Le culte évangélique
Historique. — Lorsqu'en 1815, les provinces de l'Ouest furent annexées, de nombreuses communautés calvinistes furent introduites dans le royaume de Prusse où jusque-là on ne trouvait guère qu'une seule confession protestante, celle des luthériens. C'était une véritable religion d'État dont l'administration était assurée par le ministère de l'Intérieur*. Deux sectes dans un même pays, voilà un manque d'uniformité qui ne pouvait plaire aux fonctionnaires de l'Est, si soucieux de « l'ordre ».
D'un trait de plume, en 1817, la fusion des calvinistes et des luthériens fut décrétée, le culte évangé-
1. Et après 1817, par le ministère des Cultes, de l'Instruction publique et des Affaires médicales.
lique fut créé, et un rituel liturgique commun fut imposé. Quoique le nouveau dogme fut un compromis entre les deux anciens, les croyants les plus sincères résistèrent de part et d'autre, allant jusqu'à fonder des sectes nouvelles qui pendant longtemps furent persécutées. Les esprits indépendants étant plus rares en Allemagne qu'en Angleterre, les dissidents n'arrivèrent pas à jouer un rôle comparable à celui qu'ils ont eu dans ce dernier pays. Hypnotisés par la beauté de l'uniformité, les dirigeants du royaume ne virent pas qu'ils venaient de donner un rude coup à la vitalité de leur religion.
11 faut toutefois dire qu'une opposition tenace se fit sentir de la part des anciens calvinistes, mais une opposition à l'allemande, une opposition de gens qui ne veulent pas aller jusqu'à la rébellion contre les autorités, mais qui demandent à celles-ci de leur reconnaître une certaine autonomie locale. Cette opposition, soutenue par rélite patronale de l'Ouest, finit par aboutir, et en 1835, l'État reconnut aux paroisses évangéliques des nouvelles provinces le droit d'élire leurs pasteurs et d'administrer leurs biens.
Après les révoltes de 1848, il y eut un sursaut de libéralisme, et la constitution de 1850 proclama l'indépendance des Églises. Les pasteurs ne furent plus sous la dépendance du ministère, mais sous celle d'un Conseil supérieur d'Église ou Oberkirchenrat.
Ce système ne contenta ni les partisans de la suprématie de l'État, ni ceux de la décentralisation. Le régime de l'Ouest fut trouvé supérieur, et en 1875, il fut étendu aux provinces de l'Est. C'est un véritable compromis entre la centralisation luthérienne et l'autonomie calviniste. Nous allons l'exposer brièvement.
Organisation. — Chaque paroisse possède une caisse
propre, ou Kirchenkasse, alimentée par les revenus des dotations, par les dons, par les taxes d'Église dont nous avons parlé plus haut et par les locations des sièges. Ces ressources sont atïectées à l'entretien des bâtiments et du cimetière, et aussi à subventionner la caisse communale des pauvres.
La caisse paroissiale est administrée par un conseil élu ou Kirchenvorsiand. Au delà d'un certain taux, les dépenses doivent être autorisées par le gouvernement. Ce conseil est présidé par le pasteur, et dans les communes rurales, c'est ordinairement l'instituteur qui tient la comptabilité. A côté de ce conseil se trouve le Gemeinde Kirchenrat ou conseil paroissial, composé de tous les fidèles. C'est lui qui établit le Kirchenvorstand, et qui a le droit de présenter les nouveaux pasteurs.
Au chef-lieu de chaque province, et à côté du KoUegium scolaire, se trouve un Konsistorium composé de 6 théologiens et 6 juristes, tous fonctionnaires nommés par le ministre. C'est lui qui ratifie la nomination des pasteurs proposés par les paroisses*, qui surveille l'enseignement religieux dans les écoles, et qui administre la Caisse des pasteurs.
Celle-ci, ou Pfarrkasse, est alimentée par les revenus de certains biens et par les subventions de l'État, et a pour but de constituer un fonds qui sert à payer les traitements des pasteurs. A Egerstorf, commune de 400 habitants, le traitement varie, selon l'ancienneté, de 1 800 à 4 800 marks.
Au point de vue des intérêts spirituels, il existe des
1. Quelquefois, les pasteurs sont nommés alternativement par la paroisse et par le Konsistorium (Voir Science <tociale, 2« période, 23» fasc, p. 93). — Parfois, surtout dans l'Est, c'est un grand propriétaire qui a conservé le droit de p ésentation, et il arrive que ce grand propriétaire est l'empereur, ou même l'État.
synodes dans chaque district, qui sont en partie élus par les conseils paroissiaux, et qui ont pour mission de contrôler les paroisses.
Il y a ensuite des synodes provinciaux, composés de 50 à 100 membres et même plus, et qui sont élus, soit par les synodes des districts, soit par des électeurs spéciaux désignés par le roi sur la proposition du Conseil supérieur d'Église.
Un commissaire du gouvernement assiste à chaque séance.
Les lois ecclésiastiques sont élaborées par les synodes et approuvées par le Landtag, mais le ministre des cultes a toujours le droit de veto.
Le rôle des pasteurs. — Nous avons vu comment sont choisis les pasteurs. Depuis 1875, ils sont considérés comme de simples fonctionnaires et sont inamovibles.
Bien entendu, ils doivent sortir d'une Faculté de théologie protestante, ce qui suppose qu'ils ont été préalablement dans un Gymnasium. Depuis le Kulturkampfj ils doivent en outre assister à des cours de la Faculté de philosophie : cours de philosophie, de littérature, d'histoire. Après l'Université, ils doivent passer un an à la Haute école épiscopale de Rottenbourg.
Nous avons vu à quelle formation intellectuelle ils sont soumis. L'application de la méthode historique aux faits religieux a produit le mouvement d'exégèse biblique auquel nous assistons et que les autorités ecclésiastiques n'arrivent pas toujours à canahser, mais ce ne sont pas les discussions théologiques qui rendront la vie à un corps de fonctionnaires.
C'est bien là le caractère principal des prêtres de l'Église évangélique en Prusse. On attend d'eux qu'ils soutiennent le trône et qu'ils combattent le socialisme.
L'église, comme l'école, est une fabrique de patriotisme, où l'on soutient la thèse que l'Allemagne a un rôle divin à remplir, qu'elle a le devoir d'organiser le monde. Il n'est pas défendu d'y faire l'apologie de la guerre allemande, de la puissance du glaive allemand.
Par contre le pasteur qui veut rester en bons termes avec ses ouailles ne doit pas insister sur les fautes morales et sur la notion de responsabilité*. Dans cet ordre d'idées, on est à l'antipode de l'Église anglicane, quelque voisins que puissent être les dogmes.
Au contraire dans le domaine du patronage matériel, l'action du pasteur peut être très grande, surtout dans les campagnes. Avec l'instituteur, mais au-dessus de lui, il est le personnage cultivé du village. Il est en général l'initiateur des caisses de crédit, des sociétés d'assurance mutuelle, des bibliothèques. Il est juste de dire que dans ces œuvres, il est grandement aidé par l'éducation' que donnent les familles et qui développe le besoin de discipline et d'action concertée.