pas s'occuper de politique. Tous ceux qui espèrent devenir fonctionnaires savent qu'il n'y aura jamais de situation pour eux si la moindre suspicion pèse sur eux à cet égard. Du reste les associations défendent la lecture des journaux et les étudiants sont peu informés des affaires générales.
Nous voilà loin de l'âge d'or où, après 1813, les Burschenschaften luttaient pour l'unité allemande,
1. Aussi y travaille-tron plus qu'ailleurs, et cela d'autant plus que beaucoup d'étudiants qui ont passé leurs premières années dans une petite université viennent à Berlin l'année du doctorat.